La technique bride-t-elle la créativité ?

« Dans une voiture, comprendre ce qu’il se passe sous le capot a-t-il un impact sur son design ?
– Euh… quel rapport ?
– Bonne réponse. »


Pour raisons personnelles, mon temps d’écriture s’est réduit comme peau de chagrin ces derniers mois, et j’ai entièrement dédié ce qui restait à mon dernier roman. Mais désormais, je reviens aux affaires, et j’ai bien l’intention de continuer à te parler technique ici.

Pourquoi ? Parce que dès qu’on aborde les aspects techniques de l’écriture (règles de la dramaturgie, méthodologies de construction narrative, etc.), il y a TOUJOURS quelqu’un pour dire : « ces techniques brident ma créativité. Si on utilise tous les mêmes méthodes, on va tous écrire les mêmes histoires formatées et stéréotypées« .

Laisse-moi t’expliquer pourquoi c’est, justement, tout le contraire.

Comparons à d’autres pratiques

Prenons un premier exemple très grand public : regardes-tu Top Chef ? À ton avis, quel est le cuisinier le plus libre d’exprimer toute sa créativité ? N’est-ce pas celui qui maîtrise parfaitement toutes les techniques de la cuisine et qui a les meilleurs outils, ce qui lui permet de réaliser toutes les folies qu’il a en tête ? Personnellement, je ne manque pas d’idées, mais je peux toujours imaginer un dessert splendide caché dans une coque de chocolat (ça m’impressionne toujours, les coques en chocolat) : si j’essaie de le réaliser, ce sera une catastrophe… parce que je n’ai pas la technique.

Si tu veux rénover un appartement selon tes goûts, ne seras-tu pas plus libre en maîtrisant tous les corps de métier et leurs techniques ? Si tu n’as aucune compétence, ne seras-tu pas limité, justement, à simplement remettre un coup de peinture comme tout le monde ? Côté bricolage, moi, c’est à peu près tout ce que je sais faire.

Si tu souhaites composer un opéra, ou improviser un solo de guitare, ne seras-tu pas plus libre avec un solide bagage technique, plutôt que de tabasser les touches d’un piano comme un enfant de cinq ans ?

L’écriture est-elle est une activité technique ?

On en vient à cette question-ci, qui n’en est pas vraiment une.
D’évidence, comme absolument tous les arts et les artisanats, la réponse est « en partie, oui« . L’écriture n’est pas QUE technique (aucun art ne l’est), mais il y A indubitablement un solide volet technique, comme en musique, en peinture, en sculpture, en danse. Il y a bien sûr les règles d’orthographe, de grammaire, de syntaxes, de typologie. Et puis il y a la narration, la dramaturgie, la gestion des points de vue, les genres, et j’en passe…

Impossible de le nier.

Méthodologies = uniformité ?

C’est un argument qu’on me ressort encore et encore : « mais si on applique tous les mêmes techniques, on fera tous et toujours pareil !« . Cette réplique, mon ami, est une phrase formatée, stéréotypée… et complètement absurde.

Parce que si tu y réfléchis deux minutes, tu te rendras compte que dans tous les autres arts, c’est le contraire qu’il se passe : MOINS tu possèdes de technique, et PLUS tu es condamné à faire toujours la même chose. Si tu ne sais pas cuisiner, tu passes ton temps à bouffer des pâtes. Si tu débutes en musique, tu te contentes de faire des covers. Que tu parles de peinture, de dessin, de tout ce que tu veux : moins tu sais comment ça marche, et plus tu es limité ; plus tu fais toujours la même chose ; plus tu ne fais que copier, consciemment ou pas, ce que font les autres. C’est un grand principe fondamental et universel. Il n’y a aucune raison que la littérature échappe à cet état de fait.

Et la créativité, dans tout ça ?

C’est l’argument final qu’on me balance alors à la figure : « et tu en fais quoi, de la créativité ?« 

Comme si, en les encourageant à se nourrir de technique, je m’attaquais à leur créativité… et c’est là où ils mélangent tout. C’est comme si tu me disais : « je ne souhaite pas manger trop, sinon je n’aurais plus de place pour l’oxygène« . La nourriture va dans l’estomac ; l’air dans les poumons. L’un ne prend pas la place de l’autre. Mieux : pour vivre, tu as autant besoin de respirer que de t’alimenter. M’opposer la créativité quand je te parle de technique n’a juste AUCUN SENS.

N’aies pas peur que la technique vienne bouffer ta créativité : non seulement ce n’est pas possible, mais en plus elle t’es aussi nécessaire dans le monde de l’art que ton inspiration. Sans créativité ni inspiration, la technique n’a aucune utilité (tu sais comment t’exprimer, mais tu n’as rien à dire) ; sans technique, la créativité ne peut s’exprimer (tu as plein de choses à dire, mais ce qui sort de ta bouche reste un magma informe et incompréhensible).

Pourquoi tant de défiance ?

Je ne suis pas psy, mais j’ai plein de théories saugrenues. Comme par exemple, le fait que les littéraires, traumatisés par l’époque du bac, refusent le principe selon lequel l’écriture comporterait une quelconque part de technique (certains aspects quasi-mathématiques de la dramaturgie leur hérissent le poil). Ou alors le fait que beaucoup d’écrivains ont justement pas mal dépassé l’âge du bac (comme moi ;)) et ont du mal à se replonger dans l’aspect « cours » (quoi, il faut apprendre des trucs pour bien écrire ?).

Il y a probablement aussi une affaire de trouille : celle de réaliser que ces techniques si souvent rejetées sont finalement pleines de bon sens, très utiles, voire carrément indispensables, ce qui remettrait peut-être en cause tout le travail d’écriture et les ouvrages réalisés jusqu’ici.

Mais plus encore, c’est cette histoire d’homogénéité et de conformisme qui revient le plus dans la bouche de mes interlocuteurs. C’est, semble-t-il, la plus grande terreur de l’artiste moderne : plus qu’écrire une bonne histoire, l’obsession est aujourd’hui d’écrire quelque chose d’original et de différent. C’est une destination que je comprends, et que je trouve louable… mais en rejetant l’aspect technique de l’écriture, ils ne prennent pas le bon chemin pour la rallier, et sont même à contre-sens. Il ne faut pas se leurrer : nous sommes encore, au fond de nous, des animaux. Par défaut, nous agissons par mimétisme. Etudier la théorie et le fonctionnement des choses permet de sortir d’un schéma bêtement reproducteur et d’innover. Sans technique, consciemment ou pas, on ne fait que copier ce qu’on a vu ailleurs, et manipuler des clichés. Il est impossible d’innover dans un domaine si on ne connaît pas parfaitement ce qui existe déjà et pourquoi/comment ça marche.

Si tu souhaites devenir musicien, ton premier réflexe sera surement de t’inscrire dans une école de musique. Normal. Et pourtant, je rencontre plein de gens qui espèrent devenir de bons écrivains sans aucune formation littéraire, sans avoir jamais ouvert de livre de conseils d’auteurs ni d’ouvrage de dramaturgie, sans jamais avoir suivi le moindre atelier d’écriture (qu’il soit en ligne ou présentiel)… et ça ne les choque pas.

Pourtant, apprendre est si intéressant ! Chronophage, d’accord, mais passionnant !

Tout auteur digne de ce nom lit plusieurs romans par mois. Eh bien, ami auteur, je t’encourage à investir une partie de ton temps de lecture sur des ouvrages techniques de référence liés à l’écriture. Participe à des ateliers. Développe ton bagage méthodologique : lis différents spécialistes, confronte leurs points de vue et leurs études, analyse, réfléchis. Essaie, adopte, adapte, rejette, mixe. Et ainsi, peu à peu, à force d’apprendre à savoir-faire, tu pourras vraiment réaliser toutes les folies qui cognent aux parois de ton imaginaire (comme des coques en chocolat). Sans limites.

Libre.

M’enfin, ce n’est que mon avis.


« Libérée…! Délivrée…!
– Déjà que je ne t’aimais pas beaucoup mais maintenant c’est officiel : je te hais. »

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4 réflexions sur “La technique bride-t-elle la créativité ?

  1. Je suis complètement d’accord avec cet article. La technique, c’est important, pour n’importe quel art…
    Après, avec un coup de chance fantastique, il est peut-être possible d’écrire un super bouquin… mais c’est comme gagner au loto, ça n’arrive pas souvent, et le reste du temps, le bouquin est au mieux passable, au pire complètement nul…
    M’enfin, là aussi, ce n’est que mon avis 😉

    Aimé par 1 personne

  2. Entièrement d’accord avec cet article. Il est illusoire de penser se passer de technique… L’écriture est un art, et chaque art possède ses codes et ses compétences, qu’il faut acquérir. Personne n’est un artiste inné.

    Il est aussi faux de croire que les artistes qui ont brisé les codes de leur art (au hasard, le nouveau roman, ou les vers libres de Rimbaud) se moquaient de la technique… Bien au contraire, c’est parce qu’ils connaissaient parfaitement la technique qu’ils étaient capables d’innover et de laisser libre cours à leur créativité (comme tu l’as rappelé).

    Je préciserais aussi qu’il faut distinguer deux types de « créativité » : le fond et la forme. Une intrigue peut être ultra originale, mais dans une forme ultra classique, tandis qu’une intrigue banale peut prendre à revers par des choix de style originaux. Mais dans les deux cas, la technique est nécessaire pour une oeuvre réussie.

    Par contre j’aurais une réserve sur la dramaturgie et les ateliers d’écriture. Je ne pense pas qu’il faille absolument suivre des cours, et étudier des tas de bouquins « techniques ». Par contre, il est indispensable, a minima, d’effectuer une lecture analytique de nombreux romans du genre dans lequel on souhaite s’inscrire, et étudier chaque intrigue, chaque personnage, les dialogues, comment les amener, comment introduire un point de vue… C’est en absorbant toutes ces informations (et tous les différents styles des auteurs) qu’on en ressortira, à terme, son propre style (j’en parle sur mon blog d’auteur).

    Bien évidemment, je pars du principe qu’on possède un solide bagage en français et en rédaction, et qu’on possède un certain sens de la narration qui peut être inné ou acquis.

    Bref, excellent article 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. « Effectuer une lecture analytique de nombreux romans » et les étudier, cela s’appelle être autodidacte, et ce n’est (malheureusement) pas donné à tout le monde. On peut – et j’ai commencé comme cela : c’est grisant de comprendre des choses par soi-même. Mais quand même, à moins de disposer de grandes prédispositions, on est très vite limité. Apprendre via des cours / des livres / des mentors, cela fait tout de même gagner beaucoup de temps. 🙂 Merci pour ta lecture et ton commentaire !

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