Les clichés

« Ce serait quoi, une bonne intro pas cliché pour cet article ?
– Peut-être une intro où on n’aurait pas parlé de cliché ? »


En écriture, c’est quasiment un cliché que de rappeler qu’il faut à tout prix éviter les clichés. Distinguons deux cas :

– Le cliché lexical : c’est le fait d’utiliser des expressions toutes faites ou des images éculées. Une chaleur torride, un froid de canard, un silence de mort.

– Le cliché narratif : c’est le fait d’utiliser des scènes / situations / personnages / décors qu’on a déjà vus cent fois ailleurs (mille fois. Plus que ça, même). Le livre de fantasy qui s’ouvre sur une scène de bataille ; la mise en situation de la comédie romantique où les personnages dînent au restaurant ; le détective privé dépressif et alcoolique ; le bois centenaire enchanté par l’esprit de Gaïa.

Pourquoi les professionnels du livre reprochent-ils les clichés aux auteurs ?

La raison principale est que l’emploi de clichés signifie que l’auteur écrit machinalement, sans effort intellectuel particulier (= sans réel travail).

Si cet article suit directement le post « Montrer plutôt que raconter », ce n’est pas vraiment un hasard. Si tu as lu l’article concernant Stephen King que j’avais mis en lien, tu sais que c’est peu ou prou ce qu’il reproche aux auteurs dans leurs descriptions : de ne pas assez prendre le temps d’imaginer, de visualiser, et d’offrir au lecteur une esquisse personnelle plutôt qu’une idée toute faite. Son exemple « c’était une vieille maison sinistre » est une simple idée racontée. Elle est aussi – définitivement – un cliché (aussi bien lexical que narratif, d’ailleurs).

Pourquoi les utilisons-nous ?

Parce que ce sont les premières choses qui nous viennent à l’esprit. Nous sommes tant submergés de fictions en tous genres (cinéma, télévision, romans, BD) que nous ingurgitons un grand nombre de clichés au passage. Et comme nous sommes avant tout des animaux, et que nous nous formons avant tout par mimétisme, on apprend à écrire d’abord en reproduisant des récits et des tournures que nous avons vu ailleurs (que ce soit conscient ou pas). Pour les auteurs novices, c’est aussi un moyen de se rassurer : « si j’ai déjà vu cette situation ou cette image dans un autre ouvrage, c’est qu’elle est bien ».

Peut-on simplement s’en passer ?

Les plus cyniques diront que l’on a déjà tout vu / tout lu, et qu’être 100% original dans ses situations ou dans son phrasé relève de la gageure. Ce n’est pas faux (<– cliché).

Ce fameux « cliché », tant pointé du doigt, est difficile à esquiver. Parfois même, certains auteurs l’utilisent et en abusent à dessein, dans une écriture et une narration qui se veulent basiques et accessibles pour le plus grand nombre car ultra-compréhensibles (prémâchées). C’est ce que certains reprochent à des auteurs comme Marc Lévy.

Et pourtant, c’est bien en traquant les clichés que tu obtiendras, non pas une œuvre originale, mais bien un livre personnel, tant sur la forme que sur le fond. Un livre – peu importe qu’il soit apprécié ou pas – que personne d’autre n’aurait pu écrire à ta place.

Comment procéder ?

Comme pour beaucoup de sujets abordés sur ce blog, la première chose est déjà d’en avoir conscience : il y a de nombreux clichés dans tes récits (dans les miens, aussi). À partir du moment où tu le sauras, il te sera plus facile de les voir et de lutter contre.

Concernant les clichés lexicaux :
– Travaille tes descriptions selon les conseils de Stephen King, en visualisant d’abord précisément ta scène, en choisissant les éléments qui te marquent toi.
– Montre plus souvent que tu ne racontes.
– Cherche les bons termes, vérifie le sens des mots que tu utilises, et tiens-t’en à leur sens littéral. Par exemple, n’utilise pas « glauque » pour signifier « sinistre ».
– Écrit lentement, en réfléchissant à ce que tu rédiges. Cesse de t’enorgueillir si tu écris vite et beaucoup. La bonne écriture c’est comme la bonne cuisine : ça prend du temps.

Concernant les clichés narratifs :
– Prend le synopsis de ton livre / de ta scène en cours. Peux-tu te souvenir d’un synopsis / d’une scène analogue dans un autre livre/film ? Combien en trouves-tu ? Deux, trois ? Désolé : c’est un cliché.
– Quand tu créés tes histoires, méfie-toi de tes premières idées. Des secondes, aussi.
– Forme-toi. Contrairement aux idées reçues, apprendre la dramaturgie ne va pas te formater, mais t’apprendre à innover. Comme dans toute pratique, c’est lorsqu’on n’y connait rien qu’on est condamné à imiter les autres. Je te l’ai déjà expliqué.
– Lis, beaucoup, mais reste sélectif et exigeant sur tes lectures. Décortique les récits des « grands », ainsi que leurs phrases.

M’enfin, ce n’est que mon avis.



« Tu as mangé quoi hier soir ?
– Un pain au parmesan, fait maison.
– …
– …
– (C’est bon, on n’était pas clichés là ?) »

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2 réflexions sur “Les clichés

  1. Un excellent article, comme d’habitude ! Mes fiches de relecture se sont encore enrichies.

    Juste un bémol sur le fait d’écrire lentement : aucun souci pour écrire vite tant que l’on traque les fautes de « style » (clichés, abus de phrases nominales, abus d’adverbes, répétition…) pendant une première correction attentive. Chercher le 1er jet parfait est, à mon avis, le meilleur moyen de se bloquer.

    J'aime

    1. La recherche de style peut (doit ?) se faire sur la durée, lors des réécritures. Je suis tout à fait d’accord avec toi sur le blocage que peut apporter la recherche de la « phrase parfaite ». Quand je conseille d’écrire lentement, je pense surtout au fait de ne pas « écrire machinalement », de ne pas forcément sauter sur la première idée/scène/phrase qui nous vient à l’esprit. Être productif, c’est très bien, mais le travail à la chaîne est souvent – sauf chez les gens très talentueux – synonymes de « un peu toujours la même chose ». Je suis quelqu’un de très visuel, et j’aime l’idée de prendre le temps de visualiser ce que je cherche à faire passer, afin de choisir les bons angles de vue, les bons éléments à mettre en avant. Le fond d’abord ; la forme ensuite. Mais ce n’est que mon avis 😉 Merci de ta fidélité et de tes commentaires.

      Aimé par 1 personne

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