Règle Pixar [22] – Définir la prémisse de l’histoire

What’s the essence of your story ? Most economical telling of it ? If you know that, you can build out from there.

Quelle est l’essence-même de ton histoire ? Son condensé ? Si tu es au clair avec ça, tu peux bâtir sur ces fondations.


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Tu as déjà entendu parler de « pitch » pour une histoire, n’est-ce pas ? Lorsqu’on évoque le fait de vendre son livre à un éditeur, ce terme revient souvent. C’est plus court encore qu’un synopsis ou un résumé : c’est ton récit condensé en une phrase, ce que des scénaristes comme John Truby nomment « la prémisse ».

Cet ultime conseil Pixar souligne que cette prémisse représente les fondations, le point de départ, la graine, la base solide à partir de laquelle tu peux bâtir tout le reste.

Avant de commencer…

Ce conseil N°22 génère quelques échos qui rappellent d’autres articles, ce qui est somme toute assez logique puisqu’il conclut cette série de conseils Pixar. Sur des sujets connexes, tu peux relire le conseil N°3 sur le thème de l’histoire. Tu peux aussi (tu devrais ?) lire l’article de Chris Winkle sur la définition d’une ligne directrice pour son roman (j’en ai réalisé une adaptation française sur le scribblog de Scribbook). Et comme je crois qu’un livre est intimement lié à son auteur, peut-être que relire le conseil N°10 sur l’ADN de tes histoires ou le N°14 sur ton besoin profond d’auteur peut compléter ta réflexion.

« De quoi ça parle, ton truc ? »

On en revient donc à cette question de base, si élémentaire qu’on l’oublie, si faussement évidente que la plupart des auteurs omettent de la traiter et ne s’en soucient que s’ils doivent présenter leur travail à un éditeur (et alors ils courent larmoyer sur les réseaux sociaux, paniqués : « rédiger un pitch, que c’est difficile ! »).

Oui, cet exercice est difficile, mais je pense qu’il l’est d’autant plus parce qu’on essaie trop souvent de le faire à l’envers.

Ce qui m’étonne, c’est que j’entends souvent parler de pitch de la part de romanciers qui souhaitent présenter leurs livres à des éditeurs (ou à des lecteurs, en mode « phrase d’accroche marketing »), donc a posteriori de la création. Ils pensent la rédaction de ce pitch comme un « méga-résumé » de leur roman (et oui, devoir résumer plusieurs centaines de pages en une seule phrase a de quoi effrayer). Tandis que chez les scénaristes, en général, rédiger la prémisse est plutôt la toute première étape de la phase de création. La prémisse n’est alors pas une grosse histoire qu’on aurait compressée, mais une graine qui ne demande qu’à germer.

La prémisse est le cap que tu te choisis pour ce voyage qu’est l’écriture, le fil d’Ariane pour ne pas te perdre quand tu dévies ou prends un chemin de traverse. C’est pour cela que Pixar en parle comme d’une sorte « d’étape 0 » : les scénaristes (en particulier de films) commencent généralement par cela, et la prémisse est un pré-requis par lequel ils passent avant de rédiger une note d’intention ou développer le thème.

Laisser mûrir la graine

Il est important de prendre son temps à cette étape, même si les obsédés du nombre de mots jugent cela inutile – passer des heures sur une prémisse de trois-cent signes, quel manque de productivité !

C’est pourtant le grand avantage de la prémisse que d’être très courte. Tu peux (tu devrais ?) en rédiger plusieurs, de différentes façons, pour explorer une même idée. C’est l’essence de ton concept : tourne ton envie dans tous les sens pour repérer la meilleure façon de la traiter. Et si tu ne parviens pas à faire tenir l’essence du récit en une phrase, c’est peut-être qu’elle n’est pas assez claire dans ton esprit.

« Le pitch, c’est l’histoire formulée en une seule phrase. C’est le lien le plus simple entre le personnage et l’intrigue, qui est généralement constitué d’un événement déclenchant l’action, d’une indication sur le personnage principal et d’une indication sur le dénouement de l’histoire. »

L’Anatomie du Scénario, John Truby

Un bon pitch pose un problème et induit un raisonnement, mais ne fait qu’évoquer. Il condense le concept de ton histoire et son thème, pose un contexte. Il dessine la silhouette de tes personnages, mais ne va même pas jusqu’à les nommer.

Quelques exemples :

Le Parrain : Le plus jeune fils d’une famille de mafieux se venge de l’homme qui a tiré sur son père et devient le nouveau parrain.

Matrix : Un hacker solitaire apprend d’un mystérieux rebelle la vraie nature de notre réalité et son rôle d’élu dans la guerre contre ceux qui la contrôle.

StarWars : Lorsqu’une princesse est en danger, un jeune homme devient un redoutable combattant pour la sauver et vaincre les forces maléfiques d’un empire galactique.

Mémoires du Grand Automne : Tandis que l’Arbre géant qui assure la survie de leur peuple arrive au terme de son existence, les membres d’une même famille se débattent chacun avec une étape du deuil.

***

J’aime l’idée de terminer ces conseils Pixar par celui qui reboucle sur le tout début de la création d’un récit. Merci d’avoir suivi l’intégralité de cette série d’articles (si tu en as manqué certains, la liste complète se trouve ICI ou dans le sommaire général du blog).



« C’est quoi la prémisse de ce blog ?
‘En dépit d’un goût prononcé pour des introductions et conclusions inutiles voire schizophrènes, un auteur de fantasy partage ses réflexions sur l’écriture et explore narration et dramaturgie.’« 

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Règle Pixar [20] : décortiquer, démonter, remonter

Exercise : take the building blocks of a movie you dislike. How d’you rearrange them into what you do like ?

Entraîne-toi : prends les éléments d’un film que tu n’aimes pas. Comment peux-tu les arranger autrement pour en faire quelque chose que tu aimes ?


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Sur ce blog, il n’est pas rare que je t’encourage à t’entraîner pour améliorer ton écriture, comme un sportif s’entraîne entre les matchs, au lieu de n’écrire que pour publier.

Dans ce conseil N°20, Pixar te propose justement un exercice très formateur (mais impubliable) : refondre le travail d’un autre.

Voyons ensemble en quoi ça peut consister, et surtout ce que ça peut t’apporter.

Pourquoi étudier le travail des autres ?

Dans son conseil N°10, Pixar t’incite à t’interroger sur ce qui te plait dans les œuvres des autres auteurs afin de mieux comprendre ce qui te fait vibrer toi. Identifier ton ADN d’auteur est capital si tu souhaites écrire des œuvres personnelles.

Dans ce conseil N°20, l’idée est au contraire de rechercher chez les autres ce qui, selon toi, ne marche pas. L’avantage en observant le travail des autres, c’est évidemment qu’on le fait avec plus de recul. Travailler sur l’histoire d’un autre permet d’être détaché émotionnellement de l’oeuvre et de moins s’aveugler. On est obligé de ne juger que ce qui est dans le texte (avec nos propres histoires, on a une vision bien trop globale de l’univers et des personnages, et bien trop d’affectif pour être objectifs).

Les réseaux sociaux nous prouvent tous les jours que nous aimons critiquer. Sauf que… critiquer, c’est facile. Ici, Pixar ne te demande pas de « critiquer » : l’exercice consiste à choisir une histoire que tu n’aimes pas, et de lui apporter des modifications pour qu’elle devienne quelque chose que tu aimes. Tout un programme.

En quête de concret

Ce qui est intéressant dans l’exercice, c’est que devoir « réparer » l’histoire t’oblige à sortir de la posture de critique. Tu dois chercher :
1) ce qui (pour toi) ne fonctionne pas (analyse de causes) ;
2) comment tu pourrais le modifier pour que ça fonctionne.

Il ne suffit donc pas de dire « cette voiture n’avance pas ! ». Il faut identifier pourquoi elle n’avance pas, puis proposer quelque chose qui va changer la donne. Et ce sont bien deux choses différentes, la seconde n’étant possible que si tu sais être précis dans la première.

En discutant avec d’autres auteurs, je suis souvent surpris par la difficulté que nous avons à formuler nos critiques d’histoires. On retombe sans cesse sur des formulations clichés qui ne veulent rien dire. Il est très facile de dire qu’un texte « est plat », que « les personnages ne sont pas attachants », que « l’histoire est incohérente », que « c’est mal écrit ». Mais ça, ce n’est pas du diagnostic, c’est toujours de la critique. C’est du même niveau que dire d’une voiture qu’elle n’avance pas, qu’elle manque de reprise ou qu’elle est moche.

Or, si tu veux faire vivre ce texte, rendre les personnages attachants ou combler les trous de l’intrigue, il va te falloir être bien plus précis – et surtout bien plus concret – que cela.

Pour ce faire (comme pour réparer ta voiture) tu auras besoin d’un petit bagage technique. Si tu suis ce blog depuis un moment, tu sais déjà de quoi je parle, et je t’assure que neuf fois sur dix, quand une histoire ne t’accroche pas, l’origine du problème vient des fondamentaux :

Au niveau narration :
– Vérifie en premier le triptyque objectifs / obstacles / enjeux (la base de la base, car la plupart des histoires butent là-dessus) ;
– Puis tu peux creuser d’autres aspects de l’histoire, comme la ligne directrice, le lien protagoniste-antagoniste-thème, la caractérisation du personnage principal.

Au niveau style :
– Vérifie en premier si la narration choisie par l’auteur te semble judicieuse, et s’il réussit à la tenir sur la durée ;
– Vérifie son usage du montrer/raconter ;
– Puis tu peux passer en revue les différents articles focus.

Outre que cette approche méthodiste fonctionne bien (globalement nous faisons tous, tout le temps, les mêmes erreurs), elle permet de se détacher de l’aspect subjectif du « j’aime/j’aime pas » pour entrer dans une réflexion du type « ça fonctionne/ça ne fonctionne pas ». Quand cela devient automatique, cela rend ensuite l’analyse de nos propres textes plus efficace (car plus objective).

Démontage – remontage

C’est bien de savoir démonter un mécanisme, mais il faut savoir le remonter maintenant. Formaliser (ne serait-ce qu’au brouillon) une sorte de « plan d’actions d’amélioration » te force à ne pas rester superficiel dans ton analyse, et à te confronter pour de vrai aux problèmes. Tu penses que c’est un problème de carburateur ? Eh bien vas-y, change-le, et vois si ça améliore vraiment les choses !

C’est important d’aller au bout de la démarche à plusieurs titres :
– Cela permet de vérifier/confirmer tes hypothèses et ton diagnostic (en réfléchissant à la mise en oeuvre d’une solution, tu réalises souvent que le problème n’est pas vraiment où tu le pensais au départ) ;
– Cela te permet de mettre en pratique des gymnastiques intellectuelles qui t’aideront pour tes propres textes ;
– Cela t’aide à rester humble, car c’est toujours très difficile d’améliorer une histoire qui ne marche pas (si tous les critiques s’astreignaient à l’exercice jusqu’au bout, il y aurait un peu moins de shitstorms sur les réseaux, crois-moi).

Bien sûr, tu ne peux pas aller aussi loin qu’une réécriture pour un roman, mais l’exercice est tout à fait à ta portée sur un texte court de type nouvelle. Le pousser jusqu’au bout (càd jusqu’à la rédaction complète d’un nouveau texte) est un exercice incroyable. Tu ne pourras sans doute pas le publier, mais je t’assure que le travail réalisé (très différent d’une création personnelle) te fera voir certaines choses sous un nouvel angle.

***

En ce qui me concerne, c’est devenu un quasi-réflexe : lorsqu’une série ou un roman me déplaît, il n’est pas rare que j’exploite mes temps de trajet en voiture ou mes pauses déjeuner à réfléchir à « pourquoi j’ai décroché », de façon très méthodique, et à chercher en conséquences comment je réécrirais cette histoire « si c’était moi ».

Si tu me passes la comparaison, c’est comme s’entraîner à disséquer des cadavres pour mieux appréhender le fonctionnement du vivant. Ce n’est pas forcément propre, les intéressés ne seraient peut-être pas ravis de te voir faire, les tentatives improbables d’amélioration peuvent te faire ressembler au Dr Frankenstein, mais c’est indéniablement un exercice extrêmement formateur.

M’enfin, ce n’est que mon avis.
🙂


« Du coup, si tu devais refaire mes conclusions à ma place, tu ferais comment ?
— À la tronçonneuse. »

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4 mauvaises façons de défendre une bonne cause

« Je trouve qu’il n’y a pas assez d’introductions dans les articles de blog sur le web. Alors, pour les mettre en valeur, je vais rédiger un post entièrement constitué d’introductions !
— Ah ça c’est sûr, les gens vont adorer… »


Bonne nouvelle : beaucoup d’auteurs sont motivés par l’idée d’utiliser leurs histoires pour défendre des causes (et les nobles causes, ce n’est pas ça qui manque).

Mauvaise nouvelle : la plupart d’entre eux, alors qu’ils essaient de véhiculer un message, expriment en fait le contraire de ce qu’ils voudraient.

Voici quatre façons de mal s’y prendre pour défendre une cause.

1 – Inverser les rôles

Tu as forcément déjà vu ce type de mise en place :
– des femmes puissantes et sans pitié dominent des hommes faibles ;
– des récits où un peuple de couleur opprime un peuple blanc ;
– un univers où l’hétérosexualité est minoritaire, opprimée, au profit d’autres types de sexualités ;
– etc.

Le concept semble simple et clair : l’idée est de vouloir montrer à un groupe privilégié ce que serait sa vie s’il faisait partie du groupe opprimé. Car si ces personnes réalisaient l’enfer que cela représente, ils changeraient d’attitude dans la vraie vie, n’est-ce pas ?

Pourquoi ça n’a pas l’effet escompté :

– parce que pour écrire ce genre d’histoire, tu es obligé de stéréotyper les groupes mentionnés, d’user de clichés, ce qui rend la narration caricaturale.
– tu es aussi obligé de généraliser (tu décris des attitudes de groupe et non des attitudes individuelles), et tu provoques donc un rejet immédiat des membres des groupes concernés (phénomène #notallmen) : même ceux qui sont d’accord avec toi sur le fond protesteront sur la forme.
– parce qu’en retournant ainsi la situation, les antagonistes/méchants/adversaires de ton histoire ne sont autres que… les groupes que tu tentes de défendre (les méchantes femmes oppriment les hommes, les méchants noirs oppriment les blancs, les méchants homosexuels oppriment les hétéros) : cela ne fait que renforcer les croyances des misogynes, racistes et autres homophobes.
– parce que ton livre est bâti sur le même argumentaire que tes opposants, à savoir que pour qu’un groupe soit avantagé, l’autre doit être désavantagé. Cela justifie la posture de conflit des uns et des autres, alors que dans la réalité les droits des uns ne réduisent pas les droits des autres.

Au final personne n’apprend rien de ces histoires. Elles n’apaisent pas les tensions, elles se contentent de rendre les coups. Elles ne font que braquer les individus et creusent un peu plus le gouffre entre les groupes qu’elles devraient chercher à rassembler.

2 – Bâtir l’histoire comme une exception qui confirme la règle

Il y a quelques jours sur twitter un coach littéraire se plaignait de ce poncif : la mode dans les récits est aux « femmes fortes ». Il n’y a qu’à voir le tapage médiatique faits autour des films de super-héros Wonder Woman ou Captain Marvel : les gens veulent des femmes badass et les auteurs s’engouffrent dans la brèche.

Où est le mal ? Là encore l’objectif est clair, à savoir montrer que les femmes aussi peuvent rosser du méchant et sauver le monde.

Pourquoi ça n’a pas l’effet escompté :

– si à un repas de famille où l’on parle de tâches ménagères tu fais une grande tirade sur le fait que « toi aussi tu peux passer l’aspirateur », cela sous-entend clairement à tout le monde que d’ordinaire tu ne le fais pas. C’est ce qu’on appelle « une information en creux ». Le message perçu est le contraire de ce qu’il prétend exprimer.

– si tu dis à ton enfant qui va au cinéma pour la toute première fois « tu verras ça ne fait pas peur », tu peux être sûr qu’il va se mettre à flipper : l’être humain sait très bien que les évidences n’ont pas besoin d’être affirmées. Si tu élèves la voix pour énoncer une évidence, ceux qui t’écoutent pensent automatiquement qu’il y a anguille sous roche.

C’est le principe de l’exception qui confirme la règle : ce que tu dis est exact, mais ne fait que renforcer la croyance que tu penses contredire. Donc méfie-toi du message vraiment véhiculé par ton histoire ! Si ce qui ressort de ton récit c’est que « les femmes aussi peuvent être badass », « les arabes aussi peuvent être honnêtes » ou « les homosexuels aussi peuvent faire de bons parents », il y a de fortes chances pour que tu dises le contraire de ce que tu voudrais…

3 – Défendre un groupe défavorisé… à l’aide d’un héros favorisé

Dans ce type de récits, un individu d’un groupe favorisé se retrouve immergé au sein d’un groupe opprimé. Il en découvre la beauté et décide de lutter pour lui.

Une nouvelle fois, cela part d’une bonne intention : on cherche à faire découvrir au lecteur ce groupe opprimé dont il a une si mauvaise image. On choisit un protagoniste rustre qui déteste un certain type de personnes, on le confronte à ces gens qu’il méprise, on en présente les bons côtés, on les mets au cœur du récit, et on montre comment le protagoniste va changer et les aimer.

Pourquoi ça n’a pas l’effet escompté :

– parce qu’au final, c’est bien notre protagoniste issu du groupe favorisé qui est le héros de l’histoire ! C’est le syndrome Avatar (ou Danse avec les loups, ou Le dernier samouraï, ou plus récemment le Valerian de Besson, ou…) : tout est fait pour qu’on sympathise avec « l’autre ». Hélas, ce que ces films montrent ce sont des gens qui ont besoin d’un héros blanc pour les défendre et les sauver. Qui est valorisé dans ce cas ?

Cet argument est valable quel que soit le sujet dont tu parles et la cause que tu entends défendre (un récit contre l’homophobie où le héros est hétéro, un récit contre la grossophobie où le héros est svelte, etc.).

4 – Faire de la cause défendue un argument commercial

Je suis toujours très mal à l’aise devant ces auteurs qui utilisent la défense d’une cause comme argument commercial pour se vendre : « achetez mon livre, moi au moins mon histoire inclut une héroïne badass / un héros noir / une romance LGBT ».

Pourquoi ça n’a pas l’effet escompté :

– d’abord, parce que l’auteur se positionne en héros (en héraut) de cette cause, ce qui fait que c’est surtout lui-même qu’il valorise (et c’est encore pire si l’auteur ne fait pas partie du groupe concerné – genre si tu es comme moi un homme blanc hétéro, cf. point N°3 de cet article).

– ensuite parce que l’auteur affirme, souligne et revendique une différence, alors que l’objectif devrait être de lutter contre ces sectarismes. On retombe sur le 1er point de ce post, en pire, puisqu’en plus il fait le commerce de cette différence. Cela s’appelle de l’exploitation.

– enfin parce qu’en communicant de cette façon il prêchera uniquement des convaincus : un lecteur mysogine n’achètera jamais un livre estampillé « femme forte », et un homophobe tournera les talons s’il aperçoit le sigle LGBT. Les seuls qui liront le livre seront ceux qui sont déjà d’accord avec lui. Ce n’est pas ainsi qu’on fait évoluer les consciences et les mentalités.

Si je ne peux pas faire tout ça, que puis-je faire ?

S’acharner à vouloir démonter des discours faussés, cela revient à se battre contre des fantômes, et généralement cela ne fait qu’apporter de l’eau au moulin des théories sectaires.

Je ne pense pas non plus qu’on puisse « équilibrer » la balance de la littérature. On ne « compensera » pas des décennies de super-héros mâles et blancs en créant un Black Panther ou un Captain Marvel. Ni même plusieurs. On ne dépeint pas une réalité grise en écrivant d’un côté des histoires blanches et de l’autre des histoires noires : on ne le fait qu’en bâtissant des récits intrinsèquement gris.

J’aime à penser que nos histoires influent sur la réalité, comme la réalité influe sur nos histoires. Nous devrions les écrire à la fois pour qu’elles reflètent le monde, et pour que le monde les prenne pour modèles.

Notre devoir d’auteur est donc un devoir de représentation : notre objectif devrait être avant-tout de ne pas véhiculer les stéréotypes, les clichés et les idées reçues, et ce à chaque histoire que l’on écrit. Je vois beaucoup d’auteurs qui veulent « intégrer de la diversité dans leurs romans », mais on ne leur demande pas de l’inventer, cette diversité ! On leur demande juste de la représenter quand elle existe (et elle existe dans presque tous les contextes). On leur demande juste de dépeindre la réalité, ou de la refléter. On leur demande juste de faire leur job.

Je pense que pour valoriser l’image de la femme, cela ne sert à rien d’écrire plein d’histoires où la femme est meilleure que l’homme, et qu’il suffit que nos histoires (toutes nos histoires) les mettent sur un pied d’égalité (en nombre, en importance pour le récit, en temps de parole). Tout simplement parce que dans la réalité, nous sommes à peu près à 50/50 en nombre sur cette planète.

Je pense que pour valoriser des groupes qui sont minoritaires, cela ne sert à rien de leur consacrer quelques histoires où on ne parle que d’eux, mais de faire en sorte qu’ils soient présents dans toutes nos histoires dans des proportions réalistes, quel que soit le sujet qu’on aborde. Intègre différentes origines ethniques à tes histoires et fait en sorte que cela soit tout à fait normal (parce que ça l’est !). Intègre ici et là des couples homosexuels sans que ça ne pose de problème à personne (parce que, heureusement, ça se passe aussi comme ça, et ça devrait se passer comme ça tout le temps).

Et je ne suis vraiment pas sûr qu’il soit pertinent d’en faire le cœur de ton intrigue, parce que cela sous-entend qu’il s’agit d’un problème à traiter. N’en fais pas forcément le pivot de ton scénario mais considère qu’il s’agit de la base d’un background réaliste. Mets des personnes en situation de handicap dans des livres qui ne traitent pas de handicap, varie les origines des gens sans que ça ne soit un thème central du récit, varie les âges, les tailles, les poids, les intelligences et les physiques, varie les origines sociales sans forcément parler de lutte des classes. Il ne s’agit pas d’être « original » ou « rafraîchissant » : il s’agit juste d’être représentatif de la diversité réelle de notre monde. Et si tu y parviens, inutile de t’en vanter ou d’en faire un argument commercial : tu fais juste correctement ton travail.

Et si nous y parvenions tous, si toutes les histoires étaient ainsi, dans les livres comme à la télé comme au cinéma comme dans les BD, les gens seraient peut-être un peu plus habitués à la différence et en auraient peut-être un peu moins peur.

Et alors le monde serait peut-être un peu moins dingue.

M’enfin, ce n’est que mon avis.



« Il ne me restera plus qu’à faire un article entièrement constitué de conclusions.

— Mets-le en avant dans ta pub sur les réseaux sociaux, tu vas faire un carton… »


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[SCRIBBLOG] LA chose qui manque à la plupart des manuscrits

[Que sont les articles du Scribblog ? C’est expliqué ICI]

Nouvelle adaptation française d’un article Mythcreants posté sur le blog de la plateforme Scribbook : ce post à l’intitulé provocateur a été un régal pour moi à vous préparer. Je l’affirme souvent moi-même, mais ça a tellement plus de poids quand ça vient d’une professionnelle du monde de l’édition comme Chris Winkle…

scribbook-blog-manque-dans-manuscrit

D’accord, je l’admets volontiers, mon titre donne dans le sensationnel, mais on ne pourra jamais accorder trop d’attention à ce sujet. Lorsque nous sommes mandatés en tant qu’éditeur (MythCreants délivre des services dans le domaine de l’édition), 95% des manuscrits que nous étudions nécessitent un gros travail dans ce domaine. Avant même que nous y jetions un œil, la plupart des auteurs ont passé un nombre incalculable d’heures – des centaines dans le cas de romans – à écrire dans la mauvaise direction. Nous corrigeons leur trajectoire afin qu’ils obtiennent de meilleurs résultats plus rapidement, mais en général cela demande une révision majeure de leurs textes.

Quel est le problème ? La plupart des écrivains ne comprennent pas de quoi parle leur histoire.

[Lire la suite >>>]

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Règle Pixar [14] : une affaire de besoin personnel

Why must you tell this story ? What’s the belief burning within you that your story feeds off of ? That’s the heart of it.

Pourquoi dois-tu absolument raconter cette histoire ? Quelle est la conviction profonde qui alimente ton récit ? C’est ça qui lui donne son sens.


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Nous vivons une ère de divertissement. Soit. Pourtant, les histoires qui restent dans les mémoires et deviennent cultes ont une chose en commun : elles ne servent pas seulement à passer du bon temps. Elles véhiculent quelque chose ; une question, une conviction, un message. Elles comblent un besoin.

Ce conseil Pixar fait le lien avec deux autres conseils déjà passés en revue, et t’incite à regarder en toi-même pour trouver « de quoi se nourrit » l’histoire que tu es en train d’écrire. Parce que les récits sont comme les enfants : pour bien grandir, ils doivent s’alimenter correctement.

Les bonnes histoires comblent un besoin. Et nous allons voir que pour combler ce besoin, tu dois être conscient des tiens, de besoins.

Le chaînon manquant

Il y a un drôle d’écho quand on lit ce conseil N°14. Souviens-toi :
– dans le conseil N°10, Pixar t’incitait à chercher en toi-même l’ADN commun de tous tes récits.
– dans le conseil N°3, Pixar t’incitait à trouver ton thème (même s’il est parfois difficile à cerner avant la fin du premier jet).

Le conseil d’aujourd’hui fait le lien entre les deux, et te pose les questions suivantes : « cette histoire que tu es en train d’écrire, de quelle partie de toi provient-elle ? Au-delà de l’envie de la raconter, pourquoi est-ce important pour toi de lui donner vie, à celle-ci et pas une autre ? »

Pour être clair, Pixar te demande de mettre de côté ton *désir* pour t’interroger sur ton *besoin*.

Où vais-je ? Dans quel état j’ère ?

Tu te souviens de la différence entre désir et besoin ? Au fond, ce conseil Pixar, c’est à cela qu’il t’incite : distinguer ce que tu as envie d’écrire du besoin qui t’anime à l’intérieur.

Souvent, les héros de nos livres n’ont pas conscience de leurs besoins profonds. Il en va de même dans la vraie vie, pour beaucoup de gens, et les auteurs n’échappent pas à la règle. Or, tu commences à savoir comment ça marche, la dramaturgie : tu sais bien que le désir du personnage l’entraîne généralement sur un chemin différent de celui qu’il faudrait pour satisfaire son besoin.

L’idée est donc de ne pas reproduire la même erreur pour soi-même.

Un éditeur me l’a déjà affirmé en face à face, et le site Mythcreants en parle aussi dans l’article « The One Big Thing That Most Manuscripts Lack » : le problème de la plupart des manuscrits réceptionnés en maisons d’édition, c’est que l’auteur ne sait pas lui-même de quoi il est vraiment en train de parler. Il laisse s’exprimer ses désirs sans vraiment avoir conscience de ses besoins.

L’idée est donc de te prendre pour un personnage de fiction et d’aller au-delà des apparences de ton texte.

Écrire un récit personnel (blablabla…)

Je t’encourage très souvent sur ce blog à écrire des histoires qui te soient personnelles, qui soient spécifiques et non génériques. Je ne suis pas le seul, regarde, Pixar aussi. Ce n’est pas pour rien : un récit, même admirablement construit et rédigé, même irréprochable sur un plan technique, n’est qu’une coquille vide si tu n’y insères pas « une âme ». Un peu de toi. Et loin de considérer cette affirmation comme mystique ou magique ou de t’inciter à écrire avec ton sang, je pense néanmoins – avec force et conviction – que ton histoire n’aura aucune chance de « bouger » les gens si elle ne contient pas des choses « qui te bougent », toi.

C’est aussi une question de motivation : si tu abandonnes en cours de route les histoires que tu écris sans réussir à aller au bout, c’est probablement parce tu es plus gouverné(e) par tes désirs que par tes besoins. Un désir est souvent éphémère, changeant et volatile. Un besoin est solide, tu peux compter sur lui, et il te permettra d’aller au bout de ton récit.

Reste plus qu’à savoir ce qui t’anime, au fond de toi.

Post-scriptum : savoir séparer ses désirs de ses besoins est tout aussi important pour d’autres sujets de la vraie vie. Agir en fonction de ses besoins est ce qui nous rend heureux et satisfait, à coup sûr, car personne ne peut manipuler nos besoins (ils nous sont propres). Nos désirs, en revanche, sont aisément corruptibles : vérifie bien qu’ils coïncident avec tes besoins avant de les suivre aveuglément. Car c’est ainsi que des gens qui se lancent dans l’écriture parce qu’inventer des histoires les épanouit (besoin) se transforment en obsédés des ventes qui veulent plus que tout devenir riches et célèbres (désirs induits par notre culture actuelle). Et ils finissent malheureux comme les pierres, ayant arrêté d’écrire parce qu’ils ne vendent pas.

M’enfin, ce n’est que mon avis.


« Je me demande bien pourquoi on a besoin de ces conclusions ?
– On n’en a PAS besoin. Personne n’en a besoin. »

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