4 mauvaises façons de défendre une bonne cause

« Je trouve qu’il n’y a pas assez d’introductions dans les articles de blog sur le web. Alors, pour les mettre en valeur, je vais rédiger un post entièrement constitué d’introductions !
— Ah ça c’est sûr, les gens vont adorer… »


Bonne nouvelle : beaucoup d’auteurs sont motivés par l’idée d’utiliser leurs histoires pour défendre des causes (et les nobles causes, ce n’est pas ça qui manque).

Mauvaise nouvelle : la plupart d’entre eux, alors qu’ils essaient de véhiculer un message, expriment en fait le contraire de ce qu’ils voudraient.

Voici quatre façons de mal s’y prendre pour défendre une cause.

1 – Inverser les rôles

Tu as forcément déjà vu ce type de mise en place :
– des femmes puissantes et sans pitié dominent des hommes faibles ;
– des récits où un peuple de couleur opprime un peuple blanc ;
– un univers où l’hétérosexualité est minoritaire, opprimée, au profit d’autres types de sexualités ;
– etc.

Le concept semble simple et clair : l’idée est de vouloir montrer à un groupe privilégié ce que serait sa vie s’il faisait partie du groupe opprimé. Car si ces personnes réalisaient l’enfer que cela représente, ils changeraient d’attitude dans la vraie vie, n’est-ce pas ?

Pourquoi ça n’a pas l’effet escompté :

– parce que pour écrire ce genre d’histoire, tu es obligé de stéréotyper les groupes mentionnés, d’user de clichés, ce qui rend la narration caricaturale.
– tu es aussi obligé de généraliser (tu décris des attitudes de groupe et non des attitudes individuelles), et tu provoques donc un rejet immédiat des membres des groupes concernés (phénomène #notallmen) : même ceux qui sont d’accord avec toi sur le fond protesteront sur la forme.
– parce qu’en retournant ainsi la situation, les antagonistes/méchants/adversaires de ton histoire ne sont autres que… les groupes que tu tentes de défendre (les méchantes femmes oppriment les hommes, les méchants noirs oppriment les blancs, les méchants homosexuels oppriment les hétéro) : cela ne fait que renforcer les croyances des misogynes, racistes et autres homophobes.
– parce que ton livre est bâti sur le même argumentaire que tes opposants, à savoir que pour qu’un groupe soit avantagé, l’autre doit être désavantagé. Cela justifie la posture de conflit des uns et des autres, alors que dans la réalité les droits des uns ne réduisent pas les droits des autres.

Au final personne n’apprend rien de ces histoires. Elles n’apaisent pas les tensions, elles se contentent de rendre les coups. Elles ne font que braquer les individus et creusent un peu plus le gouffre entre les groupes qu’elles devraient chercher à rassembler.

2 – Bâtir l’histoire comme une exception qui confirme la règle

Il y a quelques jours sur twitter un coach littéraire se plaignait de ce poncif : la mode dans les récits est aux « femmes fortes ». Il n’y a qu’à voir le tapage médiatique faits autour des films de super-héros Wonder Woman ou Captain Marvel : les gens veulent des femmes badass et les auteurs s’engouffrent dans la brèche.

Où est le mal ? Là encore l’objectif est clair, à savoir montrer que les femmes aussi peuvent rosser du méchant et sauver le monde.

Pourquoi ça n’a pas l’effet escompté :

– si à un repas de famille où l’on parle de tâches ménagères tu fais une grande tirade sur le fait que « toi aussi tu peux passer l’aspirateur », cela sous-entend clairement à tout le monde que d’ordinaire tu ne le fais pas. C’est ce qu’on appelle une information en creux. Ton message exprime le contraire de ce qu’il dit.

– si tu dis à ton enfant qui va au cinéma pour la toute première fois « tu verras ça ne fait pas peur », tu peux être sûr qu’il va se mettre à flipper : l’être humain sait très bien que les évidences n’ont pas besoin d’être affirmées. Si tu élèves la voix pour énoncer une évidence, ceux qui t’écoutent pensent automatiquement qu’il y a anguille sous roche.

C’est le principe de l’exception qui confirme la règle : ce que tu dis est exact, mais ne fait que renforcer la croyance que tu penses contredire. Donc méfie-toi du message vraiment véhiculé par ton histoire ! Si ce qui ressort de ton récit c’est que « les femmes aussi peuvent être badass », « les arabes aussi peuvent être honnêtes » ou « les homosexuels aussi peuvent faire de bons parents », il y a de fortes chances pour que tu dises le contraire de ce que tu voudrais…

3 – Défendre un groupe défavorisé… à l’aide d’un héros favorisé

Dans ce type de récits, un individu d’un groupe favorisé se retrouve immergé au sein d’un groupe opprimé. Il en découvre la beauté et décide de lutter pour lui.

Une nouvelle fois, cela part d’une bonne intention : on cherche à faire découvrir au lecteur ce groupe opprimé dont il a une si mauvaise image. On choisit un protagoniste rustre qui déteste un certain type de personnes, on le confronte à ces gens qu’il méprise, on en présente les bons côtés, on les mets au cœur du récit, et on montre comment le protagoniste va changer et les aimer.

Pourquoi ça n’a pas l’effet escompté :

– parce qu’au final, c’est bien notre protagoniste issu du groupe favorisé qui est le héros de l’histoire ! C’est le syndrome Avatar (ou Danse avec les loups, ou Le dernier samouraï, ou…) : tout est fait pour qu’on sympathise avec « l’autre ». Hélas, ce que ces films montrent ce sont des gens qui ont besoin d’un héros blanc pour les défendre et les sauver. Qui est valorisé dans ce cas ?

Cet argument est valable quel que soit le sujet dont tu parles et la cause que tu entends défendre.

4 – Faire de la cause défendue un argument commercial

Je suis toujours très mal à l’aise devant ces auteurs qui utilisent la défense d’une cause comme argument commercial pour se vendre : « achetez mon livre, moi au moins mon histoire inclut une héroïne badass / un héros noir / une romance LGBT ».

Pourquoi ça n’a pas l’effet escompté :

– d’abord, parce que l’auteur se positionne en héros (en héraut) de cette cause, ce qui fait que c’est surtout lui-même qu’il valorise (et c’est encore pire si l’auteur ne fait pas partie du groupe concerné – genre si tu es comme moi un homme blanc hétéro, cf. point N°3 de cet article).

– ensuite parce que l’auteur affirme, souligne et revendique une différence, alors que l’objectif devrait être de lutter contre ces sectarismes. On retombe sur le 1er point de ce post, en pire, puisqu’en plus il fait le commerce de cette différence.

– enfin parce qu’en communicant de cette façon il prêchera uniquement des convaincus : un lecteur mysogine n’achètera jamais son livre estampillé « femme forte », et un homophobe tournera les talons s’il aperçoit le sigle LGBT. Les seuls qui liront son livre seront ceux qui sont déjà d’accord avec lui. Ce n’est pas ainsi qu’il fera évoluer les consciences et les mentalités.

Si je ne peux pas faire tout ça, que puis-je faire ?

S’acharner à vouloir démonter des discours faussés, cela revient à se battre contre des fantômes, et généralement cela ne fait qu’apporter de l’eau au moulin des théories sectaires. Je ne pense pas non plus qu’on puisse « équilibrer » la balance de la littérature. On ne « compensera » pas des décennies de super-héros mâles et blancs en créant un Black Panther ou un Captain Marvel. Ni même plusieurs. On ne dépeint pas une réalité grise en écrivant d’un côté des histoires blanches et de l’autre des histoires noires : on ne le fait qu’en bâtissant des récits intrinsèquement gris.

J’aime à penser que nos histoires influent sur la réalité, comme la réalité influe sur nos histoires. Nous devrions les écrire pour qu’elles reflètent le monde, et pour que le monde les prenne pour modèles.

Notre devoir d’auteur est donc un devoir de représentation : notre objectif devrait être avant-tout de ne pas véhiculer les stéréotypes, les clichés et les idées reçues, et ce à chaque histoire que l’on écrit. Je pense que pour valoriser l’image de la femme, cela ne sert à rien d’écrire plein d’histoires où la femme est meilleure que l’homme, et qu’il suffit que nos histoires (toutes nos histoires) les mettent sur un pied d’égalité (en nombre, en importance pour le récit, en temps de parole). Je pense que pour valoriser des groupes qui sont minoritaires, cela ne sert à rien de leur consacrer quelques histoires où on ne parle que d’eux, mais de faire en sorte qu’ils soient présents dans toutes nos histoires dans des proportions réalistes, quel que soit le sujet qu’on aborde. Si tu souhaites lutter contre le racisme, intègre différentes origines ethniques à toutes tes histoires et fait en sorte que cela soit tout à fait normal (parce que ça l’est !). Si tu souhaites lutter contre l’homophobie, intègre ici et là des couples homosexuels sans que ça ne pose de problème à personne (parce que, heureusement, ça se passe aussi comme ça, et ça devrait se passer comme ça tout le temps).

Et je ne suis vraiment pas sûr qu’il soit pertinent d’en faire le cœur de ton intrigue, parce que cela sous-entend forcément qu’il s’agit d’un problème à traiter. N’en fais pas le pivot de ton scénario mais considère qu’il s’agit de la base d’un background réaliste. Mets des personnes en situation de handicap dans des livres qui ne traitent pas de handicap, varie les origines des gens sans que ça ne soit un thème central du récit, varie les âges, les tailles, les poids, les intelligences et les physiques, varie les origines sociales sans forcément parler de lutte des classes.

Il ne s’agit pas d’être « original » ou « rafraîchissant » : il s’agit juste d’être représentatif de la diversité réelle de notre monde. Et si tu y parviens, inutile de t’en vanter ou d’en faire un argument commercial : tu fais juste ton job.

Et si nous y parvenions tous, si toutes les histoires étaient ainsi, dans les livres comme à la télé comme au cinéma comme dans les BD, les gens seraient peut-être un peu plus habitués à la différence et en auraient peut-être un peu moins peur. Et alors le monde serait peut-être un peu moins dingue.

M’enfin, ce n’est que mon avis.



« Il ne me restera plus qu’à faire un article entièrement constitué de conclusions.

— Mets-le en avant dans ta pub sur les réseaux sociaux, tu vas faire un carton… »


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[SCRIBBLOG] LA chose qui manque à la plupart des manuscrits

[Que sont les articles du Scribblog ? C’est expliqué ICI]

Nouvelle adaptation française d’un article Mythcreants posté sur le blog de la plateforme Scribbook : ce post à l’intitulé provocateur a été un régal pour moi à vous préparer. Je l’affirme souvent moi-même, mais ça a tellement plus de poids quand ça vient d’une professionnelle du monde de l’édition comme Chris Winkle…

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D’accord, je l’admets volontiers, mon titre donne dans le sensationnel, mais on ne pourra jamais accorder trop d’attention à ce sujet. Lorsque nous sommes mandatés en tant qu’éditeur (MythCreants délivre des services dans le domaine de l’édition), 95% des manuscrits que nous étudions nécessitent un gros travail dans ce domaine. Avant même que nous y jetions un œil, la plupart des auteurs ont passé un nombre incalculable d’heures – des centaines dans le cas de romans – à écrire dans la mauvaise direction. Nous corrigeons leur trajectoire afin qu’ils obtiennent de meilleurs résultats plus rapidement, mais en général cela demande une révision majeure de leurs textes.

Quel est le problème ? La plupart des écrivains ne comprennent pas de quoi parle leur histoire.

[Lire la suite >>>]

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Règle Pixar [14] : une affaire de besoin personnel

Why must you tell this story ? What’s the belief burning within you that your story feeds off of ? That’s the heart of it.

Pourquoi dois-tu absolument raconter cette histoire ? Quelle est la conviction profonde qui alimente ton récit ? C’est ça qui lui donne son sens.


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Nous vivons une ère de divertissement. Soit. Pourtant, les histoires qui restent dans les mémoires et deviennent cultes ont une chose en commun : elles ne servent pas seulement à passer du bon temps. Elles véhiculent quelque chose ; une question, une conviction, un message. Elles comblent un besoin.

Ce conseil Pixar fait le lien avec deux autres conseils déjà passés en revue, et t’incite à regarder en toi-même pour trouver « de quoi se nourrit » l’histoire que tu es en train d’écrire. Parce que les récits sont comme les enfants : pour bien grandir, ils doivent s’alimenter correctement.

Les bonnes histoires comblent un besoin. Et nous allons voir que pour combler ce besoin, tu dois être conscient des tiens, de besoins.

Le chaînon manquant

Il y a un drôle d’écho quand on lit ce conseil N°14. Souviens-toi :
– dans le conseil N°10, Pixar t’incitait à chercher en toi-même l’ADN commun de tous tes récits.
– dans le conseil N°3, Pixar t’incitait à trouver ton thème (même s’il est parfois difficile à cerner avant la fin du premier jet).

Le conseil d’aujourd’hui fait le lien entre les deux, et te pose les questions suivantes : « cette histoire que tu es en train d’écrire, de quelle partie de toi provient-elle ? Au-delà de l’envie de la raconter, pourquoi est-ce important pour toi de lui donner vie, à celle-ci et pas une autre ? »

Pour être clair, Pixar te demande de mettre de côté ton *désir* pour t’interroger sur ton *besoin*.

Où vais-je ? Dans quel état j’ère ?

Tu te souviens de la différence entre désir et besoin ? Au fond, ce conseil Pixar, c’est à cela qu’il t’incite : distinguer ce que tu as envie d’écrire du besoin qui t’anime à l’intérieur.

Souvent, les héros de nos livres n’ont pas conscience de leurs besoins profonds. Il en va de même dans la vraie vie, pour beaucoup de gens, et les auteurs n’échappent pas à la règle. Or, tu commences à savoir comment ça marche, la dramaturgie : tu sais bien que le désir du personnage l’entraîne généralement sur un chemin différent de celui qu’il faudrait pour satisfaire son besoin.

L’idée est donc de ne pas reproduire la même erreur pour soi-même.

Un éditeur me l’a déjà affirmé en face à face, et le site Mythcreants en parle aussi dans l’article « The One Big Thing That Most Manuscripts Lack » : le problème de la plupart des manuscrits réceptionnés en maisons d’édition, c’est que l’auteur ne sait pas lui-même de quoi il est vraiment en train de parler. Il laisse s’exprimer ses désirs sans vraiment avoir conscience de ses besoins.

L’idée est donc de te prendre pour un personnage de fiction et d’aller au-delà des apparences de ton texte.

Écrire un récit personnel (blablabla…)

Je t’encourage très souvent sur ce blog à écrire des histoires qui te soient personnelles, qui soient spécifiques et non génériques. Je ne suis pas le seul, regarde, Pixar aussi. Ce n’est pas pour rien : un récit, même admirablement construit et rédigé, même irréprochable sur un plan technique, n’est qu’une coquille vide si tu n’y insères pas « une âme ». Un peu de toi. Et loin de considérer cette affirmation comme mystique ou magique ou de t’inciter à écrire avec ton sang, je pense néanmoins – avec force et conviction – que ton histoire n’aura aucune chance de « bouger » les gens si elle ne contient pas des choses « qui te bougent », toi.

C’est aussi une question de motivation : si tu abandonnes en cours de route les histoires que tu écris sans réussir à aller au bout, c’est probablement parce tu es plus gouverné(e) par tes désirs que par tes besoins. Un désir est souvent éphémère, changeant et volatile. Un besoin est solide, tu peux compter sur lui, et il te permettra d’aller au bout de ton récit.

Reste plus qu’à savoir ce qui t’anime, au fond de toi.

Post-scriptum : savoir séparer ses désirs de ses besoins est tout aussi important pour d’autres sujets de la vraie vie. Agir en fonction de ses besoins est ce qui nous rend heureux et satisfait, à coup sûr, car personne ne peut manipuler nos besoins (ils nous sont propres). Nos désirs, en revanche, sont aisément corruptibles : vérifie bien qu’ils coïncident avec tes besoins avant de les suivre aveuglément. Car c’est ainsi que des gens qui se lancent dans l’écriture parce qu’inventer des histoires les épanouit (besoin) se transforment en obsédés des ventes qui veulent plus que tout devenir riches et célèbres (désirs induits par notre culture actuelle). Et ils finissent malheureux comme les pierres, ayant arrêté d’écrire parce qu’ils ne vendent pas.

M’enfin, ce n’est que mon avis.


« Je me demande bien pourquoi on a besoin de ces conclusions ?
– On n’en a PAS besoin. Personne n’en a besoin. »

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Règle Pixar [5] – En quête de simplicité

Simplify. Focus. Combine characters. Hop over detours. You’ll feel like you’re losing valuable stuff but it sets you free.

Simplifie. Recentre le propos. Regroupe des personnages. Évite les détours. Tu auras l’impression de perdre des éléments importants, mais au contraire cela te libérera.


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Cette règle Pixar rassemble des conseils orientés dans la même direction : elle incite les auteurs à ne pas être fouillis, à rechercher simplicité et clarté, et à élaguer tout ce qui n’est pas indispensable à leur histoire.

Les auteurs de romans sont particulièrement sujets à ce type de défaut, parce qu’ils pensent avoir le temps et toute la place qu’ils veulent (on peut en caser des choses, en quelques centaines de pages). Beaucoup d’auteurs travaillent en improvisation, et leur cheminement est loin de la ligne droite entre leur point de départ et leur conclusion. Pourtant, ce n’est pas parce qu’on écrit un pavé qu’on peut se permettre de digresser.

Simplifie

Une histoire n’a pas besoin d’être compliquée pour être profonde. Une histoire simple est plus claire, sonne plus vraie, est plus immersive qu’un récit tarabiscoté. En faisant simple, tu limites les risques d’incohérences et d’invraisemblances. Une histoire touche quand elle recèle une vérité, pas quand elle est compliquée. Mais surtout, une histoire touche quand elle est comprise : à méditer !

« La simplicité est la sophistication suprême. »
Léonard de Vinci

Recentre ton débat

Tu peux avoir plusieurs lignes d’intrigues dans ton histoire, mais évite d’avoir plusieurs histoires : pour que ton récit ait du poids, centre bien toutes tes intrigues sur un seul et même thème, concentre-toi sur le traitement d’un seul sujet fort, et ne t’en détourne pas. Les lignes d’intrigue sont censées se soutenir les unes les autres, s’influencer ou se répondre, aborder des facettes différentes d’un même problème. Tout ce qui dépasse appartient à un autre récit : coupe-le, tu l’utiliseras une autre fois.

Une histoire est comme une bonne sauce : elle ne doit pas être trop liquide, fais réduire pour concentrer les saveurs !

Limite le nombre de personnages

Le lecteur est rarement amateur de galeries de personnages à rallonge. Plus tu les multiplies, plus tu les dilues, et moins ils ont de force individuellement. Chacun doit avoir sa raison d’être : supprime les doublons, regroupe dans un seul personnage ceux qui ont le même rôle, qui servent à la même chose.

« Pourquoi est-ce que je créé ce personnage ? » doit être une question récurrente à ton esprit, un mantra. Ceux qui ne servent à rien ou qui font doublon devraient alors disparaître.

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Évite les détours

Les lecteurs n’aiment pas les longueurs. Aussi, ne lambine pas en chemin. Tu es comme un organisateur de voyage : tes clients n’ont pas envie que tu leur fasses faire en deux jours un trajet qu’ils auraient pu faire en un seul. Chaque étape de ton histoire doit avoir un but clair et déterminé, un objectif dramatique à remplir, puis mener à l’étape suivante.

L’impression d’y perdre

J’ai déjà tenu ce genre de discours. En bêta-lecture, il m’arrive régulièrement de pointer certaines scènes du doigt : « je ne comprends pas à quoi sert ce passage, il n’apporte rien, tu peux le supprimer sans que ça ne change rien à ton histoire ». Et l’auteur de s’y accrocher pourtant, penaud, pour x ou y raison, souvent affective, rarement justifiée.

Pourtant, crois-le ou non, c’est l’acte de couper qui est difficile, parce qu’on a peur de perdre quelque chose… mais une fois que c’est fait, on réalise avec soulagement quel bien cela procure au texte. C’est comme aller chez le coiffeur : on a peur du résultat, mais on se sent généralement bien plus léger ensuite !

« Vous devez tuer vos petites chéries »
(William Faulkner, Prix Nobel de littérature)

M’enfin, ce n’est que mon avis.


« Je me demande ce que ça donnerait s’il nous regroupait, nous.
— …
— Hey, je te parle !
— …
— Ah ah. Très drôle. »

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Le décor, réelle composante de l’histoire

« Tu es où ?
— Je ne suis pas là. »


On parle souvent de l’intrigue d’un livre, on souligne souvent l’importance capitale des personnages, mais il y a pour moi un troisième côté au triangle d’un bon récit : le décor. Truby appelle ça « l’univers », Lavandier utilise le judicieux terme « d’arène ». Et si on parlait un peu du lieu où elle se déroule, ton histoire ?

Le rôle sous-estimé de l’arène

Trop de récits ne prennent pas assez en compte l’importance du décor, et trop d’intrigues pourraient être téléportées d’un lieu à un autre sans aucun impact. Or, souviens-toi de ce que j’expliquais dans l’article Spécifique Vs Générique : les éléments que tu mets dans ton livre doivent être considérés comme les joueurs exceptionnels d’une dream team. Tu dois choisir chaque élément afin qu’il soit le meilleur à son poste. Il en va de même pour l’univers du récit, qui devrait être considéré comme son socle.

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Certains disent qu’il faut traiter le lieu de l’histoire comme un personnage à part entière. Même s’il y a quelque chose qui me dérange dans cette idée (il est bien rare qu’un lieu évolue et dispose d’un arc narratif), le fond va dans le bon sens, et c’est peut-être bien ce principe fondateur que l’on doit retenir : l’arène a tout à gagner à être choisie, caractérisée et décrite avec le même soin qu’un acteur majeur du récit. Que seraient Harry Potter sans l’école de Poudlard, Batman sans Gotham City ou les hobbits sans la Comté ?

Spécifique Vs Générique (le retour)

Peu importe que l’arène soit vaste (« Dans une galaxie lointaine, très lointaine… ») ou réduite (l’unique chalet de montagne où se déroule l’action du film Les 8 Salopards de Tarantino), le but est de construire ton arène selon les mêmes préceptes que tes personnages, à savoir :
– quels sont les « traits » dont mon arène a besoin pour mon histoire ?
– quels sont ses liens avec la thématique de mon histoire ?

Si ton arène est multiple et que les personnages se déplacent d’un lieu très différent à un autre, les questions sont les mêmes, mais à l’échelle de chaque acte / chapitre / scène. Chaque lieu devient une sorte « d’arène secondaire ».

Dans tous les cas :

  • Pense en termes d’ambiance : quelle atmosphère souhaites-tu, comment la rendre au mieux ? Élabore un visuel, des couleurs dominantes, des sons et des odeurs, des éléments de vie afin que ce décors ne donne pas une impression de carton-pâte figé.
  • Pense en termes pratiques : tu as prévu une évasion mystérieuse, une scène de bal, un huit-clos ? Alors vérifie que ton arène aura les caractéristiques techniques appropriées à ce qu’il va s’y dérouler (un passage secret, une salle de réception, un lieu muni d’une seule entrée ?).
  • Pense en termes symboliques : quel est le rapport au thème ? Est-ce que ce lieu a un passé particulier, un côté symbolique pour l’histoire ? Pour le personnage ? Ce dernier en a-t-il conscience ou pas ?

Penser « arène » t’ouvrira de très nombreuses portes en terme de « jeu d’auteur » : changer une scène de lieu peut complètement la révolutionner. Transposer une intrigue et des personnages dans un autre univers peut tout changer (en mal ou en bien). C’est un cercle vertueux qui est en jeu : l’arène doit aider à cerner les personnages et le thème > les personnages et le thème doivent permettre de donner chair à l’arène > l’arène doit alimenter personnages et thème > etc.

Réel Vs Imaginaire

Bien sûr, en littérature de l’imaginaire, l’univers est à créer de zéro, ou presque. C’est un gros travail pour un auteur, qui offre néanmoins l’énorme avantage du « sur-mesure » : si tu écris en science-fiction ou en fantasy, tu n’as aucune excuse si l’environnement de ton histoire n’est pas adapté à ton récit. Méfie-toi des emprunts ! Trop d’univers de fantasy s’inspirent des décors de Tolkien pour en faire autre chose : est-ce réellement adapté ? Par quel curieux hasard l’univers d’un autre pourrait-il « coller » à ton histoire et ta thématique ?

Mais si tu écris des histoires dans le monde réel, ne crois pas que cet article ne t’est pas destiné : ce n’est pas parce que tu n’inventes pas le décor que tu n’as aucune responsabilité. Tu choisis l’arène de ton histoire, et si tu fais du bon boulot, elle impacte ton récit par ses caractéristiques et son atmosphère tout autant qu’un univers inventé. Placer ton récit à Paris n’est pas la même chose que le placer à Marseille ou à New York. Et chaque quartier, chaque rue, chaque bâtiment peut encore receler une myriade d’arènes différentes. Ne donne pas dans le générique, dans le « lambda » ! Un petit coucou à ma comparse l’autrice bretonne Lynda Guillemaud : de l’île de Bréhat à la forêt de Brocéliande, chacun de ses romans est aussi une histoire de lieu.

Et toi, où se déroule ton histoire en cours ? Ton arène a-t-elle un réel impact sur ton histoire, sert-elle ton thème ? Pourrait-on déplacer ton récit dans une autre arène, ou est-il lié à la sienne de façon intrinsèque, comme une plante rare qui germe dans un sol précis et sous des conditions météos particulières ?

Ne sous-estime pas le pouvoir de l’arène.
M’enfin, ce n’est que mon avis.


« Mon histoire de déroule en Laponie.
— Ah oui ?
— Oui : c’est l’arène des neiges.
— …
— Désolé. »

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Règles Pixar [3] – Le thème de l’histoire

Trying for theme is important, but you won’t see what the story is actually about until you’re at the end of it. Now rewrite.

Chercher à traiter un thème est important, mais tu ne verras pas ce dont parle vraiment l’histoire avant de l’avoir terminée. Ensuite, réécris.


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Je ne vais pas ici t’expliquer pourquoi développer un thème est un plus très appréciable dans un récit (je l’ai déjà fait dans l’article La morale de l’histoire). Néanmoins…

Cette règle Pixar pointe du doigt un défaut d’auteur trop rare à mon goût : le fait de vouloir « verrouiller » son thème trop tôt.

Si je dis que c’est un défaut « trop rare à mon goût », c’est parce que beaucoup d’auteurs novices pensent essentiellement leurs récits en termes d’action (« c’est une histoire où il se passe ceci et cela »), et très peu en termes de traitement d’un thème (« c’est une histoire qui parle de ceci, et qui signifie cela »). Ils ne se précipitent donc pas sur leur thème : ils n’en développent souvent aucun (du moins, pas consciemment).

En tant qu’auteur architecte, définir le thème de mon récit est la toute première chose que je fais. Autant te dire que l’avertissement de Pixar s’adresse tout particulièrement à des gens comme moi ! Aujourd’hui, même s’il me paraît toujours indispensable de savoir de quoi je parle pour développer univers, personnages et intrigues, l’expérience m’a prouvé que la maxime Pixar est juste une simple et profonde vérité.

Savoir de quoi on veut parler afin de chercher quoi dire… et comment le dire

Prenons l’exemple de ces articles de blog : lorsque je débute la rédaction d’un billet, je choisis un sujet. J’effectue quelques recherches, regroupe mes connaissances personnelles, me note quelques points importants à ne pas oublier… puis j’écris. Choisir le sujet au départ est capital : j’ai besoin de savoir de quoi je vais parler. Et comme le texte est une sorte de voyage, j’ai besoin de connaître la direction vers laquelle je souhaite me tourner.

Néanmoins, la première version de l’article est souvent très fouillie : les informations, arguments et exemples s’enchaînent, pas toujours de façon logique. Et c’est en écrivant, en cherchant à amener le post vers une conclusion propre, que je clarifie mes idées. Ce n’est qu’une fois terminé que je sais vraiment ce que je voulais faire passer dans l’article

Et alors viens la phase de réécriture : le premier jet m’a clarifié les idées, je sais ce que je veux VRAIMENT dire. Je re-structure le billet en ce sens, jette les réflexions qui dérivent ou ne sont pas pertinentes. Je synthétise et cherche des exemples pour appuyer là où je le crois nécessaire.

Un roman de fiction ? C’est pareil.

Néanmoins, je pense que le risque n’est pas exactement le même qu’on soit un auteur architecte ou jardinier.

Les architectes commencent par choisir un thème : le risque est de vouloir y coller à tout prix, même si l’histoire attire l’auteur vers une autre direction. C’est très bien de choisir un thème et de tout bâtir en ce sens, mais 1) on peut se tromper (de thème, ou de façon de le traiter) ; 2) on peut ne pas avoir creusé assez, et réaliser que notre thème en cache en fait un autre, plus profond ou plus subtil ; 3) ou tout simplement découvrir des nuances dans le traitement que l’on n’avait pas imaginé au départ. Il faut donc rester ouvert et à l’écoute de son récit.

Les jardiniers se lancent dans la rédaction d’un récit sans forcément avoir un thème en tête. Parfois, ils n’ont qu’un concept, un lieu, quelques personnages, et savent à peine de quoi parlera l’histoire. Le risque est d’ignorer le thème sous-jacent à l’action, et de ne penser qu’en termes dramatiques (= ce qu’il se passe) sans considérer la thématique (= ce que ça dit, ce que ça véhicule). Au mieux, leur récit ne dit rien de spécial et reste neutre ; au pire, il évoque des choses que l’auteur ne voulait pas dire du tout.

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Dans les deux cas, prendre du recul en fin du premier jet est capital. cela permet d’observer la partie thématique de son récit :

– pour le préciser et le corriger si on est architecte,
– pour l’identifier si on est jardinier.

Orienter la réécriture en fonction du thème permettra de resserrer le discours et d’assurer une réelle cohérence à l’ensemble : supprimer les éléments qui s’écartent du thème ; redéfinir ou compléter les lieux ou personnages selon le thème ; vérifier que les lignes narratives soient bien liées au thème ; ciseler les climax et la fin du récit en fonction.

M’enfin, ce n’est que mon avis… ou presque. Parce que dès qu’on parle de distinction architecte/jardinier, je préfère demander l’avis des jardiniers de ma connaissance.

En tant qu’écrivain « jardinier », je ne vois le thème qu’à la fin de la première phase d’écriture, lorsque j’ai enfin une vision globale. C’est seulement dans un second temps que je modifie les scènes précédentes pour que tout concourt au grand final. J’ai conscience que mon premier jet n’est qu’une ébauche parce que je ne sais jamais vraiment où je vais en commençant un roman. Pour cette raison, mon travail s’effectue toujours au moins en deux parties, souvent avec davantage de phases de réécriture !

Edit : dans l’émission La Grande Librairie sur France5 du 16/11/2017, l’auteur anglais Philip Pullman explique ne pas se focaliser sur la recherche du thème lors de l’écriture. En substance, il dit que « si un thème doit apparaître, il apparaît ». Lorsqu’il raconte comment lui est venue l’idée des daemon de sa série de fantasy À la croisée des mondes, il dit avoir imaginé ces créatures d’abord, puis avoir réalisé seulement après qu’elles pouvaient servir d’analogie sur le passage à l’âge adulte et la maturité.


« Qui aurait pu croire que cet article se terminerait sur une conclusion aussi vide d’intérêt ?
— Hum… à peu près tous les habitués du blog ? »
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Évolution des personnages

« On n’a pas beaucoup évolué depuis les premiers articles.
— C’est peut-être ça le problème… »


Je suis en train d’engloutir une excellente série de fantasy, et comme j’ai du mal à ne pas analyser ce que je lis, je décortique ce qui fait que c’est un bon livre. L’un des points forts de cet ouvrage était justement l’un des points faibles des deux dernières bêta-lectures que j’ai faites pour des comparses auteurs : l’évolution des personnages.

Les personnages sont les éléments les plus importants de ton livre. Nous avons abordé sur ce blog des notions d’obstacles, d’objectifs, d’enjeux, mais ces points n’ont d’intérêt que pour l’impact qu’ils ont sur les personnages. Ce qui fascine le lecteur, ce n’est pas tant ce qu’affrontent les protagonistes de ton histoire, que le résultat de cette confrontation.

La notion d’arc narratif ou trajectoriel

Un personnage intéressant possède la caractéristique suivante : il part d’une situation initiale, et va être amené à changer/évoluer en cours de récit, pour devenir quelqu’un de différent.

On parle là bien sûr d’évolution psychologique et morale, pas d’évolution physique : que Luke Skywalker perde une main dans son combat contre Darth Vader n’est qu’un symbole, ce n’est pas une évolution. Que ton personnage devienne aveugle ou acquiert un nouveau pouvoir magique n’est pas une évolution non plus. Ce qui est intéressant, c’est en quoi cela va influencer son caractère, sa psyché, son attitude, ses valeurs, en quoi cela l’amène à devenir quelqu’un d’autre. De meilleur. Ou de pire.

On reboucle, évidemment, sur d’autres articles présentés ici, comme par exemple :

L’évolution n’est pas réservée qu’au personnage principal

Ce que j’apprécie dans le livre que je savoure en ce moment, c’est que l’auteur a appliqué ce principe à TOUS les personnages importants (et il y en a un paquet). Tous ont leur propre caractère de départ, impacté par les événements graves du récit, et tous évoluent d’une façon ou d’une autre. À la fin, aucun ne sera le même qu’au début. C’est à cela que servent les histoires.

Personnellement, je place la notion d’arc au centre de chacune de mes fiches de personnage : d’où part le personnage, quels sont les événements qui vont l’impacter personnellement, en quoi il va évoluer.

Poses-toi la question pour chacun des personnages majeurs de ton récit (et à fortiori pour ton protagoniste principal) : est-il le même à la fin qu’au début ? Si oui, demandes-toi donc si c’est une bonne chose. Tu as peut-être manqué un truc :

  • soit tes obstacles et ton récit ne sont pas assez forts pour l’obliger à changer ;
  • soit il n’est pas assez spécifique à ton histoire, trop stéréotypé et générique, pour que l’histoire ait une prise sur lui.

M’enfin, ce n’est que mon avis.



« Je n’ai pas changé, Je suis toujours ce jeune homme étranger…!

— Arrête de chanter. Tout de suite. »


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