[4 Pages pour une narration] Les Aventuriers de la Mer, Robin Hobb

[Que sont les articles « 4 Pages pour une Narration » ? C’est expliqué ICI]

Paragraphe

Aujourd’hui, place aux quatre premières pages du premier tome des Aventuriers de la Mer, de Robin Hobb (cet article fait écho à l’analyse sur l’Assassin Royal de la même autrice).

L’objectif de l’exercice que je te propose est de mieux comprendre les différents types de narration, comment les écrire, et ce qu’une narration particulière implique comme résultat dans un texte. Si tu ne connais pas bien les narrations de base, je t’encourage à lire ou relire la série d’articles Choisir sa narration.

Ensuite, je t’invite à lire ces premières pages en gardant en tête les questions suivantes :

  1. Quelle est la narration employée ?
  2. Comment le sais-tu ? Relève les indices qui t’ont mené(e) à ta réponse. D’ailleurs, question subsidiaire, ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?
  3. Quel est le temps de la narration ?
  4. Qu’est-ce que cette narration permet, dans ce chapitre, qui n’aurait pas été possible (ou plus difficilement) avec une autre narration ?
  5. Si tu as lu mes articles sur la narration, tu sais qu’il existe des difficultés inhérentes à chacune : comment procède l’auteur, dans cet ouvrage ?

[Tu peux cliquer sur les pages ci-dessous pour les ouvrir en plein écran.]

Quelle est la narration employée ?

Dans le précédent article de cette rubrique, nous avions vu que la série de l’Assassin Royal était rédigée à la première personne du singulier. Cette autre série de romans, Les Aventuriers de la Mer, se déroule dans le même univers et est rédigée par la même autrice. Pourtant, d’évidence, ce n’est pas un récit à la première personne : le texte est rédigé à la troisième personne du singulier.

Avons-nous affaire à un narrateur omniscient ou à une focalisation interne ? C’est plus difficile à dire, n’est-ce pas ? Le prologue est peu focalisé et on observe le débat des serpents de mer de l’extérieur, en omniscient ; le premier chapitre au contraire est bel et bien rédigé de l’unique point de vue du pirate Kennit. Crois-moi sur parole : les chapitres suivants seront du même acabit, à la 3ème personne focalisée.

Comment le savons-nous ?

Étudier ces deux chapitres à la suite est un bon exercice et tu devrais désormais être capable de percevoir la différence de narration entre le prologue et le chapitre 1 :

Dans le prologue, nous ne sommes pas « dans » la tête d’un personnage. Dans le premier paragraphe, on pourrait croire que le texte est focalisé sur Maulkin. Mais dans le second, le texte nous fournit des faits « racontés » qui ne viennent clairement pas de lui : « Ses perceptions manquaient de logique et de clarté car, comme beaucoup de ceux qui se trouvaient pris entre les époques, il était souvent distrait et incohérent ». Puis Maulkin monte à la surface alors que nous restons au fond de l’eau à assister au débat entre Shriver et Sessuréa. La dernière phrase enfonce le clou : « Ils allaient partir vers le Nord pour retrouver les eaux d’où ils étaient venus, dans le temps lointain dont bien peu se souvenaient ». S’ils ne s’en souviennent pas, qui donc nous raconte tout ça, à part un narrateur omniscient ?

Dans le chapitre 1, la narration n’est pas la même. Le vois-tu ? Tout est présenté du point de vue du personnage de Kennit, montré par ses yeux, exprimé de son point de vue : « Kennit marchait le long de la ligne de marée sans prêter attention aux vagues salées » ; « Il y avait ancré le Marietta en profitant des vents matinaux » ; « Kennit avait eu l’impression de s’avancer dans une gueule » ; « Kennit avait ordonné à Gankis de l’accompagner » ; « Au dernier coup d’œil que lui avait jeté Kennit, le mousse, perché sur le canot échoué, lançait tour à tour des regards effrayés au sommet boisé de la falaise et au Marietta qui tirait sur son ancre » ; « Kennit en avait perçu l’attraction ». Tout ce qui est expliqué ou évoqué dans ce chapitre est connu du personnage et suit le fil de ses réflexions. Nous sommes donc bien ici en focalisation interne.

Ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?

Le prologue est dans la Présentation : cette introduction est… eh bien, une introduction, presque un avant-propos, un message de l’auteur au lecteur. Robin Hobb nous présente le cadre de son récit et – pour les lecteurs attentifs de ses autres cycles – indique de quoi va parler cette série (en l’occurrence : de la renaissance des dragons).

En revanche, dès cette introduction terminée, nous passons en Représentation. Personne ne nous « raconte » l’histoire de Kennit, nous la vivons avec lui en direct depuis sa tête.

Quel est le temps de la narration ?

Nous sommes là face à un récit à la troisième personne rédigé au passé.

Comme souvent, pas de surprise ni de recherche d’originalité de ce côté-là. Le passé est le temps du récit par excellence, le plus transparent pour la plupart des lecteurs. C’est le choix par défaut d’une histoire : tant que le texte n’a pas besoin d’un autre temps pour une raison précise, mieux vaut écrire au passé, et c’est ce que fait Robin Hobb.

Qu’est-ce que cette double-narration permet dans ces chapitres ?

Pourquoi choisir l’omniscient dans ce prologue ? J’y vois plusieurs raisons :

  • Placer le lecteur dans la tête d’une créature aussi étrange qu’un serpent de mer n’était sans doute pas une option pertinente pour le début d’une série. Indiquer clairement « prologue » et observer ces créatures de l’extérieur permet à Hobb de commencer le récit en douceur, à distance, d’instaurer une ambiance avant une action, et de décrire les serpents de façon directe. Il s’agit d’un choix de simplicité et d’efficacité, permis par la nature même du prologue.
  • Ce ton distant donne un aspect « fable » qui crée une atmosphère particulière, en cohérence avec une œuvre de fantasy qui parle de dragons. L’omniscient permet à Hobb de transmettre des informations dont les serpents n’ont pas conscience et en particulier d’insister sur le temps : « L’hiver n’est pas venu depuis cent ans » ; « […] des souvenirs du temps d’avant le temps d’aujourd’hui » ; « […] comme beaucoup de ceux qui se trouvaient pris entre les époques » ; « […] dans le temps lointain dont bien peu se souvenaient ». Le tout donne un parfum de légende, de « conte au coin du feu », comme si l’autrice nous murmurait « écoutez, je vais vous raconter une histoire… »

Pourquoi ensuite choisir la 3ème personne focalisée pour le reste du récit ? Et surtout, pourquoi ne pas avoir choisi la 1ère personne comme dans l’Assassin Royal alors qu’il s’agit du même univers ? Tout simplement parce qu’une narration est un outil technique qui vise un but précis. Elle n’est liée ni à un monde ni à un auteur.

  • L’Assassin Royal nous présentait avant tout « l’histoire de Fitz ». Tout le récit était centré sur lui et il était donc le mieux placé pour nous raconter sa vie. Les Aventuriers de la Mer (c’est suggéré dès le titre) est un récit choral mettant en scène de nombreux personnages dont les actions individuelles vont, ensemble, modeler l’histoire d’une région du globe et affecter le destin d’une espèce entière (les dragons). La zone d’action est bien plus vaste, les personnalités des protagonistes bien plus diverses, et il n’y a pas UN héros unique. Impossible pour Hobb d’utiliser la 1ère personne.
  • Grande unité de temps, grande unité de lieux, nombreux personnages : cela semble un job idéal pour un narrateur omniscient, non ? Eh bien non, car ces personnages sont chacun le héros d’une ligne narrative différente et n’agissent pas ensemble (pour certains, ils se croiseront bien peu). Pour faire une belle tresse, il faut bien distinguer chaque mèche. C’est ce que fait Robin Hobb en créant plusieurs récits bien distincts, chacun basé sur une personnalité forte. Elle veut nous faire connaître chaque protagoniste de l’intérieur et nous place donc DANS la tête de chacun d’eux. À chaque chapitre, nous sommes à la 3ème personne focalisée, centré sur un personnage comme Althéa, Kennit, Hiémain, Brashen et d’autres…

Comment l’autrice évite-t-elle les écueils ?

Je dis souvent qu’il vaut mieux ne pas mélanger les narrations, alors Robin Hobb ne commet-elle pas une erreur ici avec son prologue en omniscient et son chapitre en focalisé ? Non, car elle ne les « mélange » pas, justement. Au contraire, elle les sépare bien. Elle utilise une narration spécifique pour son prologue (narration qu’elle réutilisera lors de quelques interludes clairement identifiés comme tels) et utilise une narration principale pour son récit (la plus « passe-partout » de toutes, à savoir la 3ème personne focalisée au passé).

Les risques liés aux narrations sont toujours les mêmes :

En omniscient, la distance narrative peut lasser ou endormir, mais Robin Hobb ne laisse pas au lecteur le temps de somnoler : son prologue fait seulement deux pages (!). Elle dit ce qu’elle a à dire, pose son ambiance, puis passe immédiatement à « la vraie histoire ».

En 3ème personne focalisée :

  • Les récits en focalisé sont souvent longs : eh bien… en effet, c’est une série en neuf tomes (sans compter qu’un autre cycle de six ouvrages, intitulé Le Fou et l’Assassin, vient ensuite réunir l’Assassin Royal et Les Aventuriers de la Mer !)
  • Les récits en focalisé ne peuvent contenir que ce que connaît le personnage et sont limités à son point de vue : pour contourner cette difficulté, Robin Hobb utilise la technique du récit choral et change de personnage de points de vue à chaque chapitre. La multiplicité des personnages lui offre une large variété de possibilités pour nous transmettre (à nous lecteurs) ce qu’elle veut nous dire.
  • C’est aussi une excellente option pour nous parler d’un même personnage sous toutes les coutures : on vit dans la tête d’un personnage pendant tout un chapitre (ce qui nous le montre de l’intérieur) puis au chapitre suivant on vit dans la tête de quelqu’un qui le fréquente de prés (ce qui nous le montre de l’extérieur). Cela apporte une profondeur inouïe aux personnages puisque nous découvrons à la fois comment ils se voient eux-mêmes et comment les autres les voient. C’est, selon moi, l’une des réussites les plus fascinantes de cette série.

Pour conclure, Robin Hobb nous offre un cas d’école qui prouve par l’exemple que le choix d’une narration, ce n’est pas un « feeling d’auteur » ni quelque chose qui serait attaché à un univers de fiction. Une narration est liée à une histoire donnée et aux personnages qui la vivent, et chaque narration apporte des avantages et inconvénients qu’il est important de connaître pour faire le meilleur choix. Ces deux séries (L’Assassin Royal et Les Aventuriers de la Mer) sont placées dans le même univers et rédigées par une même personne. Elles sont pourtant radicalement différentes et confèrent des expériences de lecture qui n’ont rien à voir. Et cela, c’est essentiellement à cause de (grâce à) la narration.

M’enfin, ce n’est que mon avis.

***

Et toi, que t’évoque cet extrait ? Que penses-tu de cette narration ? Qu’as-tu à dire sur ce passage ? As-tu des questions ? Discutons-en en commentaires !

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4 pages pour une narration : étudier les narrations par l’exemple

« Je me demande bien comment font les autres.
Eh bien… il suffit de regarder, non ? »


Depuis longtemps, j’aborde sur ce blog des questions récurrentes qui tournent autour de la narration : quels sont les différents types de narration ? Comment choisir la plus adaptée à un projet de texte ? Quels sont les pièges de chaque narration ? Comment tenir une narration sur la durée sans s’en écarter ? Etc.

J’ai toujours essayé d’illustrer ces articles d’exemples, mais rien ne vaut l’étude d’autres auteurs pour mieux comprendre ce principe de « choix de narration », pour apprécier les différences de rendus, les avantages et les inconvénients. Et puis… c’est toujours mieux de le faire sur des extraits un peu plus consistants que quelques lignes.

Ainsi, dans chaque article de cette rubrique « 4 pages pour une narration », je te propose de découvrir les quatre premières pages d’un roman. L’objectif est de lire cet extrait en te focalisant sur un unique axe de réflexion : la narration utilisée.

  • quelle est la narration que l’auteur emploie ?
  • comment s’y prend-t-il, concrètement ?
  • et (s’il est possible de le deviner) pourquoi a-t-il choisi cette narration plutôt qu’une autre ? Quels sont les avantages que cela lui procure et comment en tire-t-il parti ? Comment contourne-t-il les difficultés ou pièges inhérents à cette narration ?

Je te donnerai à chaque fois mon avis sur la question (et comme d’habitude ça ne sera « que mon avis », blablabla). Nous en discuterons tous ensemble en commentaires. Lorsqu’il s’agira de romans que j’ai lus dans leur intégralité, j’aurai sans doute des compléments à apporter ou des éclairages à faire.

En ce qui te concerne, cela te donnera peut-être l’habitude de lire avec cette question en tête, afin de mieux comprendre les rouages de la narration chez les autres et – ainsi – dans tes propres écrits.

Articles de la rubrique [4 pages pour une narration] :
Gagner la guerre, de Jean-Philippe Jaworski
Les Chevaliers du Tintamarre, de Raphaël Bardas
Fils-des-Brumes, de Brandon Sanderson
Wyld, de Nicholas Eames
L’Assassin Royal, de Robin Hobb
– Les Aventuriers de la Mer, de Robin Hobb (à paraître)

***

Et toi, que t’évoquent ces extraits et leurs narrations ? Qu’as-tu à dire sur ces passages ?
Discutons-en en commentaires !


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Présentation Vs Représentation

« On n’a jamais vraiment été présentés.
— En même temps, pour ce qu’on représente… »


On m’a posé une question un peu technique sur Twitter récemment, et elle m’a forcé à me replonger dans (l’indispensable) guide d’Orson Scott Card intitulé Personnages et Points de vue. Comme c’est un sujet intéressant, et qu’il possède un fort lien avec le choix de la narration, on va en discuter.

Le sujet de cet article concerne un choix d’auteur que tu dois faire lorsque tu entames la rédaction d’un texte (de n’importe quel texte), à savoir te placer dans une posture de Présentation ou de Représentation.

Pour faire comprendre cette notion, Card donne l’exemple très parlant du théâtre.

  • On parle de présentation lorsque les acteurs échangent avec les spectateurs : apartés, sourires et clins d’œil ponctuent leurs tirades. On dit qu’il n’y a pas de « 4ème mur » entre les acteurs et les spectateurs. Le niveau ultime de la présentation se trouve dans l’exercice du stand-up, où l’acteur sur scène échange avec les spectateurs, rebondit sur leurs questions ou réactions, etc.
  • On parle de représentation lorsque les acteurs font comme si les spectateurs n’existaient pas. Ils interprètent des personnages de fiction de façon si immersive que lorsqu’ils se tournent vers les spectateurs, leurs regards se perdent dans le vide, comme s’ils ne voyaient pas des centaines de visages mais plutôt une forêt ou l’enceinte d’un château.

Présentation et Représentation en littérature

Un texte qui est dans la présentation est un texte où l’auteur s’adresse au lecteur « en direct ». Il l’interpelle, lui pose des questions, lui parle clairement « d’auteur à lecteur ».

Exemple :
« Vous souvenez-vous de ce que vous faisiez, vous, le 11 septembre 2001 ? Bien sûr, n’est-ce pas ? Même si vous n’êtes pas un putain d’américain, vous vous en souvenez. Tout le monde se souvient de ce qu’il faisait ce fameux 11 septembre. Tout le monde, sauf John J. Tompkins. Et pourtant, croyez-moi, je suis un ami de John depuis plus de trente-cinq ans : il n’y a pas plus américain que lui. »

Un texte qui est dans la représentation est un texte où l’auteur disparaît et où le lecteur est ignoré : seul restent l’histoire et les personnages. L’auteur n’exprime pas d’opinion personnelle, ne donne pas son avis, et le texte se focalise uniquement sur les pensées, sensations et actions des personnages fictifs.

Exemple :
« Elsa ouvrit les yeux. Le radio-réveil indiquait 07:24, pourtant la chambre était encore très sombre. Il devait faire moche, dehors, pour qu’une telle obscurité règne encore ; une raison de moins de se lever. Elsa se retourna pour offrir son dos à la fenêtre et rabattit ses couvertures sur sa tête. »

La présentation et la représentation donnent des effets très différents, et possèdent des avantages et inconvénients spécifiques. Se poser la question d’adopter l’une ou l’autre de ces postures avant d’entamer un texte est important ; indiquer très clairement au lecteur laquelle tu as choisie, dès les premières lignes, est capital.

Avant de parler des avantages et inconvénients de chacun, voyons donc d’autres exemples, et étudions le lien qu’il y a entre « présentation/représentation » et « choix de la narration », car faire le choix d’être dans la présentation ou dans la représentation a un impact direct sur ton choix de narration.

Lien avec le choix de la narration

Récit à la première personne

Le premier exemple de présentation que j’ai fourni plus haut (au sujet du 11 septembre) est rédigé à la première personne. Pourtant, cela ne signifie pas qu’un texte à la première personne soit forcément dans la présentation. Jugeons plutôt :

Exemple :
« Cher Docteur Hyacinthe.
C’est vraiment parce que je vous estime beaucoup et que vous me suivez en thérapie depuis si longtemps que j’accepte de coucher mon histoire par écrit. Vous m’avez promis que cela m’aiderait, et je vous fais confiance, raison pour laquelle je vais tenter de passer outre ma répugnance. Pourtant, je doute. Je doute, car faire remonter tout cela à la surface, c’est remuer la merde au fond d’une eau que j’avais réussi à maintenir calme et claire. Je le sais : je vais m’y salir… »

Dans l’exemple ci-dessus, le texte est à la première personne, mais l’effet est tout autre que dans l’exemple du 11 Septembre : ces mots s’adressent au Docteur Hyacinthe, et… toi, lecteur, tu n’es pas le Docteur Hyacinthe. Quant au « je » du texte, il appartient vraisemblablement à un patient de ce docteur : ce n’est pas l’auteur. Ce que nous avons ici, c’est donc un personnage qui s’adresse à un autre personnage ; ce n’est pas l’auteur qui s’adresse au lecteur. L’auteur du livre est invisible. Le lecteur est ignoré et n’existe pas dans le monde du texte. Nous sommes donc ici en pleine représentation.

Il y a une conclusion à tirer de ces exemples à la 1ère personne : à la 1ère personne, les postures de présentation / représentation sont étroitement liées au choix du personnage qui s’exprime et du destinataire du texte.

  • Dans un texte de présentation, celui qui s’exprime est l’auteur, et il s’adresse au lecteur. Il le fait de façon directe : le « je » est l’auteur, et il s’adresse au lecteur, c’est-à-dire à celui qui lit le livre (ce blog est rédigé dans une pure posture de présentation : le « je » est bel et bien moi, Stéphane Arnier, et je te parle à toi, lecteur/lectrice de ces lignes).
  • À l’inverse, dans un texte de représentation, on feint d’ignorer qu’il s’agit d’un texte de fiction. On fait semblant de croire qu’il n’y a ni auteur ni lecteur. Celui qui s’exprime est un personnage appartenant à la fiction, et il s’adresse à un autre personnage appartenant à la fiction.

Récit à la troisième personne

L’exemple de représentation que j’ai fourni plus haut (le réveil d’Elsa) est rédigé à la 3ème personne. Pourtant, cela ne signifie pas qu’un texte à la 3ème personne soit forcément dans la représentation. Jugeons plutôt :

Exemple :
« L’émeute prit de l’ampleur devant les grilles du château. Pierre, le meunier du village, arracha l’un des pavés de la route, et la lança au jugé vers les gardes du Roi. Elle effleura le crâne du capitaine, qui vit rouge. Aussitôt, il ordonna une charge. Bientôt, la grand-cour devint un foire d’empoigne que n’aurait pas reniée un gréviste de la SNCF, un jour de grand rassemblement contre la réforme des retraites. Le capitaine abaissa la visière en métal de son casque et leva haut son épée, sans pouvoir deviner que des siècles plus tard son descendant ferait de même avec une visière en plexiglas et un tonfa. »

Les premières phrases semblent aller dans le sens d’une représentation, mais très vite le texte bascule sur des remarques qui ne peuvent pas être autre chose qu’un clin d’œil direct de l’auteur vers le lecteur. Les éléments anachroniques n’appartiennent pas au monde du récit, et les personnages n’en ont pas conscience. L’auteur raconte une fiction médievale au lecteur, mais s’en sert très clairement pour dresser une satire d’un événement contemporain. Nous sommes donc ici en pleine présentation.

Il y a une conclusion à tirer de ces exemples à la 3ème personne : à la 3ème personne, les postures de présentation / représentation sont étroitement liées au choix d’écrire avec un narrateur omniscient ou en narration focalisée.

  • À partir du moment où on souhaite écrire à la 3ème personne un texte de présentation, pas le choix, on est obligé de l’écrire avec une voix de narrateur omniscient : la 3ème personne focalisée donne l’illusion qu’il n’y a pas de narrateur, et donc l’auteur ne peut pas s’en servir pour s’y adresser au lecteur.
  • À l’inverse, si on souhaite écrire à la 3ème personne un texte de représentation, pas le choix, on est obligé de l’écrire à la 3ème personne focalisée. L’omniscient, par nature, rend tangible l’auteur derrière le récit et donnera toujours ce ton de « fable », où l’on sent le conteur qui s’adresse au spectateur.

Exemple :
« Alors que la cloche sonnait midi, le Chevalier Dogon mettait un genoux en terre devant le Roi. À l’exact même moment, à l’autre bout du Royaume, la Princesse Erila abaissait sa lance de joute et talonnait sa jument vers la guerre, la gloire… et la mort. »

Ce texte est rédigé par un narrateur omniscient : il nous décrit ce qu’il se passe à deux endroits très éloignés, et le narrateur sait des choses que les personnages ne savent pas. Certes, c’est bien plus subtil : l’auteur n’intervient pas directement, et le lecteur n’est pas pris à parti de façon évidente. Pourtant, on a bien une certaine distance narrative, parce qu’on a cette impression de conteur qui déroule son histoire à son spectateur. Il nous parle des personnages, mais le texte n’est pas rédigé de leur point de vue à eux. C’est bel et bien un texte de présentation.

Faire son choix

Pour choisir une posture plutôt qu’une autre, mieux vaut avoir conscience des avantages et inconvénients que chacune procure.

En présentation, il est bien plus facile pour l’auteur d’exprimer des idées. L’inconvénient, c’est qu’en fiction cela réduit l’immersion dans le monde du récit ainsi que l’implication émotionnelle du lecteur. C’est un excellent choix pour des textes de satire ou de comédie, car ces genres comptent moins sur l’émotion et bien plus sur le jeu des idées.

Quand on me demande des exemples de romans SFFF rédigés en omniscient, je cite toujours Douglas Adams ou Terry Pratchett. C’est sans surprise que Card a une phrase marquante dans son ouvrage, une réflexion qui m’a frappé à la relecture : « à notre époque, la présentation ne peut être que drôle ».

L’exemple précédent sur le Chevalier Dogon et la Princesse Erila montre que ce n’est pas tout à fait vrai : un auteur de fiction peut utiliser l’omniscient sans user d’un ton satirique ou comique, mais il est alors obligé de se faire discret derrière la plume, et c’est – peut-être ? – un usage bien timoré de l’omniscient.

Nous avons vu dans un précédent article que l’omniscient a des atouts bien précis. Dans Les Seigneurs de Bohen, Estelle Faye utilise l’omniscient avec un dessein très spécifique : dépeindre une grande fresque historique, avec plein de personnages sur de longues périodes temporelles, alors que les différents protagonistes ne se connaissent pas entre eux. Elle utilise les avantages de l’omniscient à cet usage, et parvient ainsi à nous livrer un texte de présentation très sérieux.

À noter que ce que je dis là ne concerne que l’écriture de fiction. Il est évident qu’un texte autobiographique gagne sur tous les tableaux à être une présentation : il est aisé pour l’auteur d’y exprimer ses idées, et l’ancrage du texte dans la réalité permet de conserver l’émotion et l’implication du lecteur.

En représentation, le texte gomme le narrateur et réduit ainsi la distance narrative. Il devient plus facile pour le lecteur de s’impliquer émotionnellement, car il est plus proche du personnage. Lorsqu’elle est bien faite, la représentation fait oublier au lecteur qu’il est en train de lire une fiction, et il est immergé dans l’histoire. Aujourd’hui, si la représentation est très largement majoritaire en fiction, c’est pour cette raison précise.

***

Orson Scott Card nous rappelle que plus une histoire repose sur la « voix » du narrateur, plus l’écriture doit être réussie, puisque celle-ci va attirer l’attention du lecteur.

  • En présentation, il faut être sûr de sa plume, car le style et les idées sont l’attrait numéro un du texte.
  • En représentation, il faut être sûr de son histoire, car c’est l’attachement au protagoniste et l’intérêt pour l’intrigue qui priment.

Savoir à l’avance quel est le point fort de ton concept peut te permettre de te poser d’emblée dans une posture de présentation ou de représentation, et cela peut t’aider à choisir en toute conscience la meilleure narration pour ton récit.

À toi de faire ton choix, en fonction du texte que tu écris.

M’enfin, ce n’est que mon avis…
🙂


Résumé

1ère personne
Présentation : l’auteur s’adresse personnellement et en direct au lecteur du texte.
Représentation : un personnage s’adresse à un autre personnage du récit.

3ème personne
Présentation : un narrateur omniscient (l’auteur, avec la voix d’un conteur) raconte une histoire au lecteur.
Représentation : une narration focalisée nous positionne avec le point de vue strict du ou des personnage(s), et on a l’impression qu’il n’y a pas de narrateur.


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[SCRIBBLOG] Comment éviter d’écrire de façon mélodramatique

[Que sont les articles du Scribblog ? C’est expliqué ICI]

Nouvelle adaptation française d’un article Mythcreants posté sur le blog de la plateforme Scribbook !

Et il nous concerne tous, nous auteurs, car la prose « mélodramatique » est un défaut qui nous guette en permanence, et un piège dans lequel nous tombons toutes et tous à un moment ou à un autre. Heureusement, Chris Winkle est là pour nous expliquer pourquoi ça ne marche pas, et comment s’y prendre pour que le lecteur ressente les émotions que l’on souhaite lui transmettre. Je te propose cela en version française chez Scribbook, et ça fait vraiment partie des articles qu’il FAUT lire au moins une fois.

Bonne lecture !

scribbook-blog-eviter-ecrire-melodramatique

Écrire de façon mélodramatique est une erreur relativement commune chez nous, auteurs. Évidemment, nous voulons que nos histoires aient un impact émotionnel sur le lecteur, mais si nous ne comprenons pas comment cela s’opère au niveau technique, il est facile de se retrouver à la place avec un texte à l’eau de rose. Voyons ensemble ce qu’est une prose mélodramatique, pourquoi cela ne fonctionne pas, et qu’est-ce que nous pouvons faire pour que nos écrits aient l’impact émotionnel désiré. Ensuite, nous aborderons des situations particulières comme la dépression et l’anxiété, parce qu’éviter le mélodrame dans ce cas demande une approche technique différente.

[Lire la suite >>>]

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Règle Pixar [20] : décortiquer, démonter, remonter

Exercise : take the building blocks of a movie you dislike. How d’you rearrange them into what you do like ?

Entraîne-toi : prends les éléments d’un film que tu n’aimes pas. Comment peux-tu les arranger autrement pour en faire quelque chose que tu aimes ?


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Sur ce blog, il n’est pas rare que je t’encourage à t’entraîner pour améliorer ton écriture, comme un sportif s’entraîne entre les matchs, au lieu de n’écrire que pour publier.

Dans ce conseil N°20, Pixar te propose justement un exercice très formateur (mais impubliable) : refondre le travail d’un autre.

Voyons ensemble en quoi ça peut consister, et surtout ce que ça peut t’apporter.

Pourquoi étudier le travail des autres ?

Dans son conseil N°10, Pixar t’incite à t’interroger sur ce qui te plait dans les œuvres des autres auteurs afin de mieux comprendre ce qui te fait vibrer toi. Identifier ton ADN d’auteur est capital si tu souhaites écrire des œuvres personnelles.

Dans ce conseil N°20, l’idée est au contraire de rechercher chez les autres ce qui, selon toi, ne marche pas. L’avantage en observant le travail des autres, c’est évidemment qu’on le fait avec plus de recul. Travailler sur l’histoire d’un autre permet d’être détaché émotionnellement de l’oeuvre et de moins s’aveugler. On est obligé de ne juger que ce qui est dans le texte (avec nos propres histoires, on a une vision bien trop globale de l’univers et des personnages, et bien trop d’affectif pour être objectifs).

Les réseaux sociaux nous prouvent tous les jours que nous aimons critiquer. Sauf que… critiquer, c’est facile. Ici, Pixar ne te demande pas de « critiquer » : l’exercice consiste à choisir une histoire que tu n’aimes pas, et de lui apporter des modifications pour qu’elle devienne quelque chose que tu aimes. Tout un programme.

En quête de concret

Ce qui est intéressant dans l’exercice, c’est que devoir « réparer » l’histoire t’oblige à sortir de la posture de critique. Tu dois chercher :
1) ce qui (pour toi) ne fonctionne pas (analyse de causes) ;
2) comment tu pourrais le modifier pour que ça fonctionne.

Il ne suffit donc pas de dire « cette voiture n’avance pas ! ». Il faut identifier pourquoi elle n’avance pas, puis proposer quelque chose qui va changer la donne. Et ce sont bien deux choses différentes, la seconde n’étant possible que si tu sais être précis dans la première.

En discutant avec d’autres auteurs, je suis souvent surpris par la difficulté que nous avons à formuler nos critiques d’histoires. On retombe sans cesse sur des formulations clichés qui ne veulent rien dire. Il est très facile de dire qu’un texte « est plat », que « les personnages ne sont pas attachants », que « l’histoire est incohérente », que « c’est mal écrit ». Mais ça, ce n’est pas du diagnostic, c’est toujours de la critique. C’est du même niveau que dire d’une voiture qu’elle n’avance pas, qu’elle manque de reprise ou qu’elle est moche.

Or, si tu veux faire vivre ce texte, rendre les personnages attachants ou combler les trous de l’intrigue, il va te falloir être bien plus précis – et surtout bien plus concret – que cela.

Pour ce faire (comme pour réparer ta voiture) tu auras besoin d’un petit bagage technique. Si tu suis ce blog depuis un moment, tu sais déjà de quoi je parle, et je t’assure que neuf fois sur dix, quand une histoire ne t’accroche pas, l’origine du problème vient des fondamentaux :

Au niveau narration :
– Vérifie en premier le triptyque objectifs / obstacles / enjeux (la base de la base, car la plupart des histoires butent là-dessus) ;
– Puis tu peux creuser d’autres aspects de l’histoire, comme la ligne directrice, le lien protagoniste-antagoniste-thème, la caractérisation du personnage principal.

Au niveau style :
– Vérifie en premier si la narration choisie par l’auteur te semble judicieuse, et s’il réussit à la tenir sur la durée ;
– Vérifie son usage du montrer/raconter ;
– Puis tu peux passer en revue les différents articles focus.

Outre que cette approche méthodiste fonctionne bien (globalement nous faisons tous, tout le temps, les mêmes erreurs), elle permet de se détacher de l’aspect subjectif du « j’aime/j’aime pas » pour entrer dans une réflexion du type « ça fonctionne/ça ne fonctionne pas ». Quand cela devient automatique, cela rend ensuite l’analyse de nos propres textes plus efficace (car plus objective).

Démontage – remontage

C’est bien de savoir démonter un mécanisme, mais il faut savoir le remonter maintenant. Formaliser (ne serait-ce qu’au brouillon) une sorte de « plan d’actions d’amélioration » te force à ne pas rester superficiel dans ton analyse, et à te confronter pour de vrai aux problèmes. Tu penses que c’est un problème de carburateur ? Eh bien vas-y, change-le, et vois si ça améliore vraiment les choses !

C’est important d’aller au bout de la démarche à plusieurs titres :
– Cela permet de vérifier/confirmer tes hypothèses et ton diagnostic (en réfléchissant à la mise en oeuvre d’une solution, tu réalises souvent que le problème n’est pas vraiment où tu le pensais au départ) ;
– Cela te permet de mettre en pratique des gymnastiques intellectuelles qui t’aideront pour tes propres textes ;
– Cela t’aide à rester humble, car c’est toujours très difficile d’améliorer une histoire qui ne marche pas (si tous les critiques s’astreignaient à l’exercice jusqu’au bout, il y aurait un peu moins de shitstorms sur les réseaux, crois-moi).

Bien sûr, tu ne peux pas aller aussi loin qu’une réécriture pour un roman, mais l’exercice est tout à fait à ta portée sur un texte court de type nouvelle. Le pousser jusqu’au bout (càd jusqu’à la rédaction complète d’un nouveau texte) est un exercice incroyable. Tu ne pourras sans doute pas le publier, mais je t’assure que le travail réalisé (très différent d’une création personnelle) te fera voir certaines choses sous un nouvel angle.

***

En ce qui me concerne, c’est devenu un quasi-réflexe : lorsqu’une série ou un roman me déplaît, il n’est pas rare que j’exploite mes temps de trajet en voiture ou mes pauses déjeuner à réfléchir à « pourquoi j’ai décroché », de façon très méthodique, et à chercher en conséquences comment je réécrirais cette histoire « si c’était moi ».

Si tu me passes la comparaison, c’est comme s’entraîner à disséquer des cadavres pour mieux appréhender le fonctionnement du vivant. Ce n’est pas forcément propre, les intéressés ne seraient peut-être pas ravis de te voir faire, les tentatives improbables d’amélioration peuvent te faire ressembler au Dr Frankenstein, mais c’est indéniablement un exercice extrêmement formateur.

M’enfin, ce n’est que mon avis.
🙂


« Du coup, si tu devais refaire mes conclusions à ma place, tu ferais comment ?
— À la tronçonneuse. »

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