[4 Pages pour une Narration] Les Chevaliers du Tintamarre, de Raphaël Bardas

[Que sont les articles « 4 Pages pour une Narration » ? C’est expliqué ICI]

Tintamarre_paragraphe

Aujourd’hui, place aux quatre premières pages d’un roman de fantasy intitulé Les Chevaliers du Tintamarre, de Raphaël Bardas.

L’objectif de l’exercice que je te propose est de mieux comprendre les différents types de narration, comment les écrire, et ce qu’ils impliquent comme résultat dans un texte. Si tu ne connais pas bien les narrations de base, je t’encourage à lire ou relire la série d’articles Choisir sa narration.

Ensuite, je t’invite à lire ces premières pages en gardant en tête les questions suivantes :

  1. Quelle est la narration employée ?
  2. Comment le sais-tu ? Relève les indices qui t’ont mené à ta réponse. D’ailleurs, question subsidiaire, ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?
  3. Quel est le temps de la narration ?
  4. Qu’est-ce que cette narration permet, dans ce chapitre, qui n’aurait pas été possible (ou plus difficilement) avec une autre narration ?
  5. Si tu as lu mes articles sur la narration, tu sais qu’il existe des difficultés inhérentes à chacune : comment s’en sort l’auteur, sur celle-ci ?

[Tu peux cliquer sur les pages ci-dessous pour les ouvrir en plein écran.]

Quelle est la narration employée ?

Ce texte est rédigé à la troisième personne du singulier – cette partie-là est facile. Mais tu te rappelles ? Il existe deux narrations à la troisième personne qui se ressemblent mais n’ont pourtant rien à voir : est-on ici avec un narrateur omniscient, ou sommes-nous en narration focalisée ? Comme nous allons le voir, nous sommes ici dans une forme typique de narration à la 3ème personne avec narrateur omniscient : un conteur (une voix off qui sait tout sur tout) nous raconte une histoire.

Comment le savons-nous ?

Lorsque nous faisons face à un texte rédigé à la troisième personne, deux cas génériques s’offrent à nous : soit le récit est en focalisation interne et nous avons l’impression d’être « dans la tête » d’un personnage ; soit le récit est en narrateur omniscient et nous survolons la situation, découvrant des éléments que même les personnages ignorent.

  • les trois premières lignes forment déjà un réseau d’indices forts : « on » nous parle de trois personnages qui se prétendent semblables, mais « on » porte sur eux un jugement tout autre en expliquant qu’ils sont en fait très différents (« différents de tout »).
  • puis le texte nous brosse trois portraits et il est évident que c’est toujours ce « on » qui nous parle. Ces descriptions ne sont pas faites avec le point de vue de l’un des personnages mais de l’extérieur, par quelqu’un qui semble connaître les personnages mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes. Par exemple, au sujet de La Morue : « Ce qu’il n’avouait jamais, c’est qu’il avait surtout peur que ses poux se fassent la malle ». Cela sous-entend que personne ne connaît cette information… sauf bien sûr le conteur de ce récit. Les informations qu’on nous transmets ne sont donc pas celles perçues par les personnages.
  • une fois les présentations terminées, les personnages agissent. Nous planons au-dessus de la scène et avons accès en même temps aux pensées de plusieurs personnages à la fois. On nous dit que Silas est très excité et qu’il a envie d’en « découdre avec le monde entier » ; puis dans le même paragraphe on nous dit que Rossignol estime que les histoires de Silas sont « toujours longues, rocambolesques et confuses ». Ce sont des éléments que chacun des personnages pense sans les dire, et pourtant nous y avons accès.
  • de nombreuses petites phrases ou descriptions font des comparaisons ou donnent des points de vue externes sur la scène. Malgré cela, tu as encore un doute ? Alors voici le coup de grâce : « Ainsi Silas Courtepeine commença-t-il le récit des événements qui allaient changer leurs vies à jamais ». Un narrateur qui connaît le futur ? Cette fois c’est certain, nous sommes bien avec un narrateur omniscient.

Ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?

Nous avons là un narrateur anonyme, une voix off, qui nous raconte l’histoire de personnages de fiction. Il n’utilise pas le « je » pour parler de lui, et n’utilise pas le « tu » ou le « vous » pour s’adresser à nous lecteurs, ce qui pourrait laisser entendre qu’il est dans la représentation…

Mais est-ce bien le cas ? Avec ces sous-entendus ou l’ironie dramatique dont il fait preuve quand il nous esquisse le futur des personnages, ce narrateur omniscient ne s’adresse-t-il pas à nous, « lecteurs/spectateurs » de ce conte ? Eh bien si.

Conclusion : nous sommes dans une Présentation. Le narrateur n’est pas un personnage de fiction, c’est une incarnation de l’auteur qui use des outils traditionnels du conteur pour nous faire un récit, à nous lecteurs.

Quel est le temps de la narration ?

Pas de piège ni rien de compliqué ici : le récit est au passé, comme la majorité des histoires de fiction à la troisième personne (et en particulier les narrations en omniscient, qui sont très traditionnelles et qui utilisent donc généralement le temps du récit « de base », à savoir le passé).

Qu’est-ce que cette narration permet dans ce chapitre ?

Souvenons-nous des avantages habituels de la narration avec narrateur omniscient :

Son plus gros point fort est sa « mobilité » : le narrateur n’est pas rivé à un seul personnage ni à un seul lieu, et il peut sauter du coq à l’âne comme il le souhaite. Cet avantage est utilisé dès la première page de ce récit : seul un narrateur omniscient pouvait nous brosser trois portraits de personnages de façon si imagée et surtout condensée. En narration focalisée, accorder trois paragraphes d’affilée à trois descriptions de personnages est très difficile à mettre en oeuvre. En omniscient, c’est bien plus naturel.

Un autre avantage de l’omniscient est de faciliter la narration sur une longue période de temps et/ou de nombreux lieux et/ou avec de nombreux personnages. L’intrigue de ce roman se déroule sur une période courte, donc il n’exploite pas l’avantage de l’omniscient au sujet de la durée. En revanche – tu ne peux pas le savoir avec ces seuls quatre pages – mais saches que ce roman ne s’attache pas uniquement aux trois lascars qu’on nous présente dans cette introduction. Seule la moitié des chapitres environ leur est consacrée : le narrateur nous balade de lieux en lieux et de protagonistes en protagonistes, en alternant les scènes dans une façon de faire très théâtrale.

D’ailleurs, de nombreux petits clins d’œil dans le roman font référence au théâtre (dans l’extrait que tu as lu, Silas – qui sera au cœur de ce récit – est déjà décrit avec un physique de jeune premier, « beau comme un acteur de théâtre »). Cette thématique et cette ambiance renforcent le côté « présentation » du récit, mais ajoute à la distance narrative : nous sommes comme les spectateurs d’une pièce.

L’omniscient impose une distance narrative entre le lecteur, l’action et les personnages. C’est un inconvénient sur certains sujets, mais c’est aussi une force : cette distance peut aider l’auteur à créer un décalage nécessaire au rire. Le narrateur peut commenter l’histoire, utiliser des métaphores ou comparaisons improbables, dédramatiser des situations qui pourraient autrement être considérées comme choquantes. Quand on parle « omniscient », on pense tout de suite à Terry Pratchett ou à Douglas Adams. C’est ce même principe que Raphaël Bardas utilise ici : l’univers du roman est sombre et sale, violent et dramatique, et pourtant – si vous lisez les chroniques de blog ou commentaires  qui parlent du livre – vous verrez que ce roman amuse et fait rire. Seul l’omniscient permet un tel décalage.

L’omniscient peut aussi :

  • permettre à l’auteur des récits pédagogiques ou didactiques (ce n’est pas le cas ici) ;
  • utiliser l’ironie dramatique (nous avons déjà vu qu’il le fait dans cet extrait avec la phrase « Ainsi Silas Courtepeine commença-t-il le récit des événements qui allaient changer leurs vies à jamais »). L’auteur ne se privera pas de la liberté que cette narration lui offre pour garder jalousement les mystères de son intrigue ;
  • jouer avec les mots et la prose (et dans ce roman, Raphaël Bardas se fait plaisir avec une plume habile, un vocabulaire imagé et un style indéniable).

Comment l’auteur évite-t-il les écueils ?

L’omniscient a donc plein d’avantages, mais aussi de très gros inconvénients, raison pour laquelle il est moins utilisé de nos jours. Comment ce texte s’en sort-il ?

Le plus gros défaut du narrateur omniscient est la distance narrative qu’il impose, puisqu’il intercale un narrateur (le conteur) entre le lecteur et l’action. Le lecteur « flotte » au-dessus des événements et a conscience qu’il y a « quelqu’un » qui lui raconte une histoire. Il se retrouve donc métaphoriquement « plus loin » de l’action, comme dans les gradins d’un théâtre. De plus, comme le lecteur survole les pensées de tous les personnages de façon superficielle, il n’est pas profondément plongés dans les réflexions d’un protagoniste principal, et il se sent donc métaphoriquement « plus loin » des personnages. Ce type de récit a donc tendance à être peu immersif.

C’est le cas de ce roman : à survoler de multiples personnages, à n’être que spectateurs d’une scène de théâtre, à se balader de quartier en quartier en changeant de protagonistes entre les chapitres, nous sommes victimes d’une grande distance narrative. L’auteur n’y peut rien : c’est la conséquence directe de l’usage de l’omniscient.

Quand on est auteur et qu’on choisit l’omniscient, il faut être capable de conserver l’attention du lecteur malgré la distance narrative, notamment grâce à une intrigue accrocheuse et un style flamboyant. Côté style, la promesse est tenue. Côté intrigue, je suis bien moins enthousiaste (je laisse les lecteurs juges : la plupart des chroniques que je vois passer sur ce roman sont élogieuses – personnellement, si le livre n’avait pas été si court, il me serait tombé des mains avant la fin).

Ceci-dit, les éléments du roman qui m’ont ennuyé tiennent uniquement à la dramaturgie, pas à la narration : choisir un narrateur omniscient pour ce récit était parfaitement approprié et l’auteur profite bien de ses avantages. Le résultat nous offre un décalage unique entre la crasse d’un univers sombre et tragique et l’humour qui se dégage du texte. Ce livre simule un théâtre de capes et d’épées, avec un ton qu’il serait impossible d’obtenir avec une autre narration.

***

Et toi, que t’évoque cet extrait ? Que penses-tu de cette narration ? Qu’as-tu à dire sur ce passage ? As-tu des questions ? Discutons-en en commentaires !

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4 pages pour une narration : étudier les narrations par l’exemple

« Je me demande bien comment font les autres.
Eh bien… il suffit de regarder, non ? »


Depuis longtemps, j’aborde sur ce blog des questions récurrentes qui tournent autour de la narration : quels sont les différents types de narration ? Comment choisir la plus adaptée à un projet de texte ? Quels sont les pièges de chaque narration ? Comment tenir une narration sur la durée sans s’en écarter ? Etc.

J’ai toujours essayé d’illustrer ces articles d’exemples, mais rien ne vaut l’étude d’autres auteurs pour mieux comprendre ce principe de « choix de narration », pour apprécier les différences de rendus, les avantages et les inconvénients. Et puis… c’est toujours mieux de le faire sur des extraits un peu plus consistants que quelques lignes.

Ainsi, dans chaque article de cette rubrique « 4 pages pour une narration », je te propose de découvrir les quatre premières pages d’un roman. L’objectif est de lire cet extrait en te focalisant sur un unique axe de réflexion : la narration utilisée.

  • quelle est la narration que l’auteur emploie ?
  • comment s’y prend-t-il, concrètement ?
  • et (s’il est possible de le deviner) pourquoi a-t-il choisi cette narration plutôt qu’une autre ? Quels sont les avantages que cela lui procure et comment en tire-t-il parti ? Comment contourne-t-il les difficultés ou pièges inhérents à cette narration ?

Je te donnerai à chaque fois mon avis sur la question (et comme d’habitude ça ne sera « que mon avis », blablabla). Nous en discuterons tous ensemble en commentaires. Lorsqu’il s’agira de romans que j’ai lus dans leur intégralité, j’aurai sans doute des compléments à apporter ou des éclairages à faire.

En ce qui te concerne, cela te donnera peut-être l’habitude de lire avec cette question en tête, afin de mieux comprendre les rouages de la narration chez les autres et – ainsi – dans tes propres écrits.

Articles de la rubrique [4 pages pour une narration] :
Gagner la guerre, de Jean-Philippe Jaworski
Les Chevaliers du Tintamarre, de Raphaël Bardas
Fils-des-Brumes, de Brandon Sanderson
Wyld, de Nicholas Eames
L’Assassin Royal, de Robin Hobb
– Les Aventuriers de la Mer, de Robin Hobb (à paraître)

***

Et toi, que t’évoquent ces extraits et leurs narrations ? Qu’as-tu à dire sur ces passages ?
Discutons-en en commentaires !


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Présentation Vs Représentation

« On n’a jamais vraiment été présentés.
— En même temps, pour ce qu’on représente… »


On m’a posé une question un peu technique sur Twitter récemment, et elle m’a forcé à me replonger dans (l’indispensable) guide d’Orson Scott Card intitulé Personnages et Points de vue. Comme c’est un sujet intéressant, et qu’il possède un fort lien avec le choix de la narration, on va en discuter.

Le sujet de cet article concerne un choix d’auteur que tu dois faire lorsque tu entames la rédaction d’un texte (de n’importe quel texte), à savoir te placer dans une posture de Présentation ou de Représentation.

Pour faire comprendre cette notion, Card donne l’exemple très parlant du théâtre.

  • On parle de présentation lorsque les acteurs échangent avec les spectateurs : apartés, sourires et clins d’œil ponctuent leurs tirades. On dit qu’il n’y a pas de « 4ème mur » entre les acteurs et les spectateurs. Le niveau ultime de la présentation se trouve dans l’exercice du stand-up, où l’acteur sur scène échange avec les spectateurs, rebondit sur leurs questions ou réactions, etc.
  • On parle de représentation lorsque les acteurs font comme si les spectateurs n’existaient pas. Ils interprètent des personnages de fiction de façon si immersive que lorsqu’ils se tournent vers les spectateurs, leurs regards se perdent dans le vide, comme s’ils ne voyaient pas des centaines de visages mais plutôt une forêt ou l’enceinte d’un château.

Présentation et Représentation en littérature

Un texte qui est dans la présentation est un texte où l’auteur s’adresse au lecteur « en direct ». Il l’interpelle, lui pose des questions, lui parle clairement « d’auteur à lecteur ».

Exemple :
« Vous souvenez-vous de ce que vous faisiez, vous, le 11 septembre 2001 ? Bien sûr, n’est-ce pas ? Même si vous n’êtes pas un putain d’américain, vous vous en souvenez. Tout le monde se souvient de ce qu’il faisait ce fameux 11 septembre. Tout le monde, sauf John J. Tompkins. Et pourtant, croyez-moi, je suis un ami de John depuis plus de trente-cinq ans : il n’y a pas plus américain que lui. »

Un texte qui est dans la représentation est un texte où l’auteur disparaît et où le lecteur est ignoré : seul restent l’histoire et les personnages. L’auteur n’exprime pas d’opinion personnelle, ne donne pas son avis, et le texte se focalise uniquement sur les pensées, sensations et actions des personnages fictifs.

Exemple :
« Elsa ouvrit les yeux. Le radio-réveil indiquait 07:24, pourtant la chambre était encore très sombre. Il devait faire moche, dehors, pour qu’une telle obscurité règne encore ; une raison de moins de se lever. Elsa se retourna pour offrir son dos à la fenêtre et rabattit ses couvertures sur sa tête. »

La présentation et la représentation donnent des effets très différents, et possèdent des avantages et inconvénients spécifiques. Se poser la question d’adopter l’une ou l’autre de ces postures avant d’entamer un texte est important ; indiquer très clairement au lecteur laquelle tu as choisie, dès les premières lignes, est capital.

Avant de parler des avantages et inconvénients de chacun, voyons donc d’autres exemples, et étudions le lien qu’il y a entre « présentation/représentation » et « choix de la narration », car faire le choix d’être dans la présentation ou dans la représentation a un impact direct sur ton choix de narration.

Lien avec le choix de la narration

Récit à la première personne

Le premier exemple de présentation que j’ai fourni plus haut (au sujet du 11 septembre) est rédigé à la première personne. Pourtant, cela ne signifie pas qu’un texte à la première personne soit forcément dans la présentation. Jugeons plutôt :

Exemple :
« Cher Docteur Hyacinthe.
C’est vraiment parce que je vous estime beaucoup et que vous me suivez en thérapie depuis si longtemps que j’accepte de coucher mon histoire par écrit. Vous m’avez promis que cela m’aiderait, et je vous fais confiance, raison pour laquelle je vais tenter de passer outre ma répugnance. Pourtant, je doute. Je doute, car faire remonter tout cela à la surface, c’est remuer la merde au fond d’une eau que j’avais réussi à maintenir calme et claire. Je le sais : je vais m’y salir… »

Dans l’exemple ci-dessus, le texte est à la première personne, mais l’effet est tout autre que dans l’exemple du 11 Septembre : ces mots s’adressent au Docteur Hyacinthe, et… toi, lecteur, tu n’es pas le Docteur Hyacinthe. Quant au « je » du texte, il appartient vraisemblablement à un patient de ce docteur : ce n’est pas l’auteur. Ce que nous avons ici, c’est donc un personnage qui s’adresse à un autre personnage ; ce n’est pas l’auteur qui s’adresse au lecteur. L’auteur du livre est invisible. Le lecteur est ignoré et n’existe pas dans le monde du texte. Nous sommes donc ici en pleine représentation.

Il y a une conclusion à tirer de ces exemples à la 1ère personne : à la 1ère personne, les postures de présentation / représentation sont étroitement liées au choix du personnage qui s’exprime et du destinataire du texte.

  • Dans un texte de présentation, celui qui s’exprime est l’auteur, et il s’adresse au lecteur. Il le fait de façon directe : le « je » est l’auteur, et il s’adresse au lecteur, c’est-à-dire à celui qui lit le livre (ce blog est rédigé dans une pure posture de présentation : le « je » est bel et bien moi, Stéphane Arnier, et je te parle à toi, lecteur/lectrice de ces lignes).
  • À l’inverse, dans un texte de représentation, on feint d’ignorer qu’il s’agit d’un texte de fiction. On fait semblant de croire qu’il n’y a ni auteur ni lecteur. Celui qui s’exprime est un personnage appartenant à la fiction, et il s’adresse à un autre personnage appartenant à la fiction.

Récit à la troisième personne

L’exemple de représentation que j’ai fourni plus haut (le réveil d’Elsa) est rédigé à la 3ème personne. Pourtant, cela ne signifie pas qu’un texte à la 3ème personne soit forcément dans la représentation. Jugeons plutôt :

Exemple :
« L’émeute prit de l’ampleur devant les grilles du château. Pierre, le meunier du village, arracha l’un des pavés de la route, et la lança au jugé vers les gardes du Roi. Elle effleura le crâne du capitaine, qui vit rouge. Aussitôt, il ordonna une charge. Bientôt, la grand-cour devint un foire d’empoigne que n’aurait pas reniée un gréviste de la SNCF, un jour de grand rassemblement contre la réforme des retraites. Le capitaine abaissa la visière en métal de son casque et leva haut son épée, sans pouvoir deviner que des siècles plus tard son descendant ferait de même avec une visière en plexiglas et un tonfa. »

Les premières phrases semblent aller dans le sens d’une représentation, mais très vite le texte bascule sur des remarques qui ne peuvent pas être autre chose qu’un clin d’œil direct de l’auteur vers le lecteur. Les éléments anachroniques n’appartiennent pas au monde du récit, et les personnages n’en ont pas conscience. L’auteur raconte une fiction médievale au lecteur, mais s’en sert très clairement pour dresser une satire d’un événement contemporain. Nous sommes donc ici en pleine présentation.

Il y a une conclusion à tirer de ces exemples à la 3ème personne : à la 3ème personne, les postures de présentation / représentation sont étroitement liées au choix d’écrire avec un narrateur omniscient ou en narration focalisée.

  • À partir du moment où on souhaite écrire à la 3ème personne un texte de présentation, pas le choix, on est obligé de l’écrire avec une voix de narrateur omniscient : la 3ème personne focalisée donne l’illusion qu’il n’y a pas de narrateur, et donc l’auteur ne peut pas s’en servir pour s’y adresser au lecteur.
  • À l’inverse, si on souhaite écrire à la 3ème personne un texte de représentation, pas le choix, on est obligé de l’écrire à la 3ème personne focalisée. L’omniscient, par nature, rend tangible l’auteur derrière le récit et donnera toujours ce ton de « fable », où l’on sent le conteur qui s’adresse au spectateur.

Exemple :
« Alors que la cloche sonnait midi, le Chevalier Dogon mettait un genoux en terre devant le Roi. À l’exact même moment, à l’autre bout du Royaume, la Princesse Erila abaissait sa lance de joute et talonnait sa jument vers la guerre, la gloire… et la mort. »

Ce texte est rédigé par un narrateur omniscient : il nous décrit ce qu’il se passe à deux endroits très éloignés, et le narrateur sait des choses que les personnages ne savent pas. Certes, c’est bien plus subtil : l’auteur n’intervient pas directement, et le lecteur n’est pas pris à parti de façon évidente. Pourtant, on a bien une certaine distance narrative, parce qu’on a cette impression de conteur qui déroule son histoire à son spectateur. Il nous parle des personnages, mais le texte n’est pas rédigé de leur point de vue à eux. C’est bel et bien un texte de présentation.

Faire son choix

Pour choisir une posture plutôt qu’une autre, mieux vaut avoir conscience des avantages et inconvénients que chacune procure.

En présentation, il est bien plus facile pour l’auteur d’exprimer des idées. L’inconvénient, c’est qu’en fiction cela réduit l’immersion dans le monde du récit ainsi que l’implication émotionnelle du lecteur. C’est un excellent choix pour des textes de satire ou de comédie, car ces genres comptent moins sur l’émotion et bien plus sur le jeu des idées.

Quand on me demande des exemples de romans SFFF rédigés en omniscient, je cite toujours Douglas Adams ou Terry Pratchett. C’est sans surprise que Card a une phrase marquante dans son ouvrage, une réflexion qui m’a frappé à la relecture : « à notre époque, la présentation ne peut être que drôle ».

L’exemple précédent sur le Chevalier Dogon et la Princesse Erila montre que ce n’est pas tout à fait vrai : un auteur de fiction peut utiliser l’omniscient sans user d’un ton satirique ou comique, mais il est alors obligé de se faire discret derrière la plume, et c’est – peut-être ? – un usage bien timoré de l’omniscient.

Nous avons vu dans un précédent article que l’omniscient a des atouts bien précis. Dans Les Seigneurs de Bohen, Estelle Faye utilise l’omniscient avec un dessein très spécifique : dépeindre une grande fresque historique, avec plein de personnages sur de longues périodes temporelles, alors que les différents protagonistes ne se connaissent pas entre eux. Elle utilise les avantages de l’omniscient à cet usage, et parvient ainsi à nous livrer un texte de présentation très sérieux.

À noter que ce que je dis là ne concerne que l’écriture de fiction. Il est évident qu’un texte autobiographique gagne sur tous les tableaux à être une présentation : il est aisé pour l’auteur d’y exprimer ses idées, et l’ancrage du texte dans la réalité permet de conserver l’émotion et l’implication du lecteur.

En représentation, le texte gomme le narrateur et réduit ainsi la distance narrative. Il devient plus facile pour le lecteur de s’impliquer émotionnellement, car il est plus proche du personnage. Lorsqu’elle est bien faite, la représentation fait oublier au lecteur qu’il est en train de lire une fiction, et il est immergé dans l’histoire. Aujourd’hui, si la représentation est très largement majoritaire en fiction, c’est pour cette raison précise.

***

Orson Scott Card nous rappelle que plus une histoire repose sur la « voix » du narrateur, plus l’écriture doit être réussie, puisque celle-ci va attirer l’attention du lecteur.

  • En présentation, il faut être sûr de sa plume, car le style et les idées sont l’attrait numéro un du texte.
  • En représentation, il faut être sûr de son histoire, car c’est l’attachement au protagoniste et l’intérêt pour l’intrigue qui priment.

Savoir à l’avance quel est le point fort de ton concept peut te permettre de te poser d’emblée dans une posture de présentation ou de représentation, et cela peut t’aider à choisir en toute conscience la meilleure narration pour ton récit.

À toi de faire ton choix, en fonction du texte que tu écris.

M’enfin, ce n’est que mon avis…
🙂


Résumé

1ère personne
Présentation : l’auteur s’adresse personnellement et en direct au lecteur du texte.
Représentation : un personnage s’adresse à un autre personnage du récit.

3ème personne
Présentation : un narrateur omniscient (l’auteur, avec la voix d’un conteur) raconte une histoire au lecteur.
Représentation : une narration focalisée nous positionne avec le point de vue strict du ou des personnage(s), et on a l’impression qu’il n’y a pas de narrateur.


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[SCRIBBLOG] Comment éviter d’écrire de façon mélodramatique

[Que sont les articles du Scribblog ? C’est expliqué ICI]

Nouvelle adaptation française d’un article Mythcreants posté sur le blog de la plateforme Scribbook !

Et il nous concerne tous, nous auteurs, car la prose « mélodramatique » est un défaut qui nous guette en permanence, et un piège dans lequel nous tombons toutes et tous à un moment ou à un autre. Heureusement, Chris Winkle est là pour nous expliquer pourquoi ça ne marche pas, et comment s’y prendre pour que le lecteur ressente les émotions que l’on souhaite lui transmettre. Je te propose cela en version française chez Scribbook, et ça fait vraiment partie des articles qu’il FAUT lire au moins une fois.

Bonne lecture !

scribbook-blog-eviter-ecrire-melodramatique

Écrire de façon mélodramatique est une erreur relativement commune chez nous, auteurs. Évidemment, nous voulons que nos histoires aient un impact émotionnel sur le lecteur, mais si nous ne comprenons pas comment cela s’opère au niveau technique, il est facile de se retrouver à la place avec un texte à l’eau de rose. Voyons ensemble ce qu’est une prose mélodramatique, pourquoi cela ne fonctionne pas, et qu’est-ce que nous pouvons faire pour que nos écrits aient l’impact émotionnel désiré. Ensuite, nous aborderons des situations particulières comme la dépression et l’anxiété, parce qu’éviter le mélodrame dans ce cas demande une approche technique différente.

[Lire la suite >>>]

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Utiliser le narrateur omniscient… à bon escient

« Tu es omniscient toi ?
— Je n’en sais rien.
— Du coup, je suppose que non ? »


Je parle souvent de l’avantage d’écrire avec une narration en focalisation interne quand on vise l’immersion du lecteur, et je critique souvent la distance narrative liée à l’emploi d’un narrateur omniscient. Pourtant, il existe d’excellentes histoires rédigées avec l’omniscient, et ce n’est pas un choix « mauvais » par principe !

Hélas ! Beaucoup d’auteurs l’emploient sans le comprendre, le mélangent avec la narration focalisée sans faire exprès, et ne savent pas utiliser ses avantages – pas assez, en tout cas, pour compenser sa fameuse distance narrative. Or, pour lutter contre cette faiblesse, l’auteur a tout intérêt à connaître les points forts de l’omniscient, et à les exploiter à leur plein potentiel.

1) Le caractère du conteur

Un narrateur omniscient est un conteur, dans la plus pure tradition du genre. Si tu as déjà assisté à des contes oraux, tu dois savoir que la personnalité du conteur a une grande importance dans le succès de l’histoire auprès de l’auditoire.

Dans un livre, c’est pareil : l’auteur a tout à gagner à ce que son narrateur omniscient ait une façon de s’exprimer bien à lui, un « style », et pas la langue dans sa poche.

Cela peut se faire dans la veine humoristique :

« Les Vogons. Une des races les plus antipathiques de la galaxie. Pas méchants mais caractériels, bureaucrates, psychorigides au cœur de marbre. Un Vogon ne lèverait pas le petit doigt pour sauver sa propre grand-mère au prise avec une blatte à griffes, la féroce bête de Thral, sans une autorisation en trois exemplaires, signée, transmise, approuvée, rediscutée, perdue, retrouvée, soumise au vote populaire, reperdue et finalement enterrée sous un amas de compost pendant trois mois et recyclée en allume feu. »

H2G2, tome 1 : Le Guide du voyageur galactique (Douglas Adams)

Mais cela peut aussi être plus sérieux, par exemple avec des éléments didactiques :

« Il y avait de nombreux Sacquet et Bophin, et aussi de nombreux Touques et Brandebouc ; il y avait divers Fouille (parents de la grand-mère de Bilbon Sacquet) et divers Boulot (alliés de son grand-père Touque), et une sélection de Fouine, Bolger, Sanglebuc, Trougrisard, Bravet, Sonnecor et Fierpied. Certains n’étaient que de très lointains parents de Bilbon, et d’aucuns qui vivaient dans des coins retirés de la Comté n’étaient à peu près jamais venus à Hobbitebourg. Les Sacquet de Besace n’avaient pas été oubliés. Othon et sa femme Lobelia étaient présents. Ils n’aimaient pas Bilbon et détestaient Frodon ; mais si magnifique était la carte d’invitation, écrite à l’encre d’or, qu’ils avaient trouvé impossible de refuser. Du reste, leur cousin Bilbon s’était spécialisé depuis bien des années dans la bonne chère, et sa table était hautement réputée. »

Le Seigneur des anneaux, Tome 1 : La Communauté de l’Anneau (JRR Tolkien)

Si ton texte se veut neutre, si le lecteur ne « ressent » pas le conteur derrière le narrateur, est-il bien utile que tu écrives en omniscient ? Le narrateur omniscient a tout à gagner à affirmer sa présence. Cette narration devrait te pousser à utiliser un style marqué : flamboyant, sophistiqué, poétique, humoristique ou décalé ? Fais ton choix.

Faire de même en narration focalisée sonnerait faux : la narration focalisée cherche à être la plus transparente possible et à donner l’illusion qu’il n’y a pas de narrateur. L’auteur a alors intérêt à adopter un style proche du personnage et à éviter de faire des vagues stylistiques qui nous sortiraient de sa personnalité. C’est pour cela que l’on dit souvent que la narration focalisée est « moins littéraire ».

Donc si tu aimes faire de la prose et mettre ta patte au niveau de la forme, l’omniscient est très pratique. Mais alors, assume-le, soit un vrai conteur, et déploie un véritable style ! C’est l’un des éléments qui te permettra d’agripper le lecteur en dépit de la distance narrative.

2) Entrer dans les pensées de plusieurs personnages en même temps

Le narrateur omniscient n’est pas limité au point de vue du protagoniste. Voltiger d’un personnage à un autre est clairement un désavantage en termes d’immersion, mais l’omniscient peut compenser cette distance en tirant avantage de la multiplicité des points de vue : le lecteur survole les personnages, certes, mais en zoomant régulièrement et alternativement sur l’un ou l’autre.

L’auteur a donc intérêt à se servir de cette possibilité autant que possible pour mixer les points de vue, dresser des parallèles, utiliser l’ironie dramatique. Si c’est pour rester concentré sur le héros seul, tu t’es trompé de narration : autant écrire en focalisé. Plus tu as de personnages importants dans ton récit, plus le narrateur omniscient peut t’être utile.

« Pete eut l’impression de passer un examen. Il savait qu’il n’était pas bon, mais il ignorait pourquoi. Il bafouilla, tenta de l’impressionner par sa sensibilité alors que Nora se serait parfaitement accommodée d’un gars qui regarde le foot en buvant de la bière. Elle avait grandi avec des frères qui ne savaient pas s’amuser autrement qu’en se faisant des bleus. Elle aimait bien chahuter, rire grassement et faire l’idiote. Elle s’imaginait que Pete lui ressemblait, car il rigolait bien avec ses collègues de bureau. Aussi, son discours sur les mérites relatifs des visions comiques de Woody Allen et Groucho Marx eurent pour effet de la mettre mal à l’aise. Pourtant, il s’agissait bien du même Pete qui avait traversé le bar de hockey complètement nu lorsque Walter Payton avait raté son touchdown lors du vingtième Super Bowl. Si seulement ils avaient su que ni l’un ni l’autre n’avaient réussi à regarder Tess sans piquer du nez au milieu du film ! »

Exemple extrait de « Personnages et points de vue » (Orson Scott Card)

En narration focalisée, l’histoire ci-dessus aurait dû choisir entre le point de vue de Pete ou le point de vue de Nora. L’omniscient, lui, nous montre les deux à la fois et les mets en parallèle. Il y a beaucoup de distance narrative (donc moins d’immersion du lecteur dans les personnages), mais cela est compensé par la mise en comparaison de leurs pensées et l’ironie dramatique qui en découle (le lecteur obtient beaucoup d’informations dont les personnages n’ont pas conscience, et en conséquence la scène est savoureuse).

Donner l’impression au lecteur qu’il maîtrise l’histoire bien mieux que les personnages est un atout pour conserver son intérêt, et une façon d’utiliser la distance narrative à son avantage.

3) Se focaliser sur l’histoire plutôt que sur les personnages

La narration focalisée n’a pas le choix : elle est intrinsèquement liée aux personnages. Le texte se concentre sur ce qui leur arrive, et ne peut pas raconter des faits auxquels ils ne participent pas. L’omniscient n’a pas cette limite et peut parler de ce qu’il veut. Cela rend la scénarisation plus facile, permet d’ajouter des scènes qui se déroulent chez l’adversaire, dans un autre lieu ou à d’autres moments. Le narrateur omniscient est même le seul capable de raconter des événements qui se déroulent dans un lieu vide de tout personnage !

Exemple : Dans le bureau désert, tout semblait calme. Pourtant, une brise venue de l’extérieur s’insinua par la fenêtre entrouverte. Elle fit frissonner le post-it que Julien avait rédigé et collé en évidence sur le clavier de Nathalie. Le papier se détacha, glissa jusqu’au rebord du poste de travail. Hésita. Bascula. Et tomba directement dans la poubelle.

« Dans un ultime sursaut d’énergie, elle étincela, parut catapultée vers le clocheton, coucha ses ailes, échappa aux serres, traversa la grille comme une flèche… et heurta de plein fouet, à l’intérieur du beffroi, une vieille cloche oubliée. Un misérable bong retentit quand la petite fée rencontra le bronze centenaire. »

Les ombres de Wielstadt (Pierre Pevel)

C’est aussi un excellent moyen pour l’omniscient de créer de la tension, car il peut facilement montrer que certains personnages se trompent, échouent à voir ou comprendre quelque chose, mentent, etc.

Exemple 1 : John regarda par la fenêtre, appréciant le calme de la grande forêt qui s’étendait de ce côté-ci de la maison. Il ne remarqua pas la silhouette de la femme, dissimulée dans l’ombre d’un grand chêne, qui l’observait à la dérobée.

Exemple 2 : Le maire avait un air benêt et naïf, et n’avait visiblement aucune information utile. Sophie comprit qu’elle n’obtiendrait rien de plus de lui. Frustrée, elle sortit en claquant la porte. Dès qu’elle fut partie, le maire eut un grand sourire carnassier et se frotta les mains de satisfaction.

L’auteur a tout intérêt à exploiter au mieux ces possibilités pour rendre la narration attractive et dynamique, centrée sur l’intrigue plus que sur les protagonistes, et à utiliser l’ironie dramatique à son maximum (= montrer des choses au lecteur dont ses personnages  principaux n’ont pas conscience).

Le roman d’Estelle Faye « Les Seigneurs de Bohen » use avec subtilité de cette narration. La plupart des personnages principaux ne se connaissent pas. Fait assez rare pour être mentionné : une grande partie ne se croiseront même jamais de tout le récit ! Pourtant, grâce à cette narration, l’autrice passe de l’un à l’autre en tissant entre leurs actions des liens temporels et de causalité. Nous avons donc bel et bien l’impression que les personnages participent à un seul et même récit, une seule et même grande fresque historique. Nous, lecteurs, en avons une conscience bien plus claire que les personnages eux-mêmes.

4) Maîtriser le temps

L’un des défauts de la narration focalisée est que, pour conserver l’immersion, l’auteur doit montrer au lieu de raconter, et que cela prend du temps. L’omniscient est par nature une narration de présentation, qui est dans le raconté « par défaut », donc un peu plus ou un peu moins n’a pas d’importance. L’auteur peut donc se sentir libre de raconter à sa guise, et gagne ainsi la possibilité d’accélérer et ralentir le temps comme il le souhaite sans être limité par les perceptions de son personnage. Cela facilite les ellipses, l’usage de flash-back ou flash-forward, les résumés narratifs. Cela permet à l’auteur de raconter une histoire qui se déroule sur des périodes de temps très vastes, des territoires immenses et avec plein de personnages, sans pour autant écrire une saga en 9 tomes de 500 pages.

« Les sabbats des sorcières secouaient plus que de coutume les forêts des Sicambres, et des démons à la peau rubescente entraînaient hors des vallées les filles un peu trop sages pour les rendre au monde sauvage, au royaume des bois, des brumes et des eaux. Cet hiver-là, les manifestations étranges, ou du moins inhabituelles, se multiplièrent dans l’Empire. Certains, après coup, déclarèrent avoir vu là des signes avant-coureurs des événements à venir. »

Les Seigneurs de Bohen (Estelle Faye)

***

J’ai déjà tenté de t’en convaincre dans mes articles Choisir sa narration : une narration est un outil, et tu as tout intérêt à choisir ton outil en fonction de l’histoire que tu veux raconter – si tu comptes planter des clous, choisis un marteau ; si tu t’apprêtes à utiliser des vis, prends un tournevis (la synthèse des avantages/inconvénients de chaque narration se trouve ICI).

La grande distance narrative et le manque d’immersion de l’omniscient sont de sacrés handicaps. En conséquence, pour rendre ce genre de récit dynamique et captivant, il est indispensable :

  • d’avoir conscience qu’on écrit en omniscient ;
  • de savoir pourquoi on le fait ;
  • de connaître ses points forts et de les utiliser du mieux possible, afin de compenser ses défauts.

M’enfin, ce n’est que mon avis.


L’article se terminait et les voix off entraient en scène pour s’atteler à une conclusion, mais elles furent déstabilisées par un commentaire omniscient.

« Hey ? C’est quoi ça ? » s’étonna la première, qui visiblement ne savait pas lire puisque la phrase précédente répondait à sa question.

« Je ne sais pas mais j’aime bien ! » dit la seconde, qui n’avait rien contre le fait qu’un commentaire issu de nulle part s’occupe de la conclusion à sa place.


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