Préparer un questionnaire de bêta-lecture

« Dis, tu m’aimes ?
Non. Mais je te comprends, et c’est déjà pas mal. »


Je te l’ai expliqué ICI, je pense que la meilleure façon de procéder à une bêta-lecture est de demander aux relecteurs de renseigner un questionnaire bâti sur mesure pour l’occasion. D’expérience, c’est BEAUCOUP plus efficace que de laisser chacun te parler de ce qu’il veut.

Depuis, on m’a beaucoup sollicité pour obtenir un « bon modèle de questionnaire ». À force de donner des conseils en privé je crois qu’il est temps de synthétiser mes remarques dans un article.

La mauvaise nouvelle

Je ne pense pas qu’il existe de questionnaire générique (avec des questions types qui fonctionneraient pour n’importe quel livre) qui soit adapté à une bêta-lecture. J’en ai vu passer plusieurs sur le net, et pour moi aucun ne va dans le bon sens. Cela signifie (je préfère te le dire tout de suite) que moi non plus je ne te donnerai pas de modèle de questionnaire prêt à l’emploi.

Se poser la bonne question

En premier lieu, il faut comprendre à quoi sert ce questionnaire et ce que tu cherches à en obtenir. Beaucoup de questionnaires que je vois passer intègrent des questions du genre « avez-vous aimé ceci ? » ou « qu’avez-vous pensé de cela ? ».

Au risque de te surprendre (et pardon à mes amis bêta-lecteurs) je te livre mon avis personnel : on s’en moque. En tout cas, je m’en fiche de savoir ce que le bêta-lecteur pense ou aime.

Quand on écrit, il me semble plus important d’être compris que d’être aimé. Aussi, ce que je cherche à savoir pour ma réécriture, ce n’est pas vraiment si mon bêta-lecteur a aimé mon livre, c’est s’il a lu le livre que je pensais avoir écris.

En conséquence : à éviter

De mon expérience personnelle, je retire que ce qui concerne la subjectivité du lecteur n’apporte pas grand chose d’utile. Chaque lecteur est différent, a des goûts distincts, et a donc « son avis ». Tu t’arracheras les cheveux si ton objectif est de plaire aux gens. La plupart du temps, tu ne connais même pas personnellement tes bêta-lecteurs, et donc leurs avis subjectifs resteront à jamais… eh bien, justement, subjectifs. Je te déconseille les questions du genre :

> avez-vous aimé ceci/cela ?
> que pensez-vous de ceci/cela ?

Traiter une réécriture sur la base de ces réponses, c’est juste un enfer (je le sais, hein : comme tout le monde j’ai essayé, et je console régulièrement des auteurs déprimés qui tentent en vain de réécrire leur texte à partir de ces retours disparates).

Autre point : nous ne sommes plus à l’école et tes lecteurs ne sont pas tes profs. Inutile de leur demander de te donner une note (déjà que j’ai cette habitude en horreur chez les blogueurs !). Cela ne t’aiguillera en RIEN sur les améliorations à apporter en réécriture. Donc laisse tomber les questions du genre :

> comment noteriez-vous ce chapitre/ce livre de 1 à 10 ?

Enfin, à ta place j’esquiverais les questions techniques dignes d’un comité de lecture. Trop de questionnaire sont formatés sur ce modèle. Leurs concepteurs oublient qu’un bêta-lecteur n’est ni un coach littéraire ni un éditeur. Tes bêta-lecteurs ne sont pas là pour évaluer la qualité de ton travail ni pour te « suggérer des améliorations » (comment le pourraient-ils ? La plupart n’ont jamais écris un livre de leur vie !). Ils ne sont pas des co-auteurs, ils sont des lecteurs-test. Et ce n’est pas pareil du tout.

Donc, à moins d’échanger avec un comparse auteur expérimenté, oublie les interrogations du type :

> avez-vous ressenti un manque de rythme ?
> la gestion des points de vue est-elle réussie ?
> avez-vous remarqué des thématiques lexicales ?
> comment jugez-vous le style ?

Ce serait comme si un compositeur demandait à son public de lui dire s’il a bien géré le changement de tonalité lors du pont, ou s’il ne devrait pas plutôt faire un accord de septième sur le refrain.

Quelles questions poser ?

Mon conseil est d’éviter de créer un questionnaire d’évaluation du livre (oublie donc pour un temps cette notion de « qualité »), mais plutôt de le penser comme un questionnaire de compréhension de lecture.

Au lieu de demander si le lecteur « a aimé » ton personnage, demande-lui par exemple de te le décrire, comme s’il devait le présenter à quelqu’un qui ne connaît pas le livre : qui est-il ? À quoi ressemble-t-il ? Quel est son caractère ? Son objectif dans la vie ? Son problème / sa faiblesse ? Est-ce qu’il a changé à la fin du livre par rapport au début ? Si oui en quoi ?

Tu vas me dire : « ça ne sert à rien qu’il me raconte tout ça, je le sais déjà ! ». Eh bien non, c’est faux. Ce que tu sais, c’est ce que tu as voulu écrire dans ton livre. En posant ce genre de questions, tu verras ce que les lecteurs y ont lu. Et comparer les deux est l’élément le plus important que tu puisses extraire d’une bêta-lecture. Trop d’auteurs prennent pour acquis qu’il s’agit de la même chose (et c’est pour cela qu’ils sont si désespérés quand un lecteur « n’a pas aimé » le livre), alors qu’une large part des « mauvaises notes » ou « mauvais commentaires » sur un livre découlent avant tout d’une incompréhension et d’une différence de perception entre l’auteur et le lecteur.

Plus tes questions parleront de ton histoire, plus les réponses seront précises. Du coup, n’hésite pas à parler vraiment de ton récit : pourquoi le personnage décide de garder le secret au chapitre 4 ? Pourquoi trahit-il tel personnage au chapitre 18 ? Pourquoi il ne se sert pas de son pouvoir au chapitre 12 ? Et l’adversaire ? Pourquoi s’oppose-t-il au héros ? Quel est son plan ? Pourquoi n’achève-t-il pas le personnage alors qu’il est à sa merci au chapitre 7 ?

Sois inventif ! Fais-leur écrire le pitch du roman, demande-leur de t’expliquer ce qu’est ce drôle d’objet du chapitre 2 qui a un nom si bizarre (c’est toi qui l’a inventé), de t’expliquer la fin, ou encore de te dire s’ils perçoivent une morale à l’histoire.

Être un bon auteur, c’est savoir retranscrire en mots ce que tu as en tête. C’est une sorte de télépathie par papier interposé (la marge d’erreur est donc forcément non négligeable). Il n’y a qu’en posant ce type de questions (spécifiques à ton histoire et donc différentes à chaque livre) que tu pourras comparer la vision des lecteurs et la tienne. Et si tu te rends compte que tes lecteurs « n’ont rien compris » à telle ou telle scène, cela signifie que tu t’es mal exprimé, et tu n’as plus qu’à revoir ta copie.

Avantages

Poser ce genre de questions résout quasiment tous les problèmes dont les auteurs se plaignent en bêta-lecture : on arrête de se torturer parce que le lecteur 1 « a aimé  » tel passage alors que le lecteur 2 l’a détesté. Soit le lecteur a lu la scène telle qu’on la voulait (et alors on  assume : tant pis s’il n’a pas aimé), soit il ne l’a pas comprise telle qu’on pensait l’avoir écrite, et alors il n’y a plus qu’à se remettre au travail (même s’il l’a aimée).

En procédant ainsi, les remarques des bêta-lecteurs sont bien plus faciles à gérer : il suffit de comparer ce que les gens ont perçu du livre avec ta vision à toi. Le lecteur a compris ? Parfait. Il n’a pas perçu les choses comme tu l’espérais ? Tu retouches. Détecter les incompréhensions te permet de clarifier ton texte.

J’entends souvent dire « il ne faut pas non plus prendre en compte tous les retours des bêta-lecteurs ». Si tu penses ça, cela prouve simplement que ton questionnaire n’est pas adapté à ce dont tu as besoin (si les réponses que tu reçois te sont inutiles, c’est probablement que tes questions l’étaient).

Charité bien ordonnée…

On me demande souvent à partir de quel moment on peut estimer que son manuscrit est prêt pour la bêta-lecture. Je te propose un indicateur simple : quand tu es capable de répondre toi-même à toutes les questions du formulaire.

Je suis sérieux : une fois que tu as préparé ton questionnaire, remplis-le. Réponds aux questions, fais-toi une sorte de « formulaire de référence », celui que tu aimerais recevoir de la part de chacun des bêta-lecteurs. Cela te fera une bonne base de comparaison.

Cela te permettra de mieux te rendre compte de ce que tu demandes aux bêta-lecteurs en terme d’investissement et de temps, et de vérifier ce que tu attends vraiment comme réponses. Cela te permettra aussi de voir quelles sont les questions redondantes (si tu es obligé de réécrire plusieurs fois la même chose dans tes réponses, c’est que tu as posé plusieurs fois la même question sous des formes différentes).

Si tu ne butes sur aucune question, tu peux envoyer ton manuscrit. Si tu bloques sur quelque chose, si tu as du mal à répondre, cela signifie que toi-même tu ne comprends pas bien ton texte (et ne rigole pas, ça arrive bien plus souvent que tu ne le crois) ou que tes questions sont trop floues.

Attention ! Si tu as suivi mes conseils, ton questionnaire contient énormément de spoilers (il raconte quasiment tous les moments clefs de ton histoire) ! Donc précise bien à tes lecteurs (en MAJUSCULE, en gras et en rouge) de ne l’ouvrir qu’après la fin du livre (si tu es parano tu peux ne leur envoyer que sur demande une fois qu’ils ont fini la lecture).

Voilà ! Je sais que ces conseils vont un peu à contre-courant des questionnaires de bêta-lecture habituels. Néanmoins, personnellement, évoluer vers ce type de questionnaires a complètement changé ma vision de la bêta-lecture, et même ma relation avec mes relecteurs (ces derniers sont souvent mal à l’aise quand on leur demande de juger de la qualité d’une histoire, alors tout simplement je cesse peu à peu de le leur demander, car ce n’est pas leur rôle).

M’enfin, ce n’est que mon avis.


Un autre article évoque la difficulté de transcrire ce que l’on pense :
Au secours, mes lecteurs n’aiment pas mon personnage !

Sinon, je parlais déjà de bêta-lecture dans les articles suivants :
Réussir sa phase de bêta-lecture
Être un bon bêta-lecteur


« Sérieux, tu ne m’aimes pas ?
Roh, tu es lourd… »


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Réussir sa phase de bêta-lecture

« Ton lecteur là, il m’a tout l’air d’un gros bêta.
— En effet. »


[Article publié dans sa première version le 11/01/2016, complété le 09/12/2016]

J’ai déjà cité ici mes bêta-lecteurs. Ou sur ma page FB. Ou sur Twitter. Mais je n’ai pas expliqué ce qu’ils sont, à quoi ils me servent, et pourquoi je leur dois tant. Il est l’heure de leur rendre hommage… et d’en profiter pour te donner quelques conseils pour faire de ta bêta-lecture un exercice vraiment profitable.

QUOI ?

Un bêta-lecteur est une personne à qui l’auteur envoie une « bêta » de son livre (une version non définitive, mais très avancée) afin qu’il le lise et en fasse un retour. C’est un « lecteur test ».

POURQUOI ?

Pour la même raison qu’on teste n’importe quel produit avant de le mettre sur le marché : pour vérifier qu’il « fonctionne » comme on l’espère. Ce principe de lecteur test ne se limite pas aux auteurs débutants ou amateurs : la plupart des écrivains ont recours à un ou plusieurs bêta-lecteurs.

QUI ?

La plupart des auteurs conseillent d’éviter de les choisir parmi les amis ou la famille ; la plupart des auteurs le font pourtant. Le fait est qu’un bon bêta-lecteur est avant tout une personne en qui on a confiance et qu’on connaît assez pour savoir qu’on est « sur la même longueur d’onde » : pas étonnant alors que plusieurs auteurs célèbres reconnaissent se faire relire par leur conjoint(e).

Pourtant, il y a de bonnes raisons d’éviter de faire appel à des proches : malgré toute leur bonne volonté, ils ne seront jamais objectifs, et seront soit complaisants, soit au contraire signaleront des « problèmes imaginaires » (des éléments qu’ils n’auraient jamais considérées comme des problèmes s’ils les avaient lus chez leur auteur préféré).

Le mieux est encore de traîner dans des cercles d’écriture ou de lecture (réels ou en ligne) et de sympathiser avec d’autres auteurs avec qui on se sent bien : cela permet d’envoyer son manuscrit à des gens :
— bienveillants ;
— assez éloignés de nous pour qu’ils restent objectifs, et osent dire ce qui doit être dit.

COMBIEN ?

À brûle-pourpoint, je serai tenté de dire qu’on n’en a jamais trop. Les bêta-lecteurs ne courent pas les rues, et rares seront les fois où un auteur sera amené à refuser d’aussi bonnes et généreuses volontés. Évidemment, questionner des lecteurs signifie « prendre le temps d’étudier leurs réponses » : avoir vingt bêta-lecteurs, c’est accepter d’étudier vingt retours. Autant dire que, si on a la chance de pouvoir choisir, mieux vaut sélectionner ses bêta-lecteurs de façon stricte. Le but est tout de même de pouvoir croiser des retours multiples. Au moins quatre ou cinq me semblent un minimum.

COMMENT ?

La plupart des auteurs se contentent d’envoyer leur manuscrit à leurs bêta-lecteurs, leur demandant de faire remonter tout type de remarques (sur le fond, sur la forme). En général, c’est déjà tellement sympa qu’un bêta-lecteur fasse ce travail qu’on ne lui impose rien sur la méthode ou le résultat. Certains répondent en une impression générale de quelques lignes ; d’autres annotent tout le manuscrit.

Pourtant, ce n’est pas la meilleure façon de procéder. À ton avis, qu’est-ce qui est le plus efficace pour tester un logiciel : un kit de vérification listant les principaux points à checker ? Ou lâcher un utilisateur devant en disant « dis-moi ce que tu en penses ? ».

Évidemment, la première solution est de loin la plus pertinente : je laisse mes bêta-lecteurs libres de me dire ce qu’ils veulent, mais j’exige aussi d’eux qu’ils répondent à un « questionnaire de lecture » spécialement créé pour l’occasion. J’y aborde différents sujets : des points clefs de l’histoire, des personnages majeurs. Je leur pose des questions pour vérifier qu’ils ont bien compris l’intrigue, ou les motivations du héros, ou certains aspects de l’univers. Cela me permet de croiser les réponses. Ainsi, même si tu n’as que trois bêta-lecteurs, tu auras clairement trois avis sur chacun des sujets qui te semblent importants… alors que si tu ne demandes rien, peut-être qu’aucun d’eux n’abordera les points qui te tiennent à cœur. Pouvoir croiser des réponses multiples sur des thèmes précis n’a pas de prix. Et si certains bêta-lecteurs soulignent d’autres choses « en plus », c’est du bonus.

POUR QUEL RÉSULTAT ?

La bêta-lecture apporte des commentaires, qui doivent permettre à l’auteur de prendre du recul sur son texte, chose qu’il a bien du mal à faire tout seul alors qu’il bosse dessus depuis des mois. De mon questionnaire, j’attends de vérifier que mes lecteurs ont bien compris le livre comme je l’espérais. Ce que j’attends de mes testeurs, c’est qu’ils m’indiquent où ils ont été gênés, et m’obligent ainsi à m’interroger. Cela apporte de la remise en question, et j’ai systématiquement des remarques sur des éléments qui me semblaient limpides et immuables.

Souvent, les bêta-lecteurs ne peuvent s’empêcher de faire des suggestions de changements : c’est toujours intéressant à lire, même si la plupart du temps je les trouve hors de propos. J’ai lu un jour une citation d’un auteur américain qui disait en substance : « si un lecteur te signale qu’il y a un problème à un endroit de ton livre, neuf fois sur dix il aura raison ; s’il te suggère une solution pour remédier au problème, neuf fois sur dix il aura tort ». D’expérience, je trouve cela très vrai.

Voilà à quoi me servent mes bêta-lecteurs : non pas à savoir s’ils ont « aimé » ou pas, ni à me donner des idées de modifications… mais savoir si mon texte a produit les effets désirés aux endroits désirés ; s’ils ont apprécié les personnages que je voulais qu’ils apprécient ; s’ils ont compris le message que je voulais faire passer ; s’ils ont été surpris quand je voulais les surprendre ; s’ils ont compris mes descriptions. Bref : si le livre « fonctionne ».

On a construit la machine : il est temps d’effectuer les réglages avant publication. On comprendra donc qu’une bonne bêta-lecture oblige presque toujours l’auteur à une profonde remise en question de son texte. C’est le point de départ de la phase de réécriture la plus importante du job d’auteur… qui peut aussi être la plus longue.

RÉCAPITULATIF

Les six clefs d’une bonne bêta-lecture :

1) de « bons » bêta-lecteurs : bienveillants mais francs (et donc pas trop proches) ;
2) en quantité suffisante : la principale utilité est de croiser les avis. Je pense qu’on n’en a jamais vraiment trop (tant qu’on est un peu organisé).
3) avec un temps suffisant : à évaluer en fonction du texte. Personnellement, pour un roman, je laisse au moins 1 mois aux lecteurs : il faut du temps pour faire du bon boulot.
4) avec un texte bien abouti : si c’est pour qu’ils signalent des choses que l’auteur sait déjà et a déjà l’intention de modifier, ce n’est pas la peine, tout le monde perd son temps. On n’envoie donc pas un « premier jet », mais un manuscrit bien travaillé.
5) avec un questionnaire précis : surtout ne pas être feignant en voulant rédiger un questionnaire générique réutilisable (les questions posées auraient peu d’intérêt). Prendre le temps de rédiger un questionnaire spécifique au texte. Les miens font plusieurs pages, et comportent toujours de gros spoilers : j’avertis bien mes bêta-lecteurs de ne les ouvrir qu’après avoir terminé le livre.
6) avec du temps de réécriture prévu ensuite : si l’auteur demande aux bêta-lecteurs de rendre leur avis pour le 15 du mois parce qu’il publie le 30, il leur fait perdre leur temps. Cela signifie qu’il n’a pas l’intention de modifier son livre de façon profonde, et c’est leur demander beaucoup de boulot pour rien. Une bonne bêta-lecture (qui respecte tous les critères ci-dessus) pousse presque toujours à de profondes modifications. Il faut avoir conscience qu’après la bêta-lecture débute la partie la plus importante de la réécriture, qui peut vite se révéler la plus longue : mieux vaut prévoir plusieurs semaines voire plusieurs mois entre la bêta-lecture et la sortie du livre ! (**)

M’enfin, cela ne reste que mon avis   😉

PONCIF

Mes livres n’auraient pas été ce qu’ils sont sans leur travail : oui, c’est un poncif, mais c’est « vraiment vrai ». C’est une tâche ingrate, car on demande aux bêta-lecteurs de lire un texte non définitif ; ils font des remarques dont on ne promet pas de tenir compte ; et même si c’est le cas, personne ne saura jamais quel impact ils ont vraiment eu. Ils sont des « lecteurs de l’ombre ». Merci à eux.


(*) Sur mon roman « La Colère d’une Mère » (460 pages — fantasy), ma team de bêta-lecteurs était composée de 8 personnes : 5 membres de la communauté DraftQuest (rencontrés lors du MOOC « Écrire une œuvre de fiction », dont la saison 5 débute en 2017) ; 1 autrice autoéditée de fantasy ; 1 blogueuse littéraire ; 1 amie proche très douée en orthographe.

(**) Le livre, parti en bêta-lecture le 06 août 2016, est paru au mois de décembre de la même année.

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Désir et besoin

« Besoin de rien, envie de toi…!
— …
— Quoi ?
— Non, rien, je suppose que cette introduction-ci était inévitable, étant donné le thème du jour. »


Une discussion récente avec une camarade autrice m’a motivé à parler ici d’une distinction simple qui m’a beaucoup apporté dans la réflexion sur mes personnages : le fait de ne pas confondre désir et besoin.

Objectif et motivation : deux choses différentes

Quand on caractérise un personnage, on dit souvent qu’il est important de bien définir son objectif : ce qu’il veut, ce qui le fait avancer. C’est très vrai. Sauf que « ce qu’il veut » et « ce qui le fait avancer », ce sont souvent deux choses différentes. Il me semble capital de ne pas faire de confusion entre les désirs et les besoins. Même si ce sont deux éléments liés, ils sont différents et peuvent même être opposés.

Exemples :
— Un lion, dans la savane, a soudain l’estomac qui gargouille. Il a faim (il a besoin de manger). Il voit passer un zèbre, et il en a donc très envie (le zèbre devient source du désir). Dans ce cas, satisfaire son désir (attraper le zèbre) va aussi satisfaire son besoin (se nourrir) ; mais un autre désir (disons, une antilope) ferait tout aussi bien l’affaire.
— Un personnage peut vouloir désespérément de l’argent (désir) parce qu’il est persuadé qu’être millionnaire serait synonyme de bonheur… alors qu’au fond, un simple chalet à la montagne au bord d’une rivière, entouré de sa famille, ferait de lui le plus heureux des hommes (besoin réel).

Bref : s’il est intéressant de savoir ce que le personnage veut, il est encore plus intéressant de savoir pourquoi il le veut, et ce qui le motive vraiment tout au fond de lui.

Exemple :
— Mr. X va désirer un poste à responsabilités parce qu’il éprouve un besoin de reconnaissance.
— Mr. Y va désirer le même poste (désir identique), parce qu’il a au fond de lui un besoin d’avoir et d’exercer du pouvoir sur autrui (besoin différent).

Un besoin inconnu

C’est d’autant plus capital pour l’auteur de connaître le besoin profond du personnage que, le plus souvent, le personnage lui-même n’en a pas conscience ! Le besoin du personnage, c’est ce qui va le rendre heureux et épanoui dans sa vie. S’il en a conscience, en toute logique, il fera ce qu’il faut pour l’atteindre. Or, un schéma classique mais efficace en dramaturgie est d’avoir un personnage qui n’a PAS conscience de son besoin profond, et qui agit ainsi à son encontre. Dans ce cas, l’histoire va l’amener à réaliser qu’il se trompe, à découvrir son vrai besoin, et ainsi à évoluer.

Exemple : film d’animation « Là-haut » de Pixar.
— le protagoniste a besoin de faire le deuil de sa femme ;
— son désir est d’accomplir un vieux rêve de sa défunte épouse : amener leur maison au sommet d’une cascade dans un pays lointain ; c’est le début de son aventure ;
— et il finira par réaliser que son désir initial ne comblera pas son besoin, et il satisfera ce dernier d’une autre manière.

À méditer

Il y a plusieurs distinctions à retenir entre désir et besoin :
— le besoin est généralement inconnu (ou nié, rejeté), quand le désir est quelque chose de conscient.
— le besoin d’un personnage est fixe et n’est pas censé changer durant le récit, alors que ses désirs varient tout au long de l’histoire (le personnage veut ceci, puis cela, puis un retournement de situation l’incite à convoiter autre chose, etc.).
— le besoin est interne au personnage, personnel et psychologique ; le désir est externe au personnage, influencé par l’environnement.

Le besoin est comme un vide dans le personnage.
Il désire ce qui est censé venir combler ce vide.
Mais, un peu comme avec ces jouets en bois pour enfants, la plupart des personnages cherchent à combler le besoin en forme d’étoile avec le désir en forme de losange. Du conflit qui en résulte peut naître une histoire.

***

Ce n’est pas une question facile (la preuve, c’est que la plupart des gens dans la vraie vie sont incapables d’y répondre pour eux-mêmes, et ne se la posent jamais). Pourtant, s’il y a une interrogation qui devrait figurer sur chacune de tes fiches de personnages, ça pourrait bien être celle-ci : « quel est le besoin profond du personnage ? ».

M’enfin, ce n’est que mon avis.


« On doit vraiment faire ces conclusions ? (besoin)
— Non, mais j’ai envie. » (désir)


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Bêta lecteur

« Ton lecteur là, il m’a tout l’air d’un gros bêta.
— En effet. »


J’ai déjà cité ici mes bêta-lecteurs. Ou sur ma page FB. Ou sur Twitter. Des gens autour de moi se sont récemment proposés pour le devenir. Mais je n’ai pas expliqué ce qu’ils sont, à quoi ils me servent, et pourquoi je les apprécie tant. Il est l’heure de leur rendre hommage.

QUOI ?

Un bêta-lecteur est une personne à qui l’auteur envoie une « bêta » de son livre (une version non définitive, mais très avancée) afin qu’il le lise et en fasse des commentaires. Ce sont des lecteurs tests.

POURQUOI ?

Pour la même raison qu’on teste n’importe quel produit avant de le mettre sur le marché : pour vérifier qu’il « fonctionne » comme on l’espère. Ce principe de lecteur test ne se limite pas aux auteurs débutants : la plupart des écrivains ont recours à un ou plusieurs bêta-lecteurs.

QUI ?

La plupart des auteurs conseillent d’éviter les amis ou la famille proches ; la plupart des auteurs le font pourtant.

Le fait est qu’un bon bêta-lecteur est avant tout une personne en qui on a confiance et qu’on connaît assez pour savoir qu’on est « sur la même longueur d’onde » : pas étonnant alors que plusieurs auteurs célèbres reconnaissent se faire relire par leur conjoint(e).

Pourtant, il y a de bonnes raisons d’éviter de faire appel à des proches : malgré toute leur bonne volonté, ils ne seront jamais objectifs, et seront soit complaisants, soit au contraire signaleront des « erreurs » qui ne leur seraient jamais apparues comme telles si l’auteur leur avait été inconnu.

Le mieux est encore de traîner dans des cercles de lecture — réels ou en ligne (1) — et de sympathiser avec d’autres auteurs avec qui on se sent bien : cela permet d’envoyer son manuscrit à des gens :

— bienveillants ;

— mais assez éloignés de nous pour qu’ils restent objectifs ;

— et ayant une compétence minimale en écriture pour faire des remontées utiles.

COMMENT ?

La plupart des auteurs se contentent d’envoyer leur manuscrit à leurs bêta-lecteurs, leur demandant de faire remonter tout type de remarques (sur le fond, sur la forme). En général, c’est déjà tellement sympa qu’un bêta-lecteur fasse ce travail qu’on ne lui impose rien sur la méthode ou le résultat. Certains répondent en une impression générale de quelques lignes ; d’autres annotent tout le manuscrit.

Pourtant, ce n’est pas la meilleure façon de procéder (par flemme, c’est ce que j’ai fait pour ma dernière novella, et je le regrette amèrement : au lieu de gagner du temps, j’en ai perdu).

À ton avis, qu’est-ce qui est le plus efficace pour tester un logiciel : un kit de vérification listant les principaux points à checker ? Ou lâcher un utilisateur devant en disant « dis-moi ce que tu en penses ? ».

Évidemment, la première solution est de loin la plus pertinente : je laisse mes bêta-lecteurs libres de me dire ce qu’ils veulent, mais j’exige aussi d’eux qu’ils répondent à un « questionnaire de lecture » spécialement créé pour l’occasion. J’y aborde différents sujets : des points clefs de l’histoire, des passages qui m’ont posé problème à l’écriture, des personnages dont je ne suis pas « sûr ». Je leur pose des questions pour vérifier qu’ils ont bien compris l’intrigue, ou les motivations du héros, ou certains aspects de l’univers. Pourquoi agir ainsi ? Parce qu’avant tout il faut cibler ta demande d’auteur sur les sujets qui t’intéressent. Ainsi, si tu as trois bêta-lecteurs, tu auras clairement trois avis sur un thème que tu trouves important… alors que si tu ne demandes rien, peut-être qu’aucun d’eux n’abordera le sujet. Pouvoir croiser des réponses multiples sur des thèmes précis n’a pas de prix. Et si certains te soulignent d’autres choses « en plus », c’est du bonus.

POUR QUEL RÉSULTAT ?

La bêta-lecture apporte des commentaires, qui doivent permettre à l’auteur de prendre du recul sur son texte, chose qu’il a bien du mal à faire tout seul alors qu’il bosse dessus depuis des mois. Ce que j’attends surtout de mes testeurs, c’est qu’ils m’obligent à m’interroger. Cela apporte de la remise en question, et j’ai systématiquement des remarques sur des éléments qui me semblaient limpides et immuables.

Souvent, les bêta-lecteurs ne peuvent s’empêcher de faire des suggestions de changements : c’est toujours intéressant à lire, même si la plupart du temps je les trouve hors de propos. J’ai lu un jour une citation d’un auteur américain qui disait en substance : « si un lecteur te signale qu’il y a un problème à un endroit de ton livre, neuf fois sur dix il aura raison ; s’il te suggère une solution pour remédier au problème, neuf fois sur dix il aura tort ». Je trouve cela très vrai.

Il m’est même arrivé récemment de modifier un passage de mon livre à l’opposé d’une suggestion, parce que ladite suggestion du bêta-lecteur m’a fait réaliser qu’il n’avait pas du tout compris ce paragraphe comme je l’avais voulu au départ (sa proposition était carrément un contresens). J’ai retravaillé toute la partie pour que personne d’autre ne puisse comprendre ce passage de travers.

Voilà à quoi me servent mes bêta-lecteurs : non pas vraiment à savoir s’ils ont « aimé » ou pas, mais savoir si mon texte a produit les effets désirés aux endroits désirés ; s’ils ont apprécié les personnages que je voulais qu’ils apprécient ; s’ils ont compris le message que je voulais faire passer ; s’ils ont été surpris quand je voulais les surprendre ; s’ils ont compris mes descriptions.

Cela me permet de faire les derniers réglages avant publication.

PONCIF

Mes livres n’auraient pas été ce qu’ils sont sans leur travail : oui, c’est un poncif, mais c’est littéralement vrai. C’est une tâche ingrate, car on leur demande de lire un texte non abouti, ils font des remarques dont on ne promet pas de tenir compte, et même si c’est le cas personne ne saura jamais quel impact ils ont vraiment eu.

Ils sont des « lecteurs de l’ombre ».

Merci à eux.


(1) Mes bêta-lecteurs sont des amis virtuels, auteurs eux aussi, pour la plupart rencontrés lors du MOOC DraftQuest « Écrire une œuvre de fiction » (dont la saison 4 débute tout juste).

Personnages de fiction Vs Vraies gens (3/3)

« Moi, j’ai des personnages, mais je n’ai pas d’histoire.
— Ouais, tu n’as pas de personnages, quoi… »


La dernière fois, je te déconseillais d’utiliser des questionnaires types pour imaginer tes personnages. Avec cet outil, tu peux certes très aisément dessiner les contours d’un personnage, tu peux même en créer à la pelle : il suffit de répondre aux différents items, en variant les réponses, et tu obtiens en un claquement de doigts une flopée de personnages, tous uniques.

Sont-ce pour autant de « bons » personnages ?

Aucun personnage n’est « bon » ou « mauvais » de façon intrinsèque. Un bon personnage, c’est un personnage qui remplit sa fonction dans une histoire donnée. Un bon personnage est un personnage spécifique (et donc PAS générique). Un bon personnage, tu ne peux pas le remplacer par un autre sans foutre en l’air ton récit. Un bon personnage, c’est un outil sur mesure pour ton livre. Un tournevis n’est un bon outil que si tu as besoin de visser. Si tu dois scier des planches, sa qualité de « bon outil » est immédiatement perdue.

Il y a (il DOIT y avoir) un lien fort entre le personnage et l’histoire dans laquelle il va évoluer, ce que ne soulignent jamais les questionnaires types de création de personnages. Ce n’est pas pour rien que des références de la dramaturgie comme Yves Lavandier (1) placent le travail de caractérisation des personnages APRÈS l’étape des fondations (c’est-à-dire après avoir défini les grandes étapes du récit).

Il y a donc une question primordiale à se poser quand on crée un personnage, une question incontournable qu’on ne voit jamais sur aucun de ces questionnaires, une question que les auteurs esquivent, car elle est difficile : pourquoi est-ce que je crée ce personnage ? Pourquoi en ai-je besoin pour mon histoire ? Quel sera son rôle, sa fonction ?

N’importe quel inventeur ou ingénieur innove avec un but en tête, un objectif clair. Créer un personnage « dans le vide », sans savoir ce que tu vas en faire, n’a absolument aucun sens. C’est le stéréotype du docteur maboul qui crée une machine loufoque aux mécanismes très compliqués, à qui on demande à quoi ça sert, et qui répond : « aucune idée ». Occasionnellement, on découvre ainsi des génies, et cela donne des révolutions. La plupart du temps, c’est juste n’importe quoi.

La plupart des questionnaires disent en préambule : « commencez par donner un nom à votre personnage, et à décrire à quoi il ressemble ». La bonne blague ! C’est comme choisir une voiture en se basant sur le côté rigolo de son nom, ou en se préoccupant d’abord de la couleur de sa peinture. Alors que la base, c’est de se demander en premier lieu pour quel usage on s’apprête à acquérir ledit véhicule…

Le personnage sera-t-il le protagoniste principal de l’histoire ? Jouera-t-il le rôle d’adversaire du héros ? Est-ce un personnage secondaire prévu pour être drôle et détendre l’atmosphère ? De cela dépendra le reste du travail, c’est ce qui permet de définir une sorte de « cahier des charges » (que je te conseille grandement de rédiger à l’écrit).

Si ton roman a vocation à être un peu plus que du divertissement, tu as sans doute un thème que tu as envie de développer, un message à faire passer, une morale à l’histoire (2). La seconde question capitale à te poser pour CHAQUE personnage est alors « quelle est la relation de mon personnage avec mon thème ? ». De façon classique, ton héros devra certainement être à l’opposé du thème, afin d’évoluer, de découvrir son erreur, et de basculer dans le thème à la fin. Un allié du héros sera souvent « dans le thème », pour jouer le rôle du contradicteur du héros et le tirer du bon côté. L’adversaire sera surement dans une relation au thème similaire à celle du héros (je parle personnellement de « triangle amoureux : protagoniste/antagoniste/thème »). Où commence le personnage ? Comment finit-il ? C’est son arc narratif.

SEULEMENT ALORS, maintenant que tu sais à quoi il doit te servir, d’où il va partir et où il va aller, peux-tu commencer à le caractériser, et pas avant : chaque trait de caractérisation que tu vas lui prêter doit concourir à ce qu’il atteigne les objectifs. Si tu ne choisis pas les traits de ton personnage par rapport à l’histoire, comment les choisis-tu ? Je ne te le fais pas dire : au pif. Autant les tirer aux dés (3).

C’est là que les questionnaires peuvent néanmoins être utiles, comme pense-bête. Le travail suivant est en effet de se poser la troisième question capitale : que dois-je me demander au sujet de ce personnage ? De quelles caractéristiques a-t-il besoin pour remplir son rôle ? Qu’ai-je besoin de savoir sur lui pour pouvoir le rendre crédible à son poste ?

Le but est en effet de créer TON questionnaire pour CE personnage et CETTE histoire. Cela te semble long et fastidieux ? Hey, je te rappelle qu’avant de lire ce post, tu t’apprêtais à remplir un formulaire de 100 questions pour chacun de tes personnages… alors que je te préconise là de faire une liste de 5 à 10 questions maximum pour chacun. En sachant que concevoir cette liste est déjà du travail de caractérisation, utile et clarifiant. J’ai souvent coutume de dire que se poser les bonnes questions est plus important que d’en connaître les réponses : fixe-toi un nombre d’interrogations (par exemple cinq), et demande-toi, pour chaque personnage, « si je ne devais répondre qu’à cinq questions, lesquelles ce seraient ? Quelles sont les interrogations vraiment  caractérisantes ? »(4). Tu as alors fait, de loin, le plus gros du travail.

La dernière étape est de répondre à ces questions, en te reportant à chaque fois à ton cahier des charges : est-ce que ce que je suis en train de définir pour mon personnage l’aide bien à remplir son rôle, est-ce que ça va « dans le bon sens » ?

En résumé, voici ma façon de travailler sur mes personnages :
1) Pourquoi est-ce que j’ai besoin de ce personnage, à quoi va-t-il servir ?
2) Quel sera son lien avec le thème du récit, son arc narratif ?
3) Quelles questions dois-je me poser à son sujet pour qu’il remplisse bien sa fonction, qu’il soit crédible à son poste ?
4) Quelles sont les meilleures réponses possible à ces questions pour qu’il « atteigne ses objectifs » ?

Est-il possible d’oublier un élément important ou de se tromper ? Bien sûr. Il restera toujours une part de feeling, d’improvisation : comme je l’ai dit dans le premier post de cette série, tu ne maîtrisas jamais tes personnages à 100%. Mais l’avantage de travailler comme cela est limpide : tu crées forcément un personnage spécifique, qui aura du sens avant même que tu ne répondes aux questions de caractérisation à l’étape 4. Tu auras ainsi bien plus de chances qu’il fasse son boulot, en lien avec ton histoire, tout en étant compréhensible par le lecteur : mission accomplie.


(1) Construire un récit / Yves Lavandier (éditions « Le clown et l’enfant » – 2011).

(2) Oui, je sais que ce n’est pas obligatoire, mais c’est quand même la vocation première des histoires. Oui, je sais, si tu es un auteur jardinier qui improvise son récit et ses personnages, cet article de pur architecte ne te sert pas à grand chose : désolé  🙂

(3) Sans vouloir te vexer, même dans les jeux de rôle (où on adore les petits cubes qui roulent) ça fait belle lurette qu’on a abandonné le principe de création de personnages aux dés…

(4) J’en étais pourtant sûr quand j’ai commencé à écrire cette série d’articles en les numérotant comme s’il n’y en aurait que trois : je viens de me rendre compte que j’ai oublié un autre point important. Tant pis, je ferais un article 4/4, ni vu ni connu. Tu prétendras n’avoir rien remarqué, ok ?

Personnages de fiction Vs Vraies gens (1/3)
Personnages de fiction Vs Vraies gens (2/3)
Personnages de fiction Vs Vraies gens (Bonus Track)

Personnages de fiction Vs Vraies gens (2/3)

« Tu ne serais pas un peu contradictoire toi ?
— Oui et non… »


Si tu as déjà discuté un peu d’écriture avec moi, tu sais que je suis amateur de règles et de techniques. Je suis un pur « architecte », qui aime planifier avant de me lancer dans la rédaction de mes histoires.

Or, pour ce qui concerne la création de personnages, je suis encore tombé sur l’un de ces outils qui fleurissent sur internet, dans la veine du questionnaire de Proust : une série d’interrogations (plus de cent sur celui consulté récemment !) grâce à laquelle l’auteur est censé donner naissance à un personnage plein de vie et aussi complexe qu’une vraie personne.

J’ai fait le test, une fois (amuse-toi à essayer) : je l’ai renseigné comme si j’étais moi-même le personnage à caractériser (1). Le résultat est éloquent :
— Souvent, même si j’estime bien me connaître, j’ai du mal à répondre. Par exemple, avec l’argent, suis-je généreux ou radin ? Pour cette question comme pour tant d’autres, j’ai envie de dire « ça dépend » : ça dépend des jours, du temps, de l’humeur, de l’état de fatigue, du contexte, de celui qui me demande de l’argent, etc.
— Pour d’autres questions, comme l’historique des emplois/études, je ne sais jamais jusqu’à quel niveau de détails aller. Très franchement, je suis capable de résumer ça en deux lignes, tout comme d’écrire des pages sur le sujet. Quoi dire et ne pas dire ?
— Pour de nombreuses questions, mes réponses ne sont pas caractérisantes (càd que 90% des gens auraient répondu la même chose que moi, et que cette réponse n’aide donc pas à me cerner).
— En le relisant une fois terminé, je me suis demandé si cela suffisait à caractériser le personnage « Stéphane Arnier ». Était-ce « moi » ? Un auteur serait-il capable d’écrire un roman avec ce personnage sur la base de ce questionnaire ? De le « jouer » correctement dans une histoire ?

Pas une chance.

Pourquoi ? Parce que tout ce qu’un auteur pourrait apprendre sur moi dans un questionnaire de ce type (de mon apparence à mes goûts culinaires, de mes croyances politiques à mon parcours scolaire) ne lui permettrait pas de m’insérer dans son récit… pour la simple raison qu’un questionnaire générique n’a aucun rapport avec l’histoire que l’auteur voudrait écrire, avec les situations qu’il voudrait me faire vivre, avec le thème qu’il souhaiterait aborder, et que 90% des réponses lui seraient donc parfaitement inutiles. Imaginons qu’il s’agisse d’un roman d’aventures, dans lequel le héros pénétrerait une grotte infestée de chauve-souris. Ai-je mentionné une seule fois cet animal dans le questionnaire ? Non. Il y a bien une question « est-ce que le personnage aime les animaux ? », et comme tout le monde j’ai répondu « ça dépend lesquels ». L’auteur, comment va-t-il me faire réagir, dans son chapitre se déroulant dans la cavité obscure ? Aucune question du formulaire ne m’a amené à exprimer que j’ai fait une petite initiation spéléo il y a quelques années. Et tandis que j’écris cette note de blog, je me souviens maintenant que j’ai aidé une amie à faire sortir une chauve-souris de son appart, il y a longtemps…

Tu comprends ce que je veux dire ?

Tu pourras utiliser des questionnaires de 50, 100 ou 500 questions, la plupart n’auront aucun intérêt, quand des interrogations cruciales te manqueront toujours (comme « le personnage a-t-il déjà été confronté à une chauve-souris ? »).

Chaque question peut être complètement inutile… ou absolument capitale : cela dépend de l’histoire qui va être racontée, du thème abordé, du rôle que le personnage aura à jouer. Il ne peut donc y avoir de « questionnaire type » : il va varier (il DOIT varier) d’une histoire à une autre, et (pire !) d’un personnage à un autre.

Pourquoi alors persiste-t-on à fournir aux auteurs en herbe ce type de questionnaires ? Tout simplement parce qu’on n’a pas trouvé mieux en terme de « générique » : ça ne fonctionne pas, c’est un outil extrêmement chronophage et (je te l’ai expliqué dans mon post précédent) dangereux. Mais il y a de la demande, alors on fournit un outil, même s’il ne sert à rien.

Mais alors, pour l’auteur architecte qui aime préparer ses personnages à l’avance, est-ce vraiment une impasse ? Pas tout à fait.

Parce qu’il y a, à mon sens, quelques interrogations capitales qu’il faut se poser absolument pour toutes les histoires et tous les personnages, et qu’on ne trouve JAMAIS dans ces questionnaires types. Et, s’il y a autant de façons de travailler que d’auteurs, je compte bien te proposer la mienne : si toi aussi tu es un auteur architecte, ça peut t’intéresser.


(1) Autre test amusant : essaie de remplir ce questionnaire au sujet de ton personnage de roman préféré, un personnage que tu adores et que tu as l’impression de connaître par cœur. Enjoy ! 🙂

Personnages de fiction Vs Vraies gens (1/3)
Personnages de fiction Vs Vraies gens (3/3)
Personnages de fiction Vs Vraies gens (Bonus Track)

Personnages de fiction Vs Vraies gens (1/3)

« Tes personnages sont si réalistes ! On dirait de vraies personnes.
— Vraiment ? »


C’est la phobie des auteurs novices, et la promesse des guides que l’on trouve sur internet, des blogs de conseils en écriture, des formulaires de cent questions auxquelles répondre pour donner forme à ses personnages : créer l’égal de la vraie vie.

Cet objectif te semble à la fois louable et évident ?
Personnellement, je le pense dangereux, voire contreproductif.

Permets-moi d’établir un ou deux parallèles.

On dit parfois que « la réalité dépasse la fiction ». On s’exclame cela lorsque, exceptionnellement, une situation s’est déroulée selon un schéma narratif si parfait qu’on pourrait la croire rédigée par un brillant dramaturge. On sous-entend ainsi que, d’ordinaire, la vraie vie n’est pas aussi palpitante, nos péripéties quotidiennes jamais aussi trépidantes et intéressantes, que ce qu’on peut voir en fiction. Un récit de fiction est toujours mieux construit, plus cohérent, qu’un fait divers. Ce n’est pas pour rien que le journalisme moderne raconte des faits d’une façon qui laisse parfois à penser que nous sommes au cinéma…

Second parallèle : la rédaction de dialogues. Tous les guides et tous les écrivains sont d’accord sur ce point : un dialogue de fiction ne doit pas émuler une discussion réelle. Dans la vraie vie, nos échanges oraux sont pleins de choses inintéressantes, de blancs et d’hésitations, d’interjections inutiles, de répétitions, etc. Un dialogue de fiction est toujours mieux construit, mieux argumenté, plus clair et cohérent, qu’un dialogue réel.

Eh bien, à mon sens, il en va exactement de même d’un personnage de fiction : un auteur ne doit pas vouloir créer l’égal d’une vraie personne. Au contraire, il doit garder en tête qu’il simule. On « fait semblant ». Parce qu’un personnage de fiction doit absolument avoir deux qualités que n’ont pas forcément de vraies gens :
— être compréhensible ;
— être adapté à l’histoire.

Premièrement, une vraie personne est un ensemble extrêmement complexe, qu’il serait bien présomptueux de vouloir égaler par la fiction. « Connaître son personnage par cœur », « le maîtriser parfaitement » ? Allons, soyons sérieux ! Même si nous prônons le contraire, nous connaissons très mal nos proches, ne comprenons pas toujours notre propre conjoint(e), et beaucoup de gens ont besoin d’un psy pour se connaître eux-mêmes. Nous sommes le fruit de plusieurs milliers de journées emplies d’expériences diverses. Nous sommes contradictoires, versatiles, et incohérents : tout ce qu’un personnage de fiction ne peut pas se permettre d’être. Si on souhaite que le lecteur ait de l’empathie pour le personnage et s’y identifie, il doit pouvoir le cerner. Le personnage ne peut pas sembler brouillon, sous peine d’être jugé « mal construit ». À la moindre incohérence, l’auteur sera flagellé sur l’autel de l’incompétence. Un personnage de fiction est comme un dialogue de fiction (à commencer par le fait qu’il parle via des dialogues de fiction !) : il est mieux construit, plus clair, et plus cohérent qu’une vraie personne. Même un personnage ambigu est « clairement ambigu », si tu vois ce que je veux dire.

Secondement, un personnage de fiction doit être intéressant. Or, personne n’est intéressant tant qu’il ne lui arrive rien. Tout comme le décor, un personnage de fiction est un outil que l’auteur crée sur mesure, pour mettre en œuvre son récit. Il y a donc une logique derrière sa création, liée à l’histoire que l’on s’apprête à conter, au thème que l’on veut aborder… là où une vraie personne est le fruit du hasard.

Ainsi, vouloir créer un personnage de fiction en répondant bêtement à des questionnaires types trouvés sur internet, c’est faire tout le contraire de ce qu’il faudrait : on accumule plein de petits détails qu’on est tout fier de coucher sur papier, mais qui n’ont pas de liens ni entre eux ni avec l’histoire. Et comme l’auteur est prompt à céder au péché d’orgueil, il va avoir envie d’utiliser toutes ces informations inutiles dans son récit, afin de prouver qu’il a vraiment poussé loin sa création. Cela débouche souvent sur des personnages fouillis et inintéressants. Certes, ça ressemble à de vraies personnes… mais justement : peut-on dire pour autant que la mission est accomplie ?

Non, ne jette pas encore tes questionnaires de personnages à la poubelle ! Dans quelques jours je te démontrerai que c’est un outil qui ne fonctionne pas, mais plus tard je t’expliquerai qu’ils ne sont pas totalement inutiles non plus (1).


(1) Je suis contradictoire, mais j’ai le droit : je ne suis pas un personnage de fiction.

Personnages de fiction Vs Vraies gens (2/3)
Personnages de fiction Vs Vraies gens (3/3)
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