Règle Pixar [16] : objectif, obstacles et enjeux – une affaire d’équilibre

What are the stakes ? Give us a reason to root for the character. What happens if they don’t succeed ? Stack the odds against.

Quels sont les enjeux ? Donnez-nous une raison d’encourager votre personnage. Que se passe-t-il s’il échoue ? Accumulez les obstacles sur son chemin.


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Ce conseil Pixar évoque des sujets que nous avons déjà abordés sur ce blog dans des articles dédiés : il parle d’enjeux, il parle d’obstacles, et il parle des raisons qui motivent le personnage. Il a l’avantage de les combiner dans une seule et même maxime, ce qui me permet de rédiger cet article sous forme d’une grande récapitulation.

En résumé : le personnage doit vouloir quelque chose qui le motive ; le personnage doit surmonter de nombreux obstacles pour l’obtenir ; les conséquences en cas d’échec doivent être fortes.

Aujourd’hui, j’essaie de te mettre ça en image pour une meilleure visualisation et mémorisation.

La formule

Ce conseil Pixar contient trois fondamentaux d’un récit, trois éléments qui fonctionnent ensemble. L’absence d’un seul d’entre eux fait s’effondrer le triangle.

Récit = Motivations + Obstacles + Enjeux

img01L’histoire idéale (allégorie)

Dans l’illustration ci-dessus, on sait ce que le personnage veut (le gâteau), on voit la difficulté qu’il doit franchir (un filin étroit, long et instable) et on comprend les enjeux (s’il réussit il aura son gâteau, s’il échoue il se tuera).

1. Motivations

Ton personnage ne peut agir que s’il possède l’envie d’agir. Il ne peut être le moteur de l’histoire que si quelque chose est son moteur, à lui. Nous parlons bien sûr ici de désir et de besoin, des éléments du récit qui motivent le personnage.

Rappel : le désir n’est pas la même chose que le besoin. Voici la différence et pourquoi je te conseille de réfléchir aux deux.

Sans motivations, l’histoire ressemble à ça :

img02Motivations = 0

Dans l’illustration ci-dessus, le personnage n’a besoin de rien ni envie de rien. Or, si on ne nous montre pas que le gâteau est important pour lui, nous sommes en droit de nous demander pourquoi diable il s’engage sur ce fil ! Difficile de s’identifier à lui : c’est un idiot, et à sa place nous resterions tranquillement sur la première plate-forme.

2. Les Obstacles

L’histoire n’est divertissante que si la réussite du personnage est incertaine, et elle n’est satisfaisante que si cette réussite est gratifiante. Si le personnage n’a qu’à tendre la main pour atteindre son objectif, quel intérêt a-t-on de lire son histoire ? Pixar conseille « d’empiler » les obstacles sur la route du personnage. Les multiplier augmente l’incertitude (c’est plus divertissant), mais cela augmente aussi le mérite du personnage (c’est plus gratifiant).

Rappel : pour qu’un obstacle augmente le mérite du personnage, le personnage doit bel et bien être celui qui franchit l’obstacle (si un autre personnage résout le problème à sa place, il s’agit d’un faux obstacle).

Sans obstacle, l’histoire ressemble à ça :

img03
Obstacles = 0

Si le filin étroit, long et instable est remplacé par une passerelle large avec rambarde, plus courte et plus stable, nous perdons beaucoup de l’intérêt de l’histoire. Un funambule sur un fil nous captive. Quelqu’un qui traverse un pont ne nous passionnera pas.

3. Les Enjeux

Terminons par le point le plus souvent oublié (mais tu remarqueras que Pixar le cite en premier), à savoir les enjeux : le lecteur a besoin d’être au clair avec les conséquences des actes du personnage. Et pas uniquement avec les conséquences négatives, d’ailleurs :

– l’enjeu en cas de réussite doit être cohérent avec le besoin du personnage, afin qu’on ait des raisons d’espérer cette réussite (si le personnage veut retrouver son enfant kidnappé mais qu’on lui promet qu’en cas de réussite de sa mission il aura une médaille, on ne sera pas trop captivé par sa mission : il faut que la réussite de la mission lui permette effectivement de retrouver son enfant) ;

– l’enjeu en cas d’échec doit être terrible, ceci afin qu’on ait des raisons de craindre cet échec (si le personnage a besoin de sauver son couple, il faut bien expliquer que s’il échoue il sera plus que « un peu triste », sinon le lecteur se contentera de hausser les épaules en murmurant « une de perdue, dix de retrouvées ! »).

C’est cela qui provoque la tension : la conjugaison de l’espoir et de la peur. Quand Pixar te conseille de donner au lecteur une raison d’encourager le personnage, c’est ce que cela signifie : il faut lui donner quelque chose à espérer et quelque chose à craindre.

Parce que sans enjeux, l’histoire ressemble à ça :

img04Enjeux = 0

Ici il n’y a rien au bout du filin, et celui-ci n’est qu’à 30cm du sol. S’il n’y a rien d’intéressant à gagner et rien d’important à perdre, où sont le stress et la tension ? Les efforts déployés par le personnage pour vaincre les obstacles risquent de paraître guignolesques, parce qu’il n’y a pas de conséquences à ses actes, ni dans un sens ni dans l’autre.

img05L’ennui total (allégorie)

M’enfin, ce n’est que mon avis.


« Que se passe-t-il si nous échouons à faire une conclusion correcte ?
— Rien.
— Ah. C’est peut-être pour ça qu’on est chiants alors ? »

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Règle Pixar [13] : L’opinion des personnages

Give your characters opinions. Passive/malleable might seem likable to you as you write, but it’s poison to the audience.

Donne des opinions à tes personnages. Des personnages passifs ou malléables peuvent te sembler préférables et pratiques en tant qu’auteur, mais pour ton lecteur ce sont des plaies.


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Ce conseil Pixar revient sur le sentier du storytelling pur et dur, avec un conseil simple et bien connu, hélas souvent oublié.

Il rappelle que les personnages (TOUS les personnages) devraient être dotés d’opinions claires.

Une opinion sur quoi ? Une opinion pour quoi faire ?
Passons cela en revue.

Une opinion sur quoi ?

J’ai envie de répondre en deux fois.

Premièrement, j’ai envie de dire que le plus important lorsque tu crées un personnage est de définir ce qu’il pense du thème que tu abordes dans ton histoire. Imagine que ton récit parle de racisme : tu devrais dès le début te poser la question – pour CHAQUE personnage – de sa relation au thème. Est-il lui-même raciste ? En a-t-il conscience ? En est-il victime ? Etc. Si tu disposes d’un thème dans ton histoire, il est capital que tu définisses au plus tôt les opinions de chaque personnage sur ce thème… tout simplement parce que l’histoire va parler de cela, et qu’un personnage qui n’a pas d’opinion sur le sujet ne te servira à rien dans le développement de ton récit. Comment développer un débat moral avec des personnages sans opinions ?

Exemple : le film Tootsie est bâti sur un débat moral clair, à savoir la façon dont un homme doit se comporter avec les femmes. Mais il n’y a pas que le protagoniste Michael qui alimente ce débat, car tous les personnages (hommes comme femmes) représentent une déclinaison du thème et expriment des opinions différentes sur ce sujet central.

Secondement, je pense qu’un personnage devrait avoir des opinions… sur tout. Je veux dire : il suffit de faire un tour sur les réseaux sociaux pour se rendre compte que tout le monde a un avis sur tout (y compris « ce sujet ne m’intéresse pas et je n’y connais rien »). Le but n’est pas d’avoir des personnages qui parlent de tout à tort et à travers ; l’intérêt est d’éviter d’avoir des personnages qui n’ont rien à dire, aucune position à défendre, aucun intérêt à l’action. Tu sais, ces gens qui, quand tu veux aller au resto, te disent : « on va où tu veux, je n’ai aucune préférence, je te suis. » Ils sont pénibles, pas vrai ? Eh bien en fiction c’est pareil : les personnages qui ne font que suivre sans jamais donner leur avis sont simplement irritants. Tu as le droit de créer un personnage qui n’ose pas exprimer ses opinions ; mais ce n’est pas pour cela qu’il ne doit pas en avoir (les gens mentionnés plus haut et qui te disent « on va où tu veux », ils ont des préférences, même s’ils ne le disent pas).

Note : ce risque est d’autant plus prégnant sur les alliés des personnages principaux (alliés du héros et de l’adversaire). On les oublie facilement, or leur opinion compte aussi ! Ce n’est pas parce qu’un ami du héros lui est fidèle qu’il est toujours d’accord avec lui. Même un personnage aussi loyal que Sam peut s’opposer à Frodon.

Exemple : dans le film d’animation Les Indestructibles, Mirage est l’alliée de l’adversaire, mais elle réalise elle-même en cours d’histoire que leurs opinions divergent.

Nos opinions, nos valeurs, nos croyances, nos goûts et préférences : ce sont ces éléments qui définissent notre personnalité, qui nous sommes. Un personnage qui n’a rien de tout cela est une coquille vide. Donc à chaque scène, pour chaque conflit de ton histoire, demande-toi quel est l’avis de chaque personnage présent, et fais en sorte que chacun agisse en fonction.

Les opinions, outils narratifs

Nos opinions, nos valeurs, nos croyances, nos goûts et préférences : ils définissent ce que nous sommes, mais sont aussi la plus puissante source de conflit qui existe au monde. Quasiment tous les conflits reposent sur des divergences d’opinions. Cela signifie que les opinions de tes personnages représentent ton outil narratif le plus important.

Les conflits font l’histoire, et les opinions d’un personnage vont le pousser à prendre parti, pour un camps ou un autre.

Exemple : dans le film La communauté de l’anneau, le Conseil d’Elron réunit tout un tas de personnages qui ont un même but (vaincre Sauron) mais qui ont un avis différent sur la façon d’utiliser l’anneau unique. Aragorn suit Frodon par honneur et sens du devoir ; les elfes comprennent mieux que les autres la menace absolue que représente Sauron ; les nains n’ont pas l’air de prendre le danger au sérieux, mais suivent le mouvement pour ne pas perdre la face devant les elfes ; quant à Boromir, son désaccord est palpable et préfigure des conflits à venir…

Un personnage sans opinion est un personnage neutre. Cela peut sembler pratique à un auteur : cela laisse des portes ouvertes à la narration, et l’auteur se dit que ce personnage pourra basculer dans un camps ou un autre selon les besoins du scénario. Si le personnage est un peu flou, ne veut rien de spécial, n’est pas motivé par des valeurs fortes, l’auteur se dit qu’il peut s’en servir tantôt pour aider le héros, tantôt pour lui mettre des bâtons dans les roues. Surtout, il se dit qu’il peut le laisser de côté quand il n’en a pas besoin. Hélas pour l’auteur, cela ne fonctionne pas : ces personnages deviennent vite insupportables car le lecteur ne les comprends pas. Ils apparaissent comme incohérents, mal construits, ou carrément comme des marionnettes entre les mains de l’auteur (une marionnette aux fils grossiers).

Exemple : pour poursuivre sur le l’exemple du Seigneur des anneaux, même les amis hobbits de Frodon ne le suivent pas pour les mêmes raisons. Sam n’a pas les mêmes opinions et valeurs que Merry et Pippin…

Mais surtout, des personnages sans opinion rendent tes conflits artificiels ! S’ils sonnent faux, ne cherche pas bien loin : neuf fois sur dix, ça vient de là. Si tes personnages n’ont pas de réelles opinions, celles-ci ne peuvent pas entrer en conflit. Les auteurs en sont alors réduits à créer des disputes ou des batailles qui manquent de sens. Les personnages haussent le ton, en viennent aux mains, mais tout sonne creux. Le lecteur ne comprend pas vraiment pourquoi les personnages se dressent les uns contre les autres ou agissent de telle ou telle façon.

Exemple : dans StarWars épisode 8 Les derniers Jedi, l’opposition entre Poe et l’Amiral Holdo atteint des extrêmes absurdes. Leur désaccord ne repose sur rien de concret, et leur conflit est forcé par les scénaristes. Ces deux personnages sont très semblables et ont, au fond, les mêmes opinions. Tout n’est en fait qu’un énorme malentendu, et il aurait suffit que l’Amiral Holdo expose son plan à son subalterne pour désamorcer tout ça…

N’aie pas peur d’attribuer des opinions claires à tes personnages (TOUS tes personnages). Si tu fais en sorte de les varier, tu t’ouvriras naturellement le champ des possibles. Tes dialogues sonneront plus justes car les arguments seront prononcés de façon convaincantes ; tes conflits noueront les tripes car ils auront du sens ; tes personnages seront compréhensibles et tu faciliteras l’identification, car nous comprendrons ce qui les anime.

M’enfin, ce n’est que mon avis…


« Quelle est ton opinion sur cet article ?
— Euh… je n’en ai pas vraiment.
— T’es vraiment chiant, tu sais ? »

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