Présentation Vs Représentation

« On n’a jamais vraiment été présentés.
— En même temps, pour ce qu’on représente… »


On m’a posé une question un peu technique sur Twitter récemment, et elle m’a forcé à me replonger dans (l’indispensable) guide d’Orson Scott Card intitulé Personnages et Points de vue. Comme c’est un sujet intéressant, et qu’il possède un fort lien avec le choix de la narration, on va en discuter.

Le sujet de cet article concerne un choix d’auteur que tu dois faire lorsque tu entames la rédaction d’un texte (de n’importe quel texte), à savoir te placer dans une posture de Présentation ou de Représentation.

Pour faire comprendre cette notion, Card donne l’exemple très parlant du théâtre.

  • On parle de présentation lorsque les acteurs échangent avec les spectateurs : apartés, sourires et clins d’œil ponctuent leurs tirades. On dit qu’il n’y a pas de « 4ème mur » entre les acteurs et les spectateurs. Le niveau ultime de la présentation se trouve dans l’exercice du stand-up, où l’acteur sur scène échange avec les spectateurs, rebondit sur leurs questions ou réactions, etc.
  • On parle de représentation lorsque les acteurs font comme si les spectateurs n’existaient pas. Ils interprètent des personnages de fiction de façon si immersive que lorsqu’ils se tournent vers les spectateurs, leurs regards se perdent dans le vide, comme s’ils ne voyaient pas des centaines de visages mais plutôt une forêt ou l’enceinte d’un château.

Présentation et Représentation en littérature

Un texte qui est dans la présentation est un texte où l’auteur s’adresse au lecteur « en direct ». Il l’interpelle, lui pose des questions, lui parle clairement « d’auteur à lecteur ».

Exemple :
« Vous souvenez-vous de ce que vous faisiez, vous, le 11 septembre 2001 ? Bien sûr, n’est-ce pas ? Même si vous n’êtes pas un putain d’américain, vous vous en souvenez. Tout le monde se souvient de ce qu’il faisait ce fameux 11 septembre. Tout le monde, sauf John J. Tompkins. Et pourtant, croyez-moi, je suis un ami de John depuis plus de trente-cinq ans : il n’y a pas plus américain que lui. »

Un texte qui est dans la représentation est un texte où l’auteur disparaît et où le lecteur est ignoré : seul restent l’histoire et les personnages. L’auteur n’exprime pas d’opinion personnelle, ne donne pas son avis, et le texte se focalise uniquement sur les pensées, sensations et actions des personnages fictifs.

Exemple :
« Elsa ouvrit les yeux. Le radio-réveil indiquait 07:24, pourtant la chambre était encore très sombre. Il devait faire moche, dehors, pour qu’une telle obscurité règne encore ; une raison de moins de se lever. Elsa se retourna pour offrir son dos à la fenêtre et rabattit ses couvertures sur sa tête. »

La présentation et la représentation donnent des effets très différents, et possèdent des avantages et inconvénients spécifiques. Se poser la question d’adopter l’une ou l’autre de ces postures avant d’entamer un texte est important ; indiquer très clairement au lecteur laquelle tu as choisie, dès les premières lignes, est capital.

Avant de parler des avantages et inconvénients de chacun, voyons donc d’autres exemples, et étudions le lien qu’il y a entre « présentation/représentation » et « choix de la narration », car faire le choix d’être dans la présentation ou dans la représentation a un impact direct sur ton choix de narration.

Lien avec le choix de la narration

Récit à la première personne

Le premier exemple de présentation que j’ai fourni plus haut (au sujet du 11 septembre) est rédigé à la première personne. Pourtant, cela ne signifie pas qu’un texte à la première personne soit forcément dans la présentation. Jugeons plutôt :

Exemple :
« Cher Docteur Hyacinthe.
C’est vraiment parce que je vous estime beaucoup et que vous me suivez en thérapie depuis si longtemps que j’accepte de coucher mon histoire par écrit. Vous m’avez promis que cela m’aiderait, et je vous fais confiance, raison pour laquelle je vais tenter de passer outre ma répugnance. Pourtant, je doute. Je doute, car faire remonter tout cela à la surface, c’est remuer la merde au fond d’une eau que j’avais réussi à maintenir calme et claire. Je le sais : je vais m’y salir… »

Dans l’exemple ci-dessus, le texte est à la première personne, mais l’effet est tout autre que dans l’exemple du 11 Septembre : ces mots s’adressent au Docteur Hyacinthe, et… toi, lecteur, tu n’es pas le Docteur Hyacinthe. Quant au « je » du texte, il appartient vraisemblablement à un patient de ce docteur : ce n’est pas l’auteur. Ce que nous avons ici, c’est donc un personnage qui s’adresse à un autre personnage ; ce n’est pas l’auteur qui s’adresse au lecteur. L’auteur du livre est invisible. Le lecteur est ignoré et n’existe pas dans le monde du texte. Nous sommes donc ici en pleine représentation.

Il y a une conclusion à tirer de ces exemples à la 1ère personne : à la 1ère personne, les postures de présentation / représentation sont étroitement liées au choix du personnage qui s’exprime et du destinataire du texte.

  • Dans un texte de présentation, celui qui s’exprime est l’auteur, et il s’adresse au lecteur. Il le fait de façon directe : le « je » est l’auteur, et il s’adresse au lecteur, c’est-à-dire à celui qui lit le livre (ce blog est rédigé dans une pure posture de présentation : le « je » est bel et bien moi, Stéphane Arnier, et je te parle à toi, lecteur/lectrice de ces lignes).
  • À l’inverse, dans un texte de représentation, on feint d’ignorer qu’il s’agit d’un texte de fiction. On fait semblant de croire qu’il n’y a ni auteur ni lecteur. Celui qui s’exprime est un personnage appartenant à la fiction, et il s’adresse à un autre personnage appartenant à la fiction.

Récit à la troisième personne

L’exemple de représentation que j’ai fourni plus haut (le réveil d’Elsa) est rédigé à la 3ème personne. Pourtant, cela ne signifie pas qu’un texte à la 3ème personne soit forcément dans la représentation. Jugeons plutôt :

Exemple :
« L’émeute prit de l’ampleur devant les grilles du château. Pierre, le meunier du village, arracha l’un des pavés de la route, et la lança au jugé vers les gardes du Roi. Elle effleura le crâne du capitaine, qui vit rouge. Aussitôt, il ordonna une charge. Bientôt, la grand-cour devint un foire d’empoigne que n’aurait pas reniée un gréviste de la SNCF, un jour de grand rassemblement contre la réforme des retraites. Le capitaine abaissa la visière en métal de son casque et leva haut son épée, sans pouvoir deviner que des siècles plus tard son descendant ferait de même avec une visière en plexiglas et un tonfa. »

Les premières phrases semblent aller dans le sens d’une représentation, mais très vite le texte bascule sur des remarques qui ne peuvent pas être autre chose qu’un clin d’œil direct de l’auteur vers le lecteur. Les éléments anachroniques n’appartiennent pas au monde du récit, et les personnages n’en ont pas conscience. L’auteur raconte une fiction médievale au lecteur, mais s’en sert très clairement pour dresser une satire d’un événement contemporain. Nous sommes donc ici en pleine présentation.

Il y a une conclusion à tirer de ces exemples à la 3ème personne : à la 3ème personne, les postures de présentation / représentation sont étroitement liées au choix d’écrire avec un narrateur omniscient ou en narration focalisée.

  • À partir du moment où on souhaite écrire à la 3ème personne un texte de présentation, pas le choix, on est obligé de l’écrire avec une voix de narrateur omniscient : la 3ème personne focalisée donne l’illusion qu’il n’y a pas de narrateur, et donc l’auteur ne peut pas s’en servir pour s’y adresser au lecteur.
  • À l’inverse, si on souhaite écrire à la 3ème personne un texte de représentation, pas le choix, on est obligé de l’écrire à la 3ème personne focalisée. L’omniscient, par nature, rend tangible l’auteur derrière le récit et donnera toujours ce ton de « fable », où l’on sent le conteur qui s’adresse au spectateur.

Exemple :
« Alors que la cloche sonnait midi, le Chevalier Dogon mettait un genoux en terre devant le Roi. À l’exact même moment, à l’autre bout du Royaume, la Princesse Erila abaissait sa lance de joute et talonnait sa jument vers la guerre, la gloire… et la mort. »

Ce texte est rédigé par un narrateur omniscient : il nous décrit ce qu’il se passe à deux endroits très éloignés, et le narrateur sait des choses que les personnages ne savent pas. Certes, c’est bien plus subtil : l’auteur n’intervient pas directement, et le lecteur n’est pas pris à parti de façon évidente. Pourtant, on a bien une certaine distance narrative, parce qu’on a cette impression de conteur qui déroule son histoire à son spectateur. Il nous parle des personnages, mais le texte n’est pas rédigé de leur point de vue à eux. C’est bel et bien un texte de présentation.

Faire son choix

Pour choisir une posture plutôt qu’une autre, mieux vaut avoir conscience des avantages et inconvénients que chacune procure.

En présentation, il est bien plus facile pour l’auteur d’exprimer des idées. L’inconvénient, c’est qu’en fiction cela réduit l’immersion dans le monde du récit ainsi que l’implication émotionnelle du lecteur. C’est un excellent choix pour des textes de satire ou de comédie, car ces genres comptent moins sur l’émotion et bien plus sur le jeu des idées.

Quand on me demande des exemples de romans SFFF rédigés en omniscient, je cite toujours Douglas Adams ou Terry Pratchett. C’est sans surprise que Card a une phrase marquante dans son ouvrage, une réflexion qui m’a frappé à la relecture : « à notre époque, la présentation ne peut être que drôle ».

L’exemple précédent sur le Chevalier Dogon et la Princesse Erila montre que ce n’est pas tout à fait vrai : un auteur de fiction peut utiliser l’omniscient sans user d’un ton satirique ou comique, mais il est alors obligé de se faire discret derrière la plume, et c’est – peut-être ? – un usage bien timoré de l’omniscient.

Nous avons vu dans un précédent article que l’omniscient a des atouts bien précis. Dans Les Seigneurs de Bohen, Estelle Faye utilise l’omniscient avec un dessein très spécifique : dépeindre une grande fresque historique, avec plein de personnages sur de longues périodes temporelles, alors que les différents protagonistes ne se connaissent pas entre eux. Elle utilise les avantages de l’omniscient à cet usage, et parvient ainsi à nous livrer un texte de présentation très sérieux.

À noter que ce que je dis là ne concerne que l’écriture de fiction. Il est évident qu’un texte autobiographique gagne sur tous les tableaux à être une présentation : il est aisé pour l’auteur d’y exprimer ses idées, et l’ancrage du texte dans la réalité permet de conserver l’émotion et l’implication du lecteur.

En représentation, le texte gomme le narrateur et réduit ainsi la distance narrative. Il devient plus facile pour le lecteur de s’impliquer émotionnellement, car il est plus proche du personnage. Lorsqu’elle est bien faite, la représentation fait oublier au lecteur qu’il est en train de lire une fiction, et il est immergé dans l’histoire. Aujourd’hui, si la représentation est très largement majoritaire en fiction, c’est pour cette raison précise.

***

Orson Scott Card nous rappelle que plus une histoire repose sur la « voix » du narrateur, plus l’écriture doit être réussie, puisque celle-ci va attirer l’attention du lecteur.

  • En présentation, il faut être sûr de sa plume, car le style et les idées sont l’attrait numéro un du texte.
  • En représentation, il faut être sûr de son histoire, car c’est l’attachement au protagoniste et l’intérêt pour l’intrigue qui priment.

Savoir à l’avance quel est le point fort de ton concept peut te permettre de te poser d’emblée dans une posture de présentation ou de représentation, et cela peut t’aider à choisir en toute conscience la meilleure narration pour ton récit.

À toi de faire ton choix, en fonction du texte que tu écris.

M’enfin, ce n’est que mon avis…
🙂


Résumé

1ère personne
Présentation : l’auteur s’adresse personnellement et en direct au lecteur du texte.
Représentation : un personnage s’adresse à un autre personnage du récit.

3ème personne
Présentation : un narrateur omniscient (l’auteur, avec la voix d’un conteur) raconte une histoire au lecteur.
Représentation : une narration focalisée nous positionne avec le point de vue strict du ou des personnage(s), et on a l’impression qu’il n’y a pas de narrateur.


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Préparer un questionnaire de bêta-lecture

« Dis, tu m’aimes ?
Non. Mais je te comprends, et c’est déjà pas mal. »


Je te l’ai expliqué ICI, je pense que la meilleure façon de procéder à une bêta-lecture est de demander aux relecteurs de renseigner un questionnaire bâti sur mesure pour l’occasion. D’expérience, c’est BEAUCOUP plus efficace que de laisser chacun te parler de ce qu’il veut.

Depuis, on m’a beaucoup sollicité pour obtenir un « bon modèle de questionnaire ». À force de donner des conseils en privé je crois qu’il est temps de synthétiser mes remarques dans un article.

La mauvaise nouvelle

Je ne pense pas qu’il existe de questionnaire générique (avec des questions types qui fonctionneraient pour n’importe quel livre) qui soit adapté à une bêta-lecture. J’en ai vu passer plusieurs sur le net, et pour moi aucun ne va dans le bon sens. Cela signifie (je préfère te le dire tout de suite) que moi non plus je ne te donnerai pas de modèle de questionnaire prêt à l’emploi.

Se poser la bonne question

En premier lieu, il faut comprendre à quoi sert ce questionnaire et ce que tu cherches à en obtenir. Beaucoup de questionnaires que je vois passer intègrent des questions du genre « avez-vous aimé ceci ? » ou « qu’avez-vous pensé de cela ? ».

Au risque de te surprendre (et pardon à mes amis bêta-lecteurs) je te livre mon avis personnel : on s’en moque. En tout cas, je m’en fiche de savoir ce que le bêta-lecteur pense ou aime.

Quand on écrit, il me semble plus important d’être compris que d’être aimé. Aussi, ce que je cherche à savoir pour ma réécriture, ce n’est pas vraiment si mon bêta-lecteur a aimé mon livre, c’est s’il a lu le livre que je pensais avoir écris.

En conséquence : à éviter

De mon expérience personnelle, je retire que ce qui concerne la subjectivité du lecteur n’apporte pas grand chose d’utile. Chaque lecteur est différent, a des goûts distincts, et a donc « son avis ». Tu t’arracheras les cheveux si ton objectif est de plaire aux gens. La plupart du temps, tu ne connais même pas personnellement tes bêta-lecteurs, et donc leurs avis subjectifs resteront à jamais… eh bien, justement, subjectifs. Je te déconseille les questions du genre :

> avez-vous aimé ceci/cela ?
> que pensez-vous de ceci/cela ?

Traiter une réécriture sur la base de ces réponses, c’est juste un enfer (je le sais, hein : comme tout le monde j’ai essayé, et je console régulièrement des auteurs déprimés qui tentent en vain de réécrire leur texte à partir de ces retours disparates).

Autre point : nous ne sommes plus à l’école et tes lecteurs ne sont pas tes profs. Inutile de leur demander de te donner une note (déjà que j’ai cette habitude en horreur chez les blogueurs !). Cela ne t’aiguillera en RIEN sur les améliorations à apporter en réécriture. Donc laisse tomber les questions du genre :

> comment noteriez-vous ce chapitre/ce livre de 1 à 10 ?

Enfin, à ta place j’esquiverais les questions techniques dignes d’un comité de lecture. Trop de questionnaire sont formatés sur ce modèle. Leurs concepteurs oublient qu’un bêta-lecteur n’est ni un coach littéraire ni un éditeur. Tes bêta-lecteurs ne sont pas là pour évaluer la qualité de ton travail ni pour te « suggérer des améliorations » (comment le pourraient-ils ? La plupart n’ont jamais écris un livre de leur vie !). Ils ne sont pas des co-auteurs, ils sont des lecteurs-test. Et ce n’est pas pareil du tout.

Donc, à moins d’échanger avec un comparse auteur expérimenté, oublie les interrogations du type :

> avez-vous ressenti un manque de rythme ?
> la gestion des points de vue est-elle réussie ?
> avez-vous remarqué des thématiques lexicales ?
> comment jugez-vous le style ?

Ce serait comme si un compositeur demandait à son public de lui dire s’il a bien géré le changement de tonalité lors du pont, ou s’il ne devrait pas plutôt faire un accord de septième sur le refrain.

Quelles questions poser ?

Mon conseil est d’éviter de créer un questionnaire d’évaluation du livre (oublie donc pour un temps cette notion de « qualité »), mais plutôt de le penser comme un questionnaire de compréhension de lecture.

Au lieu de demander si le lecteur « a aimé » ton personnage, demande-lui par exemple de te le décrire, comme s’il devait le présenter à quelqu’un qui ne connaît pas le livre : qui est-il ? À quoi ressemble-t-il ? Quel est son caractère ? Son objectif dans la vie ? Son problème / sa faiblesse ? Est-ce qu’il a changé à la fin du livre par rapport au début ? Si oui en quoi ?

Tu vas me dire : « ça ne sert à rien qu’il me raconte tout ça, je le sais déjà ! ». Eh bien non, c’est faux. Ce que tu sais, c’est ce que tu as voulu écrire dans ton livre. En posant ce genre de questions, tu verras ce que les lecteurs y ont lu. Et comparer les deux est l’élément le plus important que tu puisses extraire d’une bêta-lecture. Trop d’auteurs prennent pour acquis qu’il s’agit de la même chose (et c’est pour cela qu’ils sont si désespérés quand un lecteur « n’a pas aimé » le livre), alors qu’une large part des « mauvaises notes » ou « mauvais commentaires » sur un livre découlent avant tout d’une différence de perception entre l’auteur et le lecteur.

Plus tes questions parleront de ton histoire, plus les réponses seront précises. Du coup, n’hésite pas à parler vraiment de ton récit : pourquoi le personnage décide de garder le secret au chapitre 4 ? Pourquoi trahit-il tel personnage au chapitre 18 ? Pourquoi il ne se sert pas de son pouvoir au chapitre 12 ? Et l’adversaire ? Pourquoi s’oppose-t-il au héros ? Quel est son plan ? Pourquoi n’achève-t-il pas le personnage alors qu’il est à sa merci au chapitre 7 ?

Sois inventif ! Fais-leur écrire le pitch du roman, demande-leur de t’expliquer ce qu’est ce drôle d’objet du chapitre 2 qui a un nom si bizarre (c’est toi qui l’a inventé), de t’expliquer la fin, ou encore de te dire s’ils perçoivent une morale à l’histoire.

Être un bon auteur, c’est savoir retranscrire en mots ce que tu as en tête. C’est une sorte de télépathie par papier interposé (la marge d’erreur est donc forcément non négligeable). Il n’y a qu’en posant ce type de questions (spécifiques à ton histoire et donc différentes à chaque livre) que tu pourras comparer la vision des lecteurs et la tienne. Et si tu te rends compte que tes lecteurs « n’ont rien compris » à telle ou telle scène, cela signifie que tu t’es mal exprimé, et tu n’as plus qu’à revoir ta copie.

Avantages

Poser ce genre de questions résout quasiment tous les problèmes dont les auteurs se plaignent en bêta-lecture : on arrête de se torturer parce que le lecteur 1 « a aimé  » tel passage alors que le lecteur 2 l’a détesté. Soit le lecteur a lu la scène telle qu’on la voulait (et alors on  assume : tant pis s’il n’a pas aimé), soit il ne l’a pas comprise telle qu’on pensait l’avoir écrite, et alors il n’y a plus qu’à se remettre au travail (même s’il l’a aimée).

En procédant ainsi, les remarques des bêta-lecteurs sont bien plus faciles à gérer : il suffit de comparer ce que les gens ont perçu du livre avec ta vision à toi. Le lecteur a compris ? Parfait. Il n’a pas perçu les choses comme tu l’espérais ? Tu retouches. Détecter les incompréhensions te permet de clarifier ton texte.

J’entends souvent dire « il ne faut pas non plus prendre en compte tous les retours des bêta-lecteurs ». Si tu penses ça, cela prouve simplement que ton questionnaire n’est pas adapté à ce dont tu as besoin (si les réponses que tu reçois te sont inutiles, c’est probablement que tes questions l’étaient).

Charité bien ordonnée…

On me demande souvent à partir de quel moment on peut estimer que son manuscrit est prêt pour la bêta-lecture. Je te propose un indicateur simple : quand tu es capable de répondre toi-même à toutes les questions du formulaire.

Je suis sérieux : une fois que tu as préparé ton questionnaire, remplis-le. Réponds aux questions, fais-toi une sorte de « formulaire de référence », celui que tu aimerais recevoir de la part de chacun des bêta-lecteurs. Cela te fera une bonne base de comparaison.

Cela te permettra de mieux te rendre compte de ce que tu demandes aux bêta-lecteurs en terme d’investissement et de temps, et de vérifier ce que tu attends vraiment comme réponses. Cela te permettra aussi de voir quelles sont les questions redondantes (si tu es obligé de réécrire plusieurs fois la même chose dans tes réponses, c’est que tu as posé plusieurs fois la même question sous des formes différentes).

Si tu ne butes sur aucune question, tu peux envoyer ton manuscrit. Si tu bloques sur quelque chose, si tu as du mal à répondre, cela signifie que toi-même tu ne comprends pas bien ton texte (et ne rigole pas, ça arrive bien plus souvent que tu ne le crois) ou que tes questions sont trop floues.

Attention ! Si tu as suivi mes conseils, ton questionnaire contient énormément de spoilers (il raconte quasiment tous les moments clefs de ton histoire) ! Donc précise bien à tes lecteurs (en MAJUSCULE, en gras et en rouge) de ne l’ouvrir qu’après la fin du livre (si tu es parano tu peux ne leur envoyer que sur demande une fois qu’ils ont fini la lecture).

Voilà ! Je sais que ces conseils vont un peu à contre-courant des questionnaires de bêta-lecture habituels. Néanmoins, personnellement, évoluer vers ce type de questionnaires a complètement changé ma vision de la bêta-lecture, et même ma relation avec mes relecteurs (ces derniers sont souvent mal à l’aise quand on leur demande de juger de la qualité d’une histoire, alors tout simplement je cesse peu à peu de le leur demander, car ce n’est pas leur rôle).

M’enfin, ce n’est que mon avis.


Un autre article évoque la difficulté de transcrire ce que l’on pense :
Au secours, mes lecteurs n’aiment pas mon personnage !

Sinon, je parlais déjà de bêta-lecture dans les articles suivants :
Réussir sa phase de bêta-lecture
Être un bon bêta-lecteur


« Sérieux, tu ne m’aimes pas ?
Roh, tu es lourd… »


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10 pistes pour mieux supporter la critique

« Hum, ça fait du bien là où ça fait mal…
– Tu es devenu masochiste ?
– Pas trop le choix : je suis auteur. »


À moins de n’écrire que pour soi-même et de ne jamais exposer nos textes aux regards des autres, nous autres auteurs avons une activité publique. Cela signifie qu’il faut s’attendre à avoir des retours sur les histoires que nous publions, et malheureusement certains de ces retours peuvent être moins enthousiastes que ceux escomptés. Oh, bien sûr, « la critique est utile ». Tout le monde sait ça. Cela ne l’empêche pas de faire mal.

Petit guide de survie à l’attention des auteurs qui souhaitent le rester.

Pourquoi la critique fait-elle mal ?

Il y a, je le pense, de profondes raisons culturelles et sociales. Combien de fois, dans la vraie vie, taisons-nous des reproches à des amis ou de la famille, afin d’éviter les conflits ? Oncle Roger a mauvaise haleine, mais on n’ose pas le lui avouer. Tout simplement, ça ne se fait pas. En conséquence, la critique brise les conventions établies : nous avons l’impression de subir une gifle en public et en éprouvons de la honte. Combien de fois ai-je lu « ça ne se fait pas de dire des choses pareilles ! » de la part d’auteurs outrés ?

Pourtant, qui écrit la critique ? Et pour qui ? Le fait est que, en général, les critiques ne nous sont pas adressées. Un commentaire sur Amazon, c’est un lecteur qui parle à d’autres lecteurs. Il avertit les autres qu’oncle Roger sent un peu de la bouche, et pas de chance si Roger tombe sur ce message. Du coup, bien souvent, ce qu’on considère comme une attaque personnelle n’est pas une attaque, et est encore moins personnelle. C’est comme surprendre une conversation entre deux individus qui parlent de nous dans notre dos.

Alors oui, oncle Roger va se sentir très vexé et honteux que l’information sur sa mauvaise haleine soit devenue publique. Mais si ça fait si mal, c’est que la plupart du temps, l’auteur ne s’y attend pas. Pas vraiment. Il n’a pas anticipé la critique : il se sent être « quelqu’un de bien », qui a travaillé dur. Qui critiquerait ça ? Hé, cela ne se fait pas !

Quelques pistes

1) Cesse de croire que tu « mérites » des commentaires positifs parce que tu as beaucoup travaillé. C’est faux. On ne mérite pas des compliments parce qu’on travaille beaucoup, on mérite des compliments lorsqu’on travaille bien. Tu peux avoir mis beaucoup d’efforts et de temps dans un livre, s’il comporte des défauts, tu récolteras des critiques. Et c’est normal. C’est sain !

2) Attends-toi à ces commentaires négatifs. Ils ne manqueront pas de venir, c’est certain, alors prépare-toi. Regarde les notes de tes auteurs préférés sur Amazon : tous récoltent des commentaires négatifs. Aucun de tes textes n’est irréprochable. Et ce n’est pas parce que certaines personnes les aiment que cela « annule » leurs imperfections.

3) Ne les écarte pas. Comme on retire vivement la main de la flamme qui nous brûle, c’est un réflexe de les rejeter. De plus, certains commentaires manquent de tact, sont parfois maladroits ou injurieux. C’est alors tellement plus simple de se braquer ! Pourtant, ces critiques sont des mines d’informations. Regarde-les dans les yeux. Même grossier, un commentaire du type « le personnage principal est un casse-couilles de première ! » est une sacrée piste à suivre. Les commentaires négatifs sont souvent prolixes. Profite-en.

4) Ne te cache pas derrière de fausses excuses. Bannis de ta bouche des répliques comme « cela ne se fait pas de dire ça », « on ne peut pas plaire à tout le monde », « ça n’a pas fonctionné pour lui mais ça plaira à d’autres », « il n’a rien compris, c’était voulu ». Ce ne sont que des tactiques d’évitement.

5) Ne réponds JAMAIS aux critiques : soit tu penses que la critique a du sens et tu t’en sers pour améliorer tes écrits, soit tu la mets de côté. Point. La critique est le ressenti d’un lecteur, tu ne peux pas argumenter contre ça. Il ne peut pas « avoir tort » de ne pas aimer ton livre.

6) Distingue l’œuvre de l’auteur : la critique pointe les défauts de ton histoire, elle ne dit pas du mal de toi (tes lecteurs ne te connaissent pas). Alors arrête de faire ton Calimero, personne ne t’en veux. Essuie tes yeux, relève le nez de ton nombril et repenche-toi sur tes histoires.

7) Sers-toi de ces critiques de façon concrète pour t’améliorer. Essaie pour de vrai de faire en sorte qu’on ne puisse plus te critiquer sur ce sujet à l’avenir. Documente-toi. Travail ce point. Le lecteur a « mal compris » ? Fais en sorte qu’on ne puisse plus te comprendre de travers. Une critique négative dont tu as appris quelque chose n’est plus négative.

8) Persévère. Quoi, tu croyais être bon du premier coup ? Remporter ton premier concours de nouvelles ? Vendre des milliers d’exemplaires de ton premier livre ? Rédige d’autres histoires. Continue. Tu verras, il est plus facile d’accepter la critique avec l’expérience : avec le temps on se connaît mieux soi-même, on acquiert de la confiance dans son travail et dans son jugement ; et on la comprend mieux, cette critique. Il devient alors plus aisé de la considérer pour ce qu’elle est (une opportunité d’amélioration).

9) Recherche la critique. Mieux que de l’attendre, va au-devant d’elle ! Choisis des relecteurs bienveillants mais exigeants et capables de dire les choses. Cela t’habitue, en plus de te faire progresser. S’entourer d’une cours de « béni-oui-oui » qui te répète à chaque bêta-lecture à quel point ton livre est génial n’est pas seulement inutile : c’est dangereux (en ce qui me concerne, un bêta-lecteur dont aucune remarque ne me permet d’améliorer mon livre est rayé de ma liste – no offense).

10) Choisi comme objectif d’auteur le fait de produire de bons textes, pas d’être aimé. Ainsi, chaque critique sera une opportunité d’avancer vers ton objectif, au lieu de t’en éloigner. Les étoiles et les likes ne sont pas des preuves d’amour…

M’enfin, ce n’est que mon avis.

PS : pour éviter que tes bêta-lecteurs ne fassent trop mal à ton Ego hypersensible par inadvertance, rappelle-toi quand même que tu peux leur donner quelques consignes simples à respecter.


« Allez vas-y, fais-moi mal !
– Repose cette cravache tout de suite, et reprends ton stylo ! »

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Réussir sa phase de bêta-lecture

« Ton lecteur là, il m’a tout l’air d’un gros bêta.
— En effet. »


[Article publié dans sa première version le 11/01/2016, complété le 09/12/2016]

J’ai déjà cité ici mes bêta-lecteurs. Ou sur ma page FB. Ou sur Twitter. Mais je n’ai pas expliqué ce qu’ils sont, à quoi ils me servent, et pourquoi je leur dois tant. Il est l’heure de leur rendre hommage… et d’en profiter pour te donner quelques conseils pour faire de ta bêta-lecture un exercice vraiment profitable.

QUOI ?

Un bêta-lecteur est une personne à qui l’auteur envoie une « bêta » de son livre (une version non définitive, mais très avancée) afin qu’il le lise et en fasse un retour. C’est un « lecteur test ».

POURQUOI ?

Pour la même raison qu’on teste n’importe quel produit avant de le mettre sur le marché : pour vérifier qu’il « fonctionne » comme on l’espère. Ce principe de lecteur test ne se limite pas aux auteurs débutants ou amateurs : la plupart des écrivains ont recours à un ou plusieurs bêta-lecteurs.

QUI ?

La plupart des auteurs conseillent d’éviter de les choisir parmi les amis ou la famille ; la plupart des auteurs le font pourtant. Le fait est qu’un bon bêta-lecteur est avant tout une personne en qui on a confiance et qu’on connaît assez pour savoir qu’on est « sur la même longueur d’onde » : pas étonnant alors que plusieurs auteurs célèbres reconnaissent se faire relire par leur conjoint(e).

Pourtant, il y a de bonnes raisons d’éviter de faire appel à des proches : malgré toute leur bonne volonté, ils ne seront jamais objectifs, et seront soit complaisants, soit au contraire signaleront des « problèmes imaginaires » (des éléments qu’ils n’auraient jamais considérées comme des problèmes s’ils les avaient lus chez leur auteur préféré).

Le mieux est encore de traîner dans des cercles d’écriture ou de lecture (réels ou en ligne) et de sympathiser avec d’autres auteurs avec qui on se sent bien : cela permet d’envoyer son manuscrit à des gens :
— bienveillants ;
— assez éloignés de nous pour qu’ils restent objectifs, et osent dire ce qui doit être dit.

COMBIEN ?

À brûle-pourpoint, je serai tenté de dire qu’on n’en a jamais trop. Les bêta-lecteurs ne courent pas les rues, et rares seront les fois où un auteur sera amené à refuser d’aussi bonnes et généreuses volontés. Évidemment, questionner des lecteurs signifie « prendre le temps d’étudier leurs réponses » : avoir vingt bêta-lecteurs, c’est accepter d’étudier vingt retours. Autant dire que, si on a la chance de pouvoir choisir, mieux vaut sélectionner ses bêta-lecteurs de façon stricte. Le but est tout de même de pouvoir croiser des retours multiples. Au moins quatre ou cinq me semblent un minimum.

COMMENT ?

La plupart des auteurs se contentent d’envoyer leur manuscrit à leurs bêta-lecteurs, leur demandant de faire remonter tout type de remarques (sur le fond, sur la forme). En général, c’est déjà tellement sympa qu’un bêta-lecteur fasse ce travail qu’on ne lui impose rien sur la méthode ou le résultat. Certains répondent en une impression générale de quelques lignes ; d’autres annotent tout le manuscrit.

Pourtant, ce n’est pas la meilleure façon de procéder. À ton avis, qu’est-ce qui est le plus efficace pour tester un logiciel : un kit de vérification listant les principaux points à checker ? Ou lâcher un utilisateur devant en disant « dis-moi ce que tu en penses ? ».

Évidemment, la première solution est de loin la plus pertinente : je laisse mes bêta-lecteurs libres de me dire ce qu’ils veulent, mais j’exige aussi d’eux qu’ils répondent à un « questionnaire de lecture » spécialement créé pour l’occasion. J’y aborde différents sujets : des points clefs de l’histoire, des personnages majeurs. Je leur pose des questions pour vérifier qu’ils ont bien compris l’intrigue, ou les motivations du héros, ou certains aspects de l’univers. Cela me permet de croiser les réponses. Ainsi, même si tu n’as que trois bêta-lecteurs, tu auras clairement trois avis sur chacun des sujets qui te semblent importants… alors que si tu ne demandes rien, peut-être qu’aucun d’eux n’abordera les points qui te tiennent à cœur. Pouvoir croiser des réponses multiples sur des thèmes précis n’a pas de prix. Et si certains bêta-lecteurs soulignent d’autres choses « en plus », c’est du bonus.

POUR QUEL RÉSULTAT ?

La bêta-lecture apporte des commentaires, qui doivent permettre à l’auteur de prendre du recul sur son texte, chose qu’il a bien du mal à faire tout seul alors qu’il bosse dessus depuis des mois. De mon questionnaire, j’attends de vérifier que mes lecteurs ont bien compris le livre comme je l’espérais. Ce que j’attends de mes testeurs, c’est qu’ils m’indiquent où ils ont été gênés, et m’obligent ainsi à m’interroger. Cela apporte de la remise en question, et j’ai systématiquement des remarques sur des éléments qui me semblaient limpides et immuables.

Souvent, les bêta-lecteurs ne peuvent s’empêcher de faire des suggestions de changements : c’est toujours intéressant à lire, même si la plupart du temps je les trouve hors de propos. J’ai lu un jour une citation d’un auteur américain qui disait en substance : « si un lecteur te signale qu’il y a un problème à un endroit de ton livre, neuf fois sur dix il aura raison ; s’il te suggère une solution pour remédier au problème, neuf fois sur dix il aura tort ». D’expérience, je trouve cela très vrai.

Voilà à quoi me servent mes bêta-lecteurs : non pas à savoir s’ils ont « aimé » ou pas, ni à me donner des idées de modifications… mais savoir si mon texte a produit les effets désirés aux endroits désirés ; s’ils ont apprécié les personnages que je voulais qu’ils apprécient ; s’ils ont compris le message que je voulais faire passer ; s’ils ont été surpris quand je voulais les surprendre ; s’ils ont compris mes descriptions. Bref : si le livre « fonctionne ».

On a construit la machine : il est temps d’effectuer les réglages avant publication. On comprendra donc qu’une bonne bêta-lecture oblige presque toujours l’auteur à une profonde remise en question de son texte. C’est le point de départ de la phase de réécriture la plus importante du job d’auteur… qui peut aussi être la plus longue.

RÉCAPITULATIF

Les six clefs d’une bonne bêta-lecture :

1) de « bons » bêta-lecteurs : bienveillants mais francs (et donc pas trop proches) ;
2) en quantité suffisante : la principale utilité est de croiser les avis. Je pense qu’on n’en a jamais vraiment trop (tant qu’on est un peu organisé).
3) avec un temps suffisant : à évaluer en fonction du texte. Personnellement, pour un roman, je laisse au moins 1 mois aux lecteurs : il faut du temps pour faire du bon boulot.
4) avec un texte bien abouti : si c’est pour qu’ils signalent des choses que l’auteur sait déjà et a déjà l’intention de modifier, ce n’est pas la peine, tout le monde perd son temps. On n’envoie donc pas un « premier jet », mais un manuscrit bien travaillé.
5) avec un questionnaire précis : surtout ne pas être feignant en voulant rédiger un questionnaire générique réutilisable (les questions posées auraient peu d’intérêt). Prendre le temps de rédiger un questionnaire spécifique au texte. Les miens font plusieurs pages, et comportent toujours de gros spoilers : j’avertis bien mes bêta-lecteurs de ne les ouvrir qu’après avoir terminé le livre.
6) avec du temps de réécriture prévu ensuite : si l’auteur demande aux bêta-lecteurs de rendre leur avis pour le 15 du mois parce qu’il publie le 30, il leur fait perdre leur temps. Cela signifie qu’il n’a pas l’intention de modifier son livre de façon profonde, et c’est leur demander beaucoup de boulot pour rien. Une bonne bêta-lecture (qui respecte tous les critères ci-dessus) pousse presque toujours à de profondes modifications. Il faut avoir conscience qu’après la bêta-lecture débute la partie la plus importante de la réécriture, qui peut vite se révéler la plus longue : mieux vaut prévoir plusieurs semaines voire plusieurs mois entre la bêta-lecture et la sortie du livre ! (**)

M’enfin, cela ne reste que mon avis   😉

PONCIF

Mes livres n’auraient pas été ce qu’ils sont sans leur travail : oui, c’est un poncif, mais c’est « vraiment vrai ». C’est une tâche ingrate, car on demande aux bêta-lecteurs de lire un texte non définitif ; ils font des remarques dont on ne promet pas de tenir compte ; et même si c’est le cas, personne ne saura jamais quel impact ils ont vraiment eu. Ils sont des « lecteurs de l’ombre ». Merci à eux.


(*) Sur mon roman « La Colère d’une Mère » (460 pages — fantasy), ma team de bêta-lecteurs était composée de 8 personnes : 5 membres de la communauté DraftQuest (rencontrés lors du MOOC « Écrire une œuvre de fiction », dont la saison 5 débute en 2017) ; 1 autrice autoéditée de fantasy ; 1 blogueuse littéraire ; 1 amie proche très douée en orthographe.

(**) Le livre, parti en bêta-lecture le 06 août 2016, est paru au mois de décembre de la même année.

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À la recherche de bons livres

« Lire de bons livres nous empêche d’apprécier les mauvais »
Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates (Mary Ann Shaffer & Annie Barrows).


J’ai vu passer cette citation sur twitter sans savoir d’où elle était tirée, et trois jours plus tard je la découvrais en lisant « Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates » (Mary Ann Shaffer & Annie Barrows). Ma première réaction a été de sourire et de penser : « tellement vrai ! ». Puis j’en suis revenu à la problématique habituelle concernant le jugement des livres, à savoir que la qualité d’un livre est carrément subjective.

J’ai toujours beaucoup lu, mais j’ai le souvenir d’avoir longtemps été bon public. Très bon public. Adolescent, j’enchaînais les livres, et les jugeais tous bons. Bien entendu, certains m’enthousiasmaient plus que d’autres, mais mes avis balançaient essentiellement entre « j’aime ! » et « j’adore ! ». En cela je me reconnais parfaitement dans cet extrait d’interview de Patrick Rothfuss (auteur de fantasy américain) : « CS Lewis, JRR Tolkien et Anne Mc Caffrey tiennent une place particulière dans mon cœur. Mais honnêtement, je lisais à peu près tout ce qui me passait entre les mains en science fiction et Fantasy. Je ne faisais pas de discrimination. Je lisais presque un roman par jour entre 10 et 18 ans, et les ai tous aimés. Ce n’est qu’après avoir fréquenté le lycée quelques années que j’ai commencé à être insatisfait. Lorsque vous avez 14 ans, tout ce qui est avec une épée et un dragon est plutôt cool. Mais lorsque vous avez 21 ans, que vous avez lu 2000 romans de Fantasy, vous commencez à réaliser que certains de ces livres, eh bien, ils n’étaient pas si bons. Ok, soyons honnêtes : la plupart étaient pourris ».

Aujourd’hui, je me définis comme un lecteur difficile. Très difficile. C’en serait presque à se demander pourquoi je continue de dévorer autant d’ouvrages, plus prompt que je suis à critiquer qu’à complimenter. Bien sûr, j’ai conscience que – pour un auteur – parler d’un livre en mal fait sacrément prétentieux : cela sous-entend toujours qu’on se pense capable de faire mieux. Je ne râle donc qu’en privé, voire dans ma barbe… mais cela ne change rien à l’affaire : je suis devenu snob, comme ces amateurs du septième art qui fustigent toutes les sorties cinéma de la semaine, ou ces musiciens qui se moquent des chansons qui inondent nos ondes radios.

Le problème est que désormais, je suis « de la partie ». On n’apprécie pas de la même façon une rediffusion sportive quelconque à la télé selon qu’on pratique soi-même ce sport ou pas ; de même qu’un comédien visionne un film avec un regard très personnel, ou qu’un musicien écoute un titre avec une toute autre oreille. Peu importe son niveau personnel dans l’activité en question : quand on est de l’autre côté du miroir, on réalise que certaines choses très simples impressionnent le public ; que d’autres choses bien plus compliquées passent inaperçues. On applaudit certains confrères pour des raisons que les autres ne comprennent pas ; on grimace devant certaines œuvres pourtant très populaires. Qu’on le veuille ou non, notre point de vue est biaisé. Pas forcément meilleur ou plus pertinent, j’insiste : simplement, on ne juge pas sur les mêmes critères, et on obtient donc parfois des résultats différents. Ceci explique en partie certains grands écarts entre des succès populaires et des succès critiques.

Je passe encore des moments merveilleux avec les livres… mais moins souvent qu’avant. Je dois en lire plusieurs et encaisser quelques déceptions avant de ressentir de nouveau cet enthousiasme d’ado, ce besoin de tourner la page suivante sans réussir à m’arrêter. Quand j’en trouve un qui me fait cet effet-là, j’en suis d’autant plus exalté. Heureusement, nous vivons désormais dans un monde où il n’y a rien de plus facile que de se renseigner sur un ouvrage avant acquisition : prix obtenus, évaluations des lecteurs sur les librairies en ligne, réputations sur les réseaux sociaux, avis de sites spécialisés comme de blogueurs amateurs, etc. Conscient qu’il est facile d’être trompé, je multiplie les points de vue en quelques clics, et recherche fébrilement le titre qui saura me faire frémir de plaisir.

C’est un point intéressant de la révolution numérique, selon moi : avec ces échanges sur les réseaux sociaux, les blogs ou les chaînes booktube, on peut finir par tomber sur des lecteurs qui ont des goûts similaires aux nôtres, qui s’enthousiasment sur des livres qu’on a adoré, qui font la moue sur des ouvrages qui nous ont agacé. Là, c’est la mine d’or : trouver son jumeau astral littéraire serait l’un de mes rêves, afin qu’il puisse me conseiller avec un goût infaillible. Pas forcément que des « bons » livres… mais forcément des livres qui me plaisent. Sans déception. Jamais.

Hélas, si côté amour j’ai trouvé mon âme sœur, côté littéraire j’attend toujours.


« Que regardes-tu en premier chez une fille ?
– Sa bibliothèque. »