Préparer un questionnaire de bêta-lecture

« Dis, tu m’aimes ?
Non. Mais je te comprends, et c’est déjà pas mal. »


Je te l’ai expliqué ICI, je pense que la meilleure façon de procéder à une bêta-lecture est de demander aux relecteurs de renseigner un questionnaire bâti sur mesure pour l’occasion. D’expérience, c’est BEAUCOUP plus efficace que de laisser chacun te parler de ce qu’il veut.

Depuis, on m’a beaucoup sollicité pour obtenir un « bon modèle de questionnaire ». À force de donner des conseils en privé je crois qu’il est temps de synthétiser mes remarques dans un article.

La mauvaise nouvelle

Je ne pense pas qu’il existe de questionnaire générique (avec des questions types qui fonctionneraient pour n’importe quel livre) qui soit adapté à une bêta-lecture. J’en ai vu passer plusieurs sur le net, et pour moi aucun ne va dans le bon sens. Cela signifie (je préfère te le dire tout de suite) que moi non plus je ne te donnerai pas de modèle de questionnaire prêt à l’emploi.

Se poser la bonne question

En premier lieu, il faut comprendre à quoi sert ce questionnaire et ce que tu cherches à en obtenir. Beaucoup de questionnaires que je vois passer intègrent des questions du genre « avez-vous aimé ceci ? » ou « qu’avez-vous pensé de cela ? ».

Au risque de te surprendre (et pardon à mes amis bêta-lecteurs) je te livre mon avis personnel : on s’en moque. En tout cas, je m’en fiche de savoir ce que le bêta-lecteur pense ou aime.

Quand on écrit, il me semble plus important d’être compris que d’être aimé. Aussi, ce que je cherche à savoir pour ma réécriture, ce n’est pas vraiment si mon bêta-lecteur a aimé mon livre, c’est s’il a lu le livre que je pensais avoir écris.

En conséquence : à éviter

De mon expérience personnelle, je retire que ce qui concerne la subjectivité du lecteur n’apporte pas grand chose d’utile. Chaque lecteur est différent, a des goûts distincts, et a donc « son avis ». Tu t’arracheras les cheveux si ton objectif est de plaire aux gens. La plupart du temps, tu ne connais même pas personnellement tes bêta-lecteurs, et donc leurs avis subjectifs resteront à jamais… eh bien, justement, subjectifs. Je te déconseille les questions du genre :

> avez-vous aimé ceci/cela ?
> que pensez-vous de ceci/cela ?

Traiter une réécriture sur la base de ces réponses, c’est juste un enfer (je le sais, hein : comme tout le monde j’ai essayé, et je console régulièrement des auteurs déprimés qui tentent en vain de réécrire leur texte à partir de ces retours disparates).

Autre point : nous ne sommes plus à l’école et tes lecteurs ne sont pas tes profs. Inutile de leur demander de te donner une note (déjà que j’ai cette habitude en horreur chez les blogueurs !). Cela ne t’aiguillera en RIEN sur les améliorations à apporter en réécriture. Donc laisse tomber les questions du genre :

> comment noteriez-vous ce chapitre/ce livre de 1 à 10 ?

Enfin, à ta place j’esquiverais les questions techniques dignes d’un comité de lecture. Trop de questionnaire sont formatés sur ce modèle. Leurs concepteurs oublient qu’un bêta-lecteur n’est ni un coach littéraire ni un éditeur. Tes bêta-lecteurs ne sont pas là pour évaluer la qualité de ton travail ni pour te « suggérer des améliorations » (comment le pourraient-ils ? La plupart n’ont jamais écris un livre de leur vie !). Ils ne sont pas des co-auteurs, ils sont des lecteurs-test. Et ce n’est pas pareil du tout.

Donc, à moins d’échanger avec un comparse auteur expérimenté, oublie les interrogations du type :

> avez-vous ressenti un manque de rythme ?
> la gestion des points de vue est-elle réussie ?
> avez-vous remarqué des thématiques lexicales ?
> comment jugez-vous le style ?

Ce serait comme si un compositeur demandait à son public de lui dire s’il a bien géré le changement de tonalité lors du pont, ou s’il ne devrait pas plutôt faire un accord de septième sur le refrain.

Quelles questions poser ?

Mon conseil est d’éviter de créer un questionnaire d’évaluation du livre (oublie donc pour un temps cette notion de « qualité »), mais plutôt de le penser comme un questionnaire de compréhension de lecture.

Au lieu de demander si le lecteur « a aimé » ton personnage, demande-lui par exemple de te le décrire, comme s’il devait le présenter à quelqu’un qui ne connaît pas le livre : qui est-il ? À quoi ressemble-t-il ? Quel est son caractère ? Son objectif dans la vie ? Son problème / sa faiblesse ? Est-ce qu’il a changé à la fin du livre par rapport au début ? Si oui en quoi ?

Tu vas me dire : « ça ne sert à rien qu’il me raconte tout ça, je le sais déjà ! ». Eh bien non, c’est faux. Ce que tu sais, c’est ce que tu as voulu écrire dans ton livre. En posant ce genre de questions, tu verras ce que les lecteurs y ont lu. Et comparer les deux est l’élément le plus important que tu puisses extraire d’une bêta-lecture. Trop d’auteurs prennent pour acquis qu’il s’agit de la même chose (et c’est pour cela qu’ils sont si désespérés quand un lecteur « n’a pas aimé » le livre), alors qu’une large part des « mauvaises notes » ou « mauvais commentaires » sur un livre découlent avant tout d’une incompréhension et d’une différence de perception entre l’auteur et le lecteur.

Plus tes questions parleront de ton histoire, plus les réponses seront précises. Du coup, n’hésite pas à parler vraiment de ton récit : pourquoi le personnage décide de garder le secret au chapitre 4 ? Pourquoi trahit-il tel personnage au chapitre 18 ? Pourquoi il ne se sert pas de son pouvoir au chapitre 12 ? Et l’adversaire ? Pourquoi s’oppose-t-il au héros ? Quel est son plan ? Pourquoi n’achève-t-il pas le personnage alors qu’il est à sa merci au chapitre 7 ?

Sois inventif ! Fais-leur écrire le pitch du roman, demande-leur de t’expliquer ce qu’est ce drôle d’objet du chapitre 2 qui a un nom si bizarre (c’est toi qui l’a inventé), de t’expliquer la fin, ou encore de te dire s’ils perçoivent une morale à l’histoire.

Être un bon auteur, c’est savoir retranscrire en mots ce que tu as en tête. C’est une sorte de télépathie par papier interposé (la marge d’erreur est donc forcément non négligeable). Il n’y a qu’en posant ce type de questions (spécifiques à ton histoire et donc différentes à chaque livre) que tu pourras comparer la vision des lecteurs et la tienne. Et si tu te rends compte que tes lecteurs « n’ont rien compris » à telle ou telle scène, cela signifie que tu t’es mal exprimé, et tu n’as plus qu’à revoir ta copie.

Avantages

Poser ce genre de questions résout quasiment tous les problèmes dont les auteurs se plaignent en bêta-lecture : on arrête de se torturer parce que le lecteur 1 « a aimé  » tel passage alors que le lecteur 2 l’a détesté. Soit le lecteur a lu la scène telle qu’on la voulait (et alors on  assume : tant pis s’il n’a pas aimé), soit il ne l’a pas comprise telle qu’on pensait l’avoir écrite, et alors il n’y a plus qu’à se remettre au travail (même s’il l’a aimée).

En procédant ainsi, les remarques des bêta-lecteurs sont bien plus faciles à gérer : il suffit de comparer ce que les gens ont perçu du livre avec ta vision à toi. Le lecteur a compris ? Parfait. Il n’a pas perçu les choses comme tu l’espérais ? Tu retouches. Détecter les incompréhensions te permet de clarifier ton texte.

J’entends souvent dire « il ne faut pas non plus prendre en compte tous les retours des bêta-lecteurs ». Si tu penses ça, cela prouve simplement que ton questionnaire n’est pas adapté à ce dont tu as besoin (si les réponses que tu reçois te sont inutiles, c’est probablement que tes questions l’étaient).

Charité bien ordonnée…

On me demande souvent à partir de quel moment on peut estimer que son manuscrit est prêt pour la bêta-lecture. Je te propose un indicateur simple : quand tu es capable de répondre toi-même à toutes les questions du formulaire.

Je suis sérieux : une fois que tu as préparé ton questionnaire, remplis-le. Réponds aux questions, fais-toi une sorte de « formulaire de référence », celui que tu aimerais recevoir de la part de chacun des bêta-lecteurs. Cela te fera une bonne base de comparaison.

Cela te permettra de mieux te rendre compte de ce que tu demandes aux bêta-lecteurs en terme d’investissement et de temps, et de vérifier ce que tu attends vraiment comme réponses. Cela te permettra aussi de voir quelles sont les questions redondantes (si tu es obligé de réécrire plusieurs fois la même chose dans tes réponses, c’est que tu as posé plusieurs fois la même question sous des formes différentes).

Si tu ne butes sur aucune question, tu peux envoyer ton manuscrit. Si tu bloques sur quelque chose, si tu as du mal à répondre, cela signifie que toi-même tu ne comprends pas bien ton texte (et ne rigole pas, ça arrive bien plus souvent que tu ne le crois) ou que tes questions sont trop floues.

Attention ! Si tu as suivi mes conseils, ton questionnaire contient énormément de spoilers (il raconte quasiment tous les moments clefs de ton histoire) ! Donc précise bien à tes lecteurs (en MAJUSCULE, en gras et en rouge) de ne l’ouvrir qu’après la fin du livre (si tu es parano tu peux ne leur envoyer que sur demande une fois qu’ils ont fini la lecture).

Voilà ! Je sais que ces conseils vont un peu à contre-courant des questionnaires de bêta-lecture habituels. Néanmoins, personnellement, évoluer vers ce type de questionnaires a complètement changé ma vision de la bêta-lecture, et même ma relation avec mes relecteurs (ces derniers sont souvent mal à l’aise quand on leur demande de juger de la qualité d’une histoire, alors tout simplement je cesse peu à peu de le leur demander, car ce n’est pas leur rôle).

M’enfin, ce n’est que mon avis.


Un autre article évoque la difficulté de transcrire ce que l’on pense :
Au secours, mes lecteurs n’aiment pas mon personnage !

Sinon, je parlais déjà de bêta-lecture dans les articles suivants :
Réussir sa phase de bêta-lecture
Être un bon bêta-lecteur


« Sérieux, tu ne m’aimes pas ?
Roh, tu es lourd… »


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10 pistes pour mieux supporter la critique

« Hum, ça fait du bien là où ça fait mal…
– Tu es devenu masochiste ?
– Pas trop le choix : je suis auteur. »


À moins de n’écrire que pour soi-même et de ne jamais exposer nos textes aux regards des autres, nous autres auteurs avons une activité publique. Cela signifie qu’il faut s’attendre à avoir des retours sur les histoires que nous publions, et malheureusement certains de ces retours peuvent être moins enthousiastes que ceux escomptés. Oh, bien sûr, « la critique est utile ». Tout le monde sait ça. Cela ne l’empêche pas de faire mal.

Petit guide de survie à l’attention des auteurs qui souhaitent le rester.

Pourquoi la critique fait-elle mal ?

Il y a, je le pense, de profondes raisons culturelles et sociales. Combien de fois, dans la vraie vie, taisons-nous des reproches à des amis ou de la famille, afin d’éviter les conflits ? Oncle Roger a mauvaise haleine, mais on n’ose pas le lui avouer. Tout simplement, ça ne se fait pas. En conséquence, la critique brise les conventions établies : nous avons l’impression de subir une gifle en public et en éprouvons de la honte. Combien de fois ai-je lu « ça ne se fait pas de dire des choses pareilles ! » de la part d’auteurs outrés ?

Pourtant, qui écrit la critique ? Et pour qui ? Le fait est que, en général, les critiques ne nous sont pas adressées. Un commentaire sur Amazon, c’est un lecteur qui parle à d’autres lecteurs. Il avertit les autres qu’oncle Roger sent un peu de la bouche, et pas de chance si Roger tombe sur ce message. Du coup, bien souvent, ce qu’on considère comme une attaque personnelle n’est pas une attaque, et est encore moins personnelle. C’est comme surprendre une conversation entre deux individus qui parlent de nous dans notre dos.

Alors oui, oncle Roger va se sentir très vexé et honteux que l’information sur sa mauvaise haleine soit devenue publique. Mais si ça fait si mal, c’est que la plupart du temps, l’auteur ne s’y attend pas. Pas vraiment. Il n’a pas anticipé la critique : il se sent être « quelqu’un de bien », qui a travaillé dur. Qui critiquerait ça ? Hé, cela ne se fait pas !

Quelques pistes

1) Cesse de croire que tu « mérites » des commentaires positifs parce que tu as beaucoup travaillé. C’est faux. On ne mérite pas des compliments parce qu’on travaille beaucoup, on mérite des compliments lorsqu’on travaille bien. Tu peux avoir mis beaucoup d’efforts et de temps dans un livre, s’il comporte des défauts, tu récolteras des critiques. Et c’est normal. C’est sain !

2) Attends-toi à ces commentaires négatifs. Ils ne manqueront pas de venir, c’est certain, alors prépare-toi. Regarde les notes de tes auteurs préférés sur Amazon : tous récoltent des commentaires négatifs. Aucun de tes textes n’est irréprochable. Et ce n’est pas parce que certaines personnes les aiment que cela « annule » leurs imperfections.

3) Ne les écarte pas. Comme on retire vivement la main de la flamme qui nous brûle, c’est un réflexe de les rejeter. De plus, certains commentaires manquent de tact, sont parfois maladroits ou injurieux. C’est alors tellement plus simple de se braquer ! Pourtant, ces critiques sont des mines d’informations. Regarde-les dans les yeux. Même grossier, un commentaire du type « le personnage principal est un casse-couilles de première ! » est une sacrée piste à suivre. Les commentaires négatifs sont souvent prolixes. Profite-en.

4) Ne te cache pas derrière de fausses excuses. Bannis de ta bouche des répliques comme « cela ne se fait pas de dire ça », « on ne peut pas plaire à tout le monde », « ça n’a pas fonctionné pour lui mais ça plaira à d’autres », « il n’a rien compris, c’était voulu ». Ce ne sont que des tactiques d’évitement.

5) Ne réponds JAMAIS aux critiques : soit tu penses que la critique a du sens et tu t’en sers pour améliorer tes écrits, soit tu la mets de côté. Point. La critique est le ressenti d’un lecteur, tu ne peux pas argumenter contre ça. Il ne peut pas avoir tort de ne pas avoir aimé ton livre.

6) Distingue l’œuvre de l’auteur : la critique pointe les défauts de ton histoire, elle ne dit pas du mal de toi (tes lecteurs ne te connaissent pas). Alors arrête de faire ton Calimero, personne ne t’en veux. Essuie tes yeux, relève le nez de ton nombril et repenche-toi sur tes histoires.

7) Sers-toi de ces critiques de façon concrète pour t’améliorer. Essaie pour de vrai de faire en sorte qu’on ne puisse plus te critiquer sur ce sujet à l’avenir. Documente-toi. Travail ce point. Le lecteur a « mal compris » ? Fais en sorte qu’on ne puisse plus te comprendre de travers. Une critique négative dont tu as appris quelque chose n’est plus négative.

8) Persévère. Quoi, tu croyais être bon du premier coup ? Remporter ton premier concours de nouvelles ? Vendre des milliers d’exemplaires de ton premier livre ? Rédige d’autres histoires. Continue. Tu verras, il est plus facile d’accepter la critique avec l’expérience : avec le temps on se connaît mieux soi-même, on acquiert de la confiance dans son travail et dans son jugement ; et on la comprend mieux, cette critique. Il devient alors plus aisé de la considérer pour ce qu’elle est (une opportunité d’amélioration).

9) Recherche la critique. Mieux que de l’attendre, va au-devant d’elle ! Choisis des relecteurs bienveillants mais exigeants et capables de dire les choses. Cela t’habitue, en plus de te faire progresser. S’entourer d’une cours de « béni-oui-oui » qui te répète à chaque bêta-lecture à quel point ton livre est génial n’est pas seulement inutile : c’est dangereux (en ce qui me concerne, un bêta-lecteur dont aucune remarque ne me permet d’améliorer mon livre est rayé de ma liste – no offense).

10) Choisi comme objectif d’auteur le fait de produire de bons textes, pas d’être aimé. Ainsi, chaque critique sera une opportunité d’avancer vers ton objectif, au lieu de t’en éloigner. Les étoiles et les likes ne sont pas des preuves d’amour…

M’enfin, ce n’est que mon avis.

PS : pour éviter que tes bêta-lecteurs ne fassent trop mal à ton Ego hypersensible par inadvertance, rappelle-toi quand même que tu peux leur donner quelques consignes simples à respecter.


« Allez vas-y, fais-moi mal !
– Repose cette cravache tout de suite, et reprends ton stylo ! »

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Réussir sa phase de bêta-lecture

« Ton lecteur là, il m’a tout l’air d’un gros bêta.
— En effet. »


[Article publié dans sa première version le 11/01/2016, complété le 09/12/2016]

J’ai déjà cité ici mes bêta-lecteurs. Ou sur ma page FB. Ou sur Twitter. Mais je n’ai pas expliqué ce qu’ils sont, à quoi ils me servent, et pourquoi je leur dois tant. Il est l’heure de leur rendre hommage… et d’en profiter pour te donner quelques conseils pour faire de ta bêta-lecture un exercice vraiment profitable.

QUOI ?

Un bêta-lecteur est une personne à qui l’auteur envoie une « bêta » de son livre (une version non définitive, mais très avancée) afin qu’il le lise et en fasse un retour. C’est un « lecteur test ».

POURQUOI ?

Pour la même raison qu’on teste n’importe quel produit avant de le mettre sur le marché : pour vérifier qu’il « fonctionne » comme on l’espère. Ce principe de lecteur test ne se limite pas aux auteurs débutants ou amateurs : la plupart des écrivains ont recours à un ou plusieurs bêta-lecteurs.

QUI ?

La plupart des auteurs conseillent d’éviter de les choisir parmi les amis ou la famille ; la plupart des auteurs le font pourtant. Le fait est qu’un bon bêta-lecteur est avant tout une personne en qui on a confiance et qu’on connaît assez pour savoir qu’on est « sur la même longueur d’onde » : pas étonnant alors que plusieurs auteurs célèbres reconnaissent se faire relire par leur conjoint(e).

Pourtant, il y a de bonnes raisons d’éviter de faire appel à des proches : malgré toute leur bonne volonté, ils ne seront jamais objectifs, et seront soit complaisants, soit au contraire signaleront des « problèmes imaginaires » (des éléments qu’ils n’auraient jamais considérées comme des problèmes s’ils les avaient lus chez leur auteur préféré).

Le mieux est encore de traîner dans des cercles d’écriture ou de lecture (réels ou en ligne) et de sympathiser avec d’autres auteurs avec qui on se sent bien : cela permet d’envoyer son manuscrit à des gens :
— bienveillants ;
— assez éloignés de nous pour qu’ils restent objectifs, et osent dire ce qui doit être dit.

COMBIEN ?

À brûle-pourpoint, je serai tenté de dire qu’on n’en a jamais trop. Les bêta-lecteurs ne courent pas les rues, et rares seront les fois où un auteur sera amené à refuser d’aussi bonnes et généreuses volontés. Évidemment, questionner des lecteurs signifie « prendre le temps d’étudier leurs réponses » : avoir vingt bêta-lecteurs, c’est accepter d’étudier vingt retours. Autant dire que, si on a la chance de pouvoir choisir, mieux vaut sélectionner ses bêta-lecteurs de façon stricte. Le but est tout de même de pouvoir croiser des retours multiples. Au moins quatre ou cinq me semblent un minimum.

COMMENT ?

La plupart des auteurs se contentent d’envoyer leur manuscrit à leurs bêta-lecteurs, leur demandant de faire remonter tout type de remarques (sur le fond, sur la forme). En général, c’est déjà tellement sympa qu’un bêta-lecteur fasse ce travail qu’on ne lui impose rien sur la méthode ou le résultat. Certains répondent en une impression générale de quelques lignes ; d’autres annotent tout le manuscrit.

Pourtant, ce n’est pas la meilleure façon de procéder. À ton avis, qu’est-ce qui est le plus efficace pour tester un logiciel : un kit de vérification listant les principaux points à checker ? Ou lâcher un utilisateur devant en disant « dis-moi ce que tu en penses ? ».

Évidemment, la première solution est de loin la plus pertinente : je laisse mes bêta-lecteurs libres de me dire ce qu’ils veulent, mais j’exige aussi d’eux qu’ils répondent à un « questionnaire de lecture » spécialement créé pour l’occasion. J’y aborde différents sujets : des points clefs de l’histoire, des personnages majeurs. Je leur pose des questions pour vérifier qu’ils ont bien compris l’intrigue, ou les motivations du héros, ou certains aspects de l’univers. Cela me permet de croiser les réponses. Ainsi, même si tu n’as que trois bêta-lecteurs, tu auras clairement trois avis sur chacun des sujets qui te semblent importants… alors que si tu ne demandes rien, peut-être qu’aucun d’eux n’abordera les points qui te tiennent à cœur. Pouvoir croiser des réponses multiples sur des thèmes précis n’a pas de prix. Et si certains bêta-lecteurs soulignent d’autres choses « en plus », c’est du bonus.

POUR QUEL RÉSULTAT ?

La bêta-lecture apporte des commentaires, qui doivent permettre à l’auteur de prendre du recul sur son texte, chose qu’il a bien du mal à faire tout seul alors qu’il bosse dessus depuis des mois. De mon questionnaire, j’attends de vérifier que mes lecteurs ont bien compris le livre comme je l’espérais. Ce que j’attends de mes testeurs, c’est qu’ils m’indiquent où ils ont été gênés, et m’obligent ainsi à m’interroger. Cela apporte de la remise en question, et j’ai systématiquement des remarques sur des éléments qui me semblaient limpides et immuables.

Souvent, les bêta-lecteurs ne peuvent s’empêcher de faire des suggestions de changements : c’est toujours intéressant à lire, même si la plupart du temps je les trouve hors de propos. J’ai lu un jour une citation d’un auteur américain qui disait en substance : « si un lecteur te signale qu’il y a un problème à un endroit de ton livre, neuf fois sur dix il aura raison ; s’il te suggère une solution pour remédier au problème, neuf fois sur dix il aura tort ». D’expérience, je trouve cela très vrai.

Voilà à quoi me servent mes bêta-lecteurs : non pas à savoir s’ils ont « aimé » ou pas, ni à me donner des idées de modifications… mais savoir si mon texte a produit les effets désirés aux endroits désirés ; s’ils ont apprécié les personnages que je voulais qu’ils apprécient ; s’ils ont compris le message que je voulais faire passer ; s’ils ont été surpris quand je voulais les surprendre ; s’ils ont compris mes descriptions. Bref : si le livre « fonctionne ».

On a construit la machine : il est temps d’effectuer les réglages avant publication. On comprendra donc qu’une bonne bêta-lecture oblige presque toujours l’auteur à une profonde remise en question de son texte. C’est le point de départ de la phase de réécriture la plus importante du job d’auteur… qui peut aussi être la plus longue.

RÉCAPITULATIF

Les six clefs d’une bonne bêta-lecture :

1) de « bons » bêta-lecteurs : bienveillants mais francs (et donc pas trop proches) ;
2) en quantité suffisante : la principale utilité est de croiser les avis. Je pense qu’on n’en a jamais vraiment trop (tant qu’on est un peu organisé).
3) avec un temps suffisant : à évaluer en fonction du texte. Personnellement, pour un roman, je laisse au moins 1 mois aux lecteurs : il faut du temps pour faire du bon boulot.
4) avec un texte bien abouti : si c’est pour qu’ils signalent des choses que l’auteur sait déjà et a déjà l’intention de modifier, ce n’est pas la peine, tout le monde perd son temps. On n’envoie donc pas un « premier jet », mais un manuscrit bien travaillé.
5) avec un questionnaire précis : surtout ne pas être feignant en voulant rédiger un questionnaire générique réutilisable (les questions posées auraient peu d’intérêt). Prendre le temps de rédiger un questionnaire spécifique au texte. Les miens font plusieurs pages, et comportent toujours de gros spoilers : j’avertis bien mes bêta-lecteurs de ne les ouvrir qu’après avoir terminé le livre.
6) avec du temps de réécriture prévu ensuite : si l’auteur demande aux bêta-lecteurs de rendre leur avis pour le 15 du mois parce qu’il publie le 30, il leur fait perdre leur temps. Cela signifie qu’il n’a pas l’intention de modifier son livre de façon profonde, et c’est leur demander beaucoup de boulot pour rien. Une bonne bêta-lecture (qui respecte tous les critères ci-dessus) pousse presque toujours à de profondes modifications. Il faut avoir conscience qu’après la bêta-lecture débute la partie la plus importante de la réécriture, qui peut vite se révéler la plus longue : mieux vaut prévoir plusieurs semaines voire plusieurs mois entre la bêta-lecture et la sortie du livre ! (**)

M’enfin, cela ne reste que mon avis   😉

PONCIF

Mes livres n’auraient pas été ce qu’ils sont sans leur travail : oui, c’est un poncif, mais c’est « vraiment vrai ». C’est une tâche ingrate, car on demande aux bêta-lecteurs de lire un texte non définitif ; ils font des remarques dont on ne promet pas de tenir compte ; et même si c’est le cas, personne ne saura jamais quel impact ils ont vraiment eu. Ils sont des « lecteurs de l’ombre ». Merci à eux.


(*) Sur mon roman « La Colère d’une Mère » (460 pages — fantasy), ma team de bêta-lecteurs était composée de 8 personnes : 5 membres de la communauté DraftQuest (rencontrés lors du MOOC « Écrire une œuvre de fiction », dont la saison 5 débute en 2017) ; 1 autrice autoéditée de fantasy ; 1 blogueuse littéraire ; 1 amie proche très douée en orthographe.

(**) Le livre, parti en bêta-lecture le 06 août 2016, est paru au mois de décembre de la même année.

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À la recherche de bons livres

« Lire de bons livres nous empêche d’apprécier les mauvais »
Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates (Mary Ann Shaffer & Annie Barrows).


J’ai vu passer cette citation sur twitter sans savoir d’où elle était tirée, et trois jours plus tard je la découvrais en lisant « Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates » (Mary Ann Shaffer & Annie Barrows). Ma première réaction a été de sourire et de penser : « tellement vrai ! ». Puis j’en suis revenu à la problématique habituelle concernant le jugement des livres, à savoir que la qualité d’un livre est carrément subjective.

J’ai toujours beaucoup lu, mais j’ai le souvenir d’avoir longtemps été bon public. Très bon public. Adolescent, j’enchaînais les livres, et les jugeais tous bons. Bien entendu, certains m’enthousiasmaient plus que d’autres, mais mes avis balançaient essentiellement entre « j’aime ! » et « j’adore ! ». En cela je me reconnais parfaitement dans cet extrait d’interview de Patrick Rothfuss (auteur de fantasy américain) : « CS Lewis, JRR Tolkien et Anne Mc Caffrey tiennent une place particulière dans mon cœur. Mais honnêtement, je lisais à peu près tout ce qui me passait entre les mains en science fiction et Fantasy. Je ne faisais pas de discrimination. Je lisais presque un roman par jour entre 10 et 18 ans, et les ai tous aimés. Ce n’est qu’après avoir fréquenté le lycée quelques années que j’ai commencé à être insatisfait. Lorsque vous avez 14 ans, tout ce qui est avec une épée et un dragon est plutôt cool. Mais lorsque vous avez 21 ans, que vous avez lu 2000 romans de Fantasy, vous commencez à réaliser que certains de ces livres, eh bien, ils n’étaient pas si bons. Ok, soyons honnêtes : la plupart étaient pourris ».

Aujourd’hui, je me définis comme un lecteur difficile. Très difficile. C’en serait presque à se demander pourquoi je continue de dévorer autant d’ouvrages, plus prompt que je suis à critiquer qu’à complimenter. Bien sûr, j’ai conscience que – pour un auteur – parler d’un livre en mal fait sacrément prétentieux : cela sous-entend toujours qu’on se pense capable de faire mieux. Je ne râle donc qu’en privé, voire dans ma barbe… mais cela ne change rien à l’affaire : je suis devenu snob, comme ces amateurs du septième art qui fustigent toutes les sorties cinéma de la semaine, ou ces musiciens qui se moquent des chansons qui inondent nos ondes radios.

Le problème est que désormais, je suis « de la partie ». On n’apprécie pas de la même façon une rediffusion sportive quelconque à la télé selon qu’on pratique soi-même ce sport ou pas ; de même qu’un comédien visionne un film avec un regard très personnel, ou qu’un musicien écoute un titre avec une toute autre oreille. Peu importe son niveau personnel dans l’activité en question : quand on est de l’autre côté du miroir, on réalise que certaines choses très simples impressionnent le public ; que d’autres choses bien plus compliquées passent inaperçues. On applaudit certains confrères pour des raisons que les autres ne comprennent pas ; on grimace devant certaines œuvres pourtant très populaires. Qu’on le veuille ou non, notre point de vue est biaisé. Pas forcément meilleur ou plus pertinent, j’insiste : simplement, on ne juge pas sur les mêmes critères, et on obtient donc parfois des résultats différents. Ceci explique en partie certains grands écarts entre des succès populaires et des succès critiques.

Je passe encore des moments merveilleux avec les livres… mais moins souvent qu’avant. Je dois en lire plusieurs et encaisser quelques déceptions avant de ressentir de nouveau cet enthousiasme d’ado, ce besoin de tourner la page suivante sans réussir à m’arrêter. Quand j’en trouve un qui me fait cet effet-là, j’en suis d’autant plus exalté. Heureusement, nous vivons désormais dans un monde où il n’y a rien de plus facile que de se renseigner sur un ouvrage avant acquisition : prix obtenus, évaluations des lecteurs sur les librairies en ligne, réputations sur les réseaux sociaux, avis de sites spécialisés comme de blogueurs amateurs, etc. Conscient qu’il est facile d’être trompé, je multiplie les points de vue en quelques clics, et recherche fébrilement le titre qui saura me faire frémir de plaisir.

C’est un point intéressant de la révolution numérique, selon moi : avec ces échanges sur les réseaux sociaux, les blogs ou les chaînes booktube, on peut finir par tomber sur des lecteurs qui ont des goûts similaires aux nôtres, qui s’enthousiasment sur des livres qu’on a adoré, qui font la moue sur des ouvrages qui nous ont agacé. Là, c’est la mine d’or : trouver son jumeau astral littéraire serait l’un de mes rêves, afin qu’il puisse me conseiller avec un goût infaillible. Pas forcément que des « bons » livres… mais forcément des livres qui me plaisent. Sans déception. Jamais.

Hélas, si côté amour j’ai trouvé mon âme sœur, côté littéraire j’attend toujours.


« Que regardes-tu en premier chez une fille ?
– Sa bibliothèque. »

Écrire une bonne scène de combat ou d’action (2/2)

« En garde !
— Pourquoi tu me dis ça ?
— Pour la forme… »


 

Suite de mon article sur la rédaction d’une scène de combat ou d’action, et petit point sur la forme.

1) Rythme varié

Un conseil récurrent sur les blogs d’écriture évoque la concision des phrases : on dit souvent qu’il faut éviter les descriptions (elles nuisent à l’action et provoquent des lenteurs) et qu’il faut privilégier les phrases courtes, parfois même sans verbe. Ce faisant, on donne une impression de tempo rapide. Tac-tac-tac.

Le problème, c’est que se lancer dans une série de phrases courtes, c’est se lancer dans un sprint. Cela conviendra si l’auteur écrit une scène de taille très réduite, mais s’il souhaite décrire une scène de longue haleine, l’auteur s’essoufflera à n’enchaîner que des phrases concises, et le lecteur avec.

Plutôt que de dire « scène d’action = phrases courtes », j’ai plutôt envie de dire « scène d’action = variation de rythme ». C’est la monotonie qui provoque l’impression de lenteur, même à tempo rapide (si ça fait deux heures que tu roules à 180 km/h sur l’autoroute, tu as l’impression de te traîner et tu t’endors au volant). Les brusques variations donnent une impression de vitesse (et ce même si tu conduis une vieille poubelle dans de petites rues où tu ne peux pas dépasser les 50 km/h).

2) Yoyo émotionnel

Tu connais le principe de l’ascenseur émotionnel ? C’est rêver d’une soirée pizza toute la journée, et apprendre au dernier moment que le camion-pizza près de chez toi est fermé (> déprime). Ou au contraire, faire croire à ton gamin qu’il n’y a plus de glace pour le dessert, alors que tu en as racheté en secret (> explosion de joie). Dans les deux cas, la pizza et la glace sont identiques, et ont le même goût, mais on en a renforcé la valeur (l’absence dans le premier cas, la présence dans le second) par une attente opposée.

L’auteur peut donc construire sa scène d’action sur ce principe : le but est de jouer sur le dénouement positif/négatif de l’action, en alternant espoir et désespoir, afin de renforcer la puissance du mouvement suivant.

yoyo

Par exemple :
— un adversaire se présente face au héros et fait une démonstration de puissance > il a l’air super fort, aucune chance que le héros le batte !
— après quelques assauts manqués, le héros a une idée astucieuse > l’espoir naît chez le lecteur, car on lui montre une possibilité de fin positive là où il ne l’avait pas imaginée.
— le héros tente… réussit sa manœuvre… mais ce qu’il avait pris pour une faiblesse de l’adversaire n’en était pas une, et le méchant ne subit aucun dommage > le désespoir est renforcé chez le lecteur : si même « ça » ne marche pas, il n’y a rien à faire !
Etc.

Ou à l’inverse :
— un adversaire se présente face au héros : il ne paie pas de mine, aucune chance que notre valeureux héros perde contre ce tocard !
— après quelques assauts où le héros ne parvient pas à atteindre l’autre, le protagoniste est blessé sans comprendre comment : il doute et le lecteur aussi, car on lui montre une possibilité de fin négative là où il ne l’avait pas imaginée.
Etc.

Selon la longueur de la scène, l’auteur peut alterner plusieurs fois espoir et désespoir, chaque poussée dans un sens renforçant le mouvement suivant. Analyse donc la scène de bataille du Gouffre de Helm dans le film Le Seigneur des Anneaux : à chaque moment d’espoir et morceau de bravoure répond un retournement négatif qui replonge le spectateur en plein désespoir, avant qu’une nouvelle étincelle d’espoir ne s’illumine, etc.

Décrire une longue passe d’armes sur plusieurs pages sans que l’un ou l’autre des protagonistes n’aie jamais vraiment l’avantage, c’est ennuyeux. Idem pour une course-poursuite : une bonne scène du genre n’arrête pas de nous faire balancer entre certitude que le héros va s’échapper, et certitude qu’il ne le pourra pas. Nous montrer les deux protagonistes se courir après deux heures durant sans que l’écart entre eux ne varie, c’est chiant.

Tous les maîtres de l’action, en littérature comme au cinéma, sont avant tout des maîtres du rythme.

3) Vocabulaire

J’ai volontairement conservé ces conseils pour la fin, car tu les as surement déjà lus ailleurs : dans une scène d’action, les phrases et les mots doivent être aussi percutants que des coups de poing. Encore plus que d’habitude, le choix du vocabulaire ou des verbes doit être précis. On évite les verbes ternes et les termes génériques, on choisit des verbes d’action, on favorise la forme active… car on veut évoquer beaucoup en peu de place, à un tempo rapide (avec la nuance apportée plus haut sur la gestion du rythme).

Lors de la nuit de l’écriture Nice Fictions du 04 juin 2016, un débat nous a tenu en haleine un moment sur l’intérêt du vocabulaire technique : doit-on user des termes d’escrime ? Des noms d’armes peu communes ? Parfois, l’auteur verse dans le péché d’orgueil en intégrant le fruit de ses travaux de recherche, au prix de la compréhension de l’action par le lecteur néophyte ; parfois, il s’agit juste d’utiliser le bon mot au bon endroit dans le bon contexte. Il n’y a pas de règle absolue, et tout dépend du style habituel de l’auteur, du genre du récit, du public visé. On ne peut que conseiller à l’auteur d’effectuer sérieusement son travail de recherche, et de faire le tri en toute conscience de l’effet que cela aura sur un public non averti.

Voilà !

Ce sont nos avis sur la rédaction de scènes d’actions… ou tout au moins le résumé, puisque cette table ronde nous aura occupé une bonne heure et demie.

😉


« Ils bataillèrent deux jours et deux nuits durant…
— Ouais, ben quand tu vois dans quel état je suis après une simple nuit blanche à écrire ! »

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Écrire une bonne scène de combat ou d’action (1/2)

« Tu veux te battre ?
— Hum ? »


 

Dans la nuit du samedi 04 juin 2016, l’association Nice Fictions organisait — dans le cadre du Festival du livre de Nice — une Nuit de l’écriture. Nous étions une quinzaine d’auteurs réunis dans un cadre merveilleux pour écrire : la bibliothèque universitaire, intégralement vide pour nous.

J’y animais l’une des tables rondes sur la rédaction d’une scène de combat ou d’action (1). Voici un résumé de ce qui s’y est dit. Je te parlerai de la forme dans une seconde partie de l’article… mais aujourd’hui parlons du fond, avec des éléments importants à définir avant même d’attaquer l’écriture.

1) Qui se bat, et quels sont les enjeux ?

Imagine : là où tu trouves actuellement, deux individus font irruption en se battant l’un contre l’autre, faisant de toi le spectateur de leur affrontement. Le duel peut-être superbe et magnifiquement chorégraphié : tu ne seras pourtant pas très impliqué émotionnellement. La raison en est simple : tu ne les connais pas, tu n’as aucune idée de la raison du combat ni de ce qui est en jeu. Or, une bonne scène d’action, c’est une scène où l’on tremble, où l’adrénaline s’insinue dans nos veines à travers la page… et cela ne peut avoir lieu que si on espère une issue spécifique à la scène, et qu’on en craint une ou plusieurs autres.

— quels sont les personnages en action ? Le lecteur les connaît-il ? A-t-il des raisons d’espérer la victoire de l’un ou l’autre ?

— quel est la raison d’être de cette scène d’action/de ce combat ? Quels sont les enjeux en cas de défaite/victoire ?

Il est très préférable que le lecteur ait un parti pris dans la scène, car sans cela, même si l’écriture est belle, il lui sera bien difficile de s’intéresser à l’action. On doit donc lui avoir « exposé » la scène en amont (personnages, motivations, enjeux) afin qu’il puisse désirer ou craindre la victoire de l’un ou de l’autre. Certains auteurs ouvrent leurs livres directement sur un combat avec des personnages inconnus du lecteur : ils se pensent astucieux, mais ces scènes sont rarement palpitantes, pour cette simple raison.

Poser clairement les motivations et les enjeux du combat permet en outre d’éviter des incohérences, ou d’avoir des fils conducteurs originaux pour mener sa scène.

Exemple 1 : dans un mauvais polar lu récemment, une scène montre l’héroïne se faire courser en voiture par un « méchant », qui finit par la pousser dans un ravin. Or, dans une scène précédente, l’antagoniste apprend qu’il doit absolument la prendre vivante car elle détient des infos capitales : la pousser à l’accident est donc particulièrement stupide, et l’auteur s’est laissé embarqué par l’action et les clichés (il s’arrange bien sûr pour que le personnage sorte indemne de la cascade).

Exemple 2 : lors de la Nuit de l’écriture, nous avons cité un exemple issu du cinéma, avec une scène de combat/poursuite de Pirates des Caraïbes, dans laquelle plusieurs protagonistes se disputent le coffre renfermant le cœur de Davy Jones. Nous ne craignons pas vraiment pour la vie de nos héros. Tout le sel de la scène réside dans un enjeu autre : le coffre. Un enjeu clair à l’issue incertaine : tout ce qu’il faut pour construire une scène palpitante, le coffre passant de mains en mains au fil de l’action.

2) Où se situe l’action ?

Une scène d’action, c’est une scène visuelle : plus que tout autre, c’est une scène que le lecteur va vouloir imaginer et visualiser mentalement. C’est même le défaut le plus récurrent, d’après le sondage réalisé samedi soir : la plupart des scènes d’action « qui ne fonctionnent » pas ont un souci de clarté, l’action s’y déroulant étant parfois incompréhensible.

Or, une scène d’action (que ce soit une poursuite ou un combat) est fortement impactée par l’arène. Si elle est floue dans l’esprit de l’auteur, elle le sera dans l’esprit du lecteur. Si tu as déjà fait du jeu de rôle, tu sais bien que s’il existe UN moment où on va prendre le temps de dessiner un plan de la situation, c’est bien au début d’une scène d’action. Il faut donc que l’auteur ait une parfaite vision du lieu de l’action avant d’écrire ; et il faut faire en sorte que le lecteur ait une parfaite vision du lieu au moment de lire.

Astuce : nous verrons dans le prochain article que les descriptions ralentissent et nuisent à une scène d’action ; or, nous venons de voir qu’il faut que le lecteur ait une bonne vision du lieu. Une astuce consiste à placer la scène d’action dans un lieu que le lecteur connait (déjà décrit plus tôt et plusieurs fois dans le livre), ou par faire visiter l’endroit par le personnage juste avant que l’action ne débute.

3) La portée symbolique

Tous les combats n’ont pas de portée symbolique, et n’ont pas à en avoir. Néanmoins, l’auteur devrait se poser la question pour chacun d’eux : y a-t-il « quelque chose » de plus derrière ce combat ? Des valeurs ? Une métaphore autour de l’adversaire ? Un symbole concernant le lieu de l’affrontement ? La scène va-t-elle forcer le personnage à un choix qui reflète le conflit interne qui l’anime ? Ajouter un fil thématique dans la trame de ton combat peut lui apporter un relief important.

Les combats qui restent le plus en mémoire sont ceux qui sont « plus » qu’un simple passage d’action.

M’enfin, ce ne sont que nos avis.

😉

L’article suivant parlera encore des scènes de combat et d’action, mais plus sur l’aspect forme.


(1) Aucun séminariste n’a été blessé durant cette table ronde. Merci spécial à Sybille Marchetto et Léo Lallot, novellistes expérimentés, pour leurs apports précieux à cette table ronde.

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Les personnages qu’on déteste (2/2)

« Je te hais.
— Ah ?
— Oui. Mais j’aime tellement ça… »


 

La semaine passée, nous avons étudié quels traits pouvaient te permettre de faire aimer tes personnages du public.

Aujourd’hui, passons du côté obscur de la force, et voyons ce qui — au contraire — crée de la répulsion chez le lecteur.

Les personnages « qu’on déteste » :

— Ceux qui aiment faire mal, les sadiques, les brutes

Attention : le public n’a absolument aucun problème avec les personnages violents (heureusement, sinon on s’ennuierait sans doute beaucoup ;)). Par contre, si le personnage apprécie de provoquer douleur et peur, c’est une autre paire de manches, et cela devient un vrai obstacle pour se faire aimer du lecteur.

— Ceux qui réalisent des crimes pour des raisons non valables ou à l’encontre de victimes qui ne le méritent pas

Exactement comme pour le point ci-dessus, un personnage peut braquer une banque, voler quelqu’un, frapper ou tuer sans que ça ne dérange le lecteur… si le personnage a une bonne raison de le faire (forcé ? Pour une bonne cause ?) et/ou si sa victime est quelqu’un « qui le mérite » (à justifier dans le récit). Dans le cas contraire, il baissera dans l’estime du public.

— Ceux qui détiennent un pouvoir qu’ils ne méritent pas

Les personnages qui ont du pouvoir (le roi, les politiques, les patrons) partent souvent avec un handicap d’estime et un déficit d’affection, mais le plus souvent le lecteur ne se fait une opinion qu’en se rendant compte si ce pouvoir est mérité et bien utilisé… ou pas. Un roi juste qui veille sur son peuple aura le bénéfice du doute ; un despote qui a pris le pouvoir de force et en fait un mauvais usage sera méprisé.

— Ceux qui ne pensent qu’à eux, qui s’incrustent, les vantards

Nous avons tous eu de mauvaises expériences face à des individus de ce genre. Dès qu’on en rencontre un dans un livre, nos poils se dressent sur nos avant-bras, et le rejet est quasi immédiat.

— Ceux qui ne tiennent pas leur parole

Les indignes de confiance sont méprisés. Là encore, attention aux nuances : un personnage qui fait une promesse et échoue à la tenir (malgré ses efforts) ne rentre pas dans cette catégorie. Celui qui fait une promesse et, dans la scène suivante, fait sciemment tout le contraire, acquiert très vite un surnom injurieux dans la tête du lecteur. La trahison (volontaire) est difficile à pardonner…

— Ceux qui sont trop intelligents

Eh oui : tous les premiers de la classe le savent bien, dans la vie, on n’aime pas les intellos. Si tu souhaites que ton héros possède un gros QI, il faudra compenser avec certains des traits positifs vus la semaine dernière, car il partira d’emblée avec un petit handicap.

— Ceux qui sont fous

Les fous, par définition, sont hors norme, et donc différents : ils font peur. Une légère folie, avec peu de conséquences, peut entrer dans la catégorie des « défauts sympathiques ». Mais attention à ne pas dépasser cette limite bien floue, ou le lecteur pourrait très vite se détourner du personnage.

— Ceux qui n’ont pas d’humour, ne font pas preuve d’autodérision, qui rejettent leurs échecs sur les autres

Tu veux créer un personnage antipathique ? Mets-le face à une situation très amusante, et fais-lui garder un visage impassible voire glacial tandis que les autres rigolent. Ou montre qu’il est prompt à se moquer d’autrui, mais entre dans une fureur terrible à la plus petite moquerie sur sa personne. Ou montre-le commettre une erreur… et en rejeter la faute sur quelqu’un d’autre. Effet garanti.

Comme je l’ai dit la semaine dernière, tout est affaire d’équilibre. Les traits négatifs listés ci-dessus sont tous plutôt « forts » : plus un personnage en cumule, plus il sera difficile (voire impossible) de le faire aimer du public, et plus il faudra contrebalancer avec des traits positifs.

Ensuite, tout dépend du type de récit qu’on construit, du genre, et de ses objectifs d’auteur ! Mais grâce à ces deux listes, tu peux gérer l’affection qu’on aura pour un personnage. Tu es désormais capable de créer un tueur sanguinaire terriblement sympathique, ou un monstre qui ne nous inspire que répulsion, selon tes besoins.

Personnellement, toutes mes fiches de personnage se concluent sur un tableau à deux colonnes où je liste les traits positifs et négatifs, juste pour m’interroger de façon plus ou moins objective sur la perception qu’aura le public du personnage. Les traits négatifs sont si puissants que, la plupart du temps, je les évite pour un protagoniste principal… mais j’évite aussi qu’il ne cumule trop de points positifs. De la même façon, je veille à équilibrer mes antagonistes, afin d’en faire des personnages qui ne soient pas tout noirs. Pas forcément des gens qu’on aime, mais tout au moins des personnalités que l’on respecte.

Mais ce n’est que mon avis.
🙂


 

Les deux listes sont résumées sur un pdf synthétique gratuit téléchargeable ICI.