Utiliser le narrateur omniscient… à bon escient

« Tu es omniscient toi ?
— Je n’en sais rien.
— Du coup, je suppose que non ? »


Je parle souvent de l’avantage d’écrire avec une narration en focalisation interne quand on vise l’immersion du lecteur, et je critique souvent la distance narrative liée à l’emploi d’un narrateur omniscient. Pourtant, il existe d’excellentes histoires rédigées avec l’omniscient, et ce n’est pas un choix « mauvais » par principe !

Hélas ! Beaucoup d’auteurs l’emploient sans le comprendre, le mélangent avec la narration focalisée sans faire exprès, et ne savent pas utiliser ses avantages – pas assez, en tout cas, pour compenser sa fameuse distance narrative. Or, pour lutter contre cette faiblesse, l’auteur a tout intérêt à connaître les points forts de l’omniscient, et à les exploiter à leur plein potentiel.

1) Le caractère du conteur

Un narrateur omniscient est un conteur, dans la plus pure tradition du genre. Si tu as déjà assisté à des contes oraux, tu dois savoir que la personnalité du conteur a une grande importance dans le succès de l’histoire auprès de l’auditoire.

Dans un livre, c’est pareil : l’auteur a tout à gagner à ce que son narrateur omniscient ait une façon de s’exprimer bien à lui, un « style », et pas la langue dans sa poche.

Cela peut se faire dans la veine humoristique :

« Les Vogons. Une des races les plus antipathiques de la galaxie. Pas méchants mais caractériels, bureaucrates, psychorigides au cœur de marbre. Un Vogon ne lèverait pas le petit doigt pour sauver sa propre grand-mère au prise avec une blatte à griffes, la féroce bête de Thral, sans une autorisation en trois exemplaires, signée, transmise, approuvée, rediscutée, perdue, retrouvée, soumise au vote populaire, reperdue et finalement enterrée sous un amas de compost pendant trois mois et recyclée en allume feu. »

H2G2, tome 1 : Le Guide du voyageur galactique (Douglas Adams)

Mais cela peut aussi être plus sérieux, par exemple avec des éléments didactiques :

« Il y avait de nombreux Sacquet et Bophin, et aussi de nombreux Touques et Brandebouc ; il y avait divers Fouille (parents de la grand-mère de Bilbon Sacquet) et divers Boulot (alliés de son grand-père Touque), et une sélection de Fouine, Bolger, Sanglebuc, Trougrisard, Bravet, Sonnecor et Fierpied. Certains n’étaient que de très lointains parents de Bilbon, et d’aucuns qui vivaient dans des coins retirés de la Comté n’étaient à peu près jamais venus à Hobbitebourg. Les Sacquet de Besace n’avaient pas été oubliés. Othon et sa femme Lobelia étaient présents. Ils n’aimaient pas Bilbon et détestaient Frodon ; mais si magnifique était la carte d’invitation, écrite à l’encre d’or, qu’ils avaient trouvé impossible de refuser. Du reste, leur cousin Bilbon s’était spécialisé depuis bien des années dans la bonne chère, et sa table était hautement réputée. »

Le Seigneur des anneaux, Tome 1 : La Communauté de l’Anneau (JRR Tolkien)

Si ton texte se veut neutre, si le lecteur ne « ressent » pas le conteur derrière le narrateur, est-il bien utile que tu écrives en omniscient ? Le narrateur omniscient a tout à gagner à affirmer sa présence. Cette narration devrait te pousser à utiliser un style marqué : flamboyant, sophistiqué, poétique, humoristique ou décalé ? Fais ton choix.

Faire de même en narration focalisée sonnerait faux : la narration focalisée cherche à être la plus transparente possible et à donner l’illusion qu’il n’y a pas de narrateur. L’auteur a alors intérêt à adopter un style proche du personnage et à éviter de faire des vagues stylistiques qui nous sortiraient de sa personnalité. C’est pour cela que l’on dit souvent que la narration focalisée est « moins littéraire ».

Donc si tu aimes faire de la prose et mettre ta patte au niveau de la forme, l’omniscient est très pratique. Mais alors, assume-le, soit un vrai conteur, et déploie un véritable style ! C’est l’un des éléments qui te permettra d’agripper le lecteur en dépit de la distance narrative.

2) Entrer dans les pensées de plusieurs personnages en même temps

Le narrateur omniscient n’est pas limité au point de vue du protagoniste. Voltiger d’un personnage à un autre est clairement un désavantage en termes d’immersion, mais l’omniscient peut compenser cette distance en tirant avantage de la multiplicité des points de vue : le lecteur survole les personnages, certes, mais en zoomant régulièrement et alternativement sur l’un ou l’autre.

L’auteur a donc intérêt à se servir de cette possibilité autant que possible pour mixer les points de vue, dresser des parallèles, utiliser l’ironie dramatique. Si c’est pour rester concentré sur le héros seul, tu t’es trompé de narration : autant écrire en focalisé. Plus tu as de personnages importants dans ton récit, plus le narrateur omniscient peut t’être utile.

« Pete eut l’impression de passer un examen. Il savait qu’il n’était pas bon, mais il ignorait pourquoi. Il bafouilla, tenta de l’impressionner par sa sensibilité alors que Nora se serait parfaitement accommodée d’un gars qui regarde le foot en buvant de la bière. Elle avait grandi avec des frères qui ne savaient pas s’amuser autrement qu’en se faisant des bleus. Elle aimait bien chahuter, rire grassement et faire l’idiote. Elle s’imaginait que Pete lui ressemblait, car il rigolait bien avec ses collègues de bureau. Aussi, son discours sur les mérites relatifs des visions comiques de Woody Allen et Groucho Marx eurent pour effet de la mettre mal à l’aise. Pourtant, il s’agissait bien du même Pete qui avait traversé le bar de hockey complètement nu lorsque Walter Payton avait raté son touchdown lors du vingtième Super Bowl. Si seulement ils avaient su que ni l’un ni l’autre n’avaient réussi à regarder Tess sans piquer du nez au milieu du film ! »

Exemple extrait de « Personnages et points de vue » (Orson Scott Card)

En narration focalisée, l’histoire ci-dessus aurait dû choisir entre le point de vue de Pete ou le point de vue de Nora. L’omniscient, lui, nous montre les deux à la fois et les mets en parallèle. Il y a beaucoup de distance narrative (donc moins d’immersion du lecteur dans les personnages), mais cela est compensé par la mise en comparaison de leurs pensées et l’ironie dramatique qui en découle (le lecteur obtient beaucoup d’informations dont les personnages n’ont pas conscience, et en conséquence la scène est savoureuse).

Donner l’impression au lecteur qu’il maîtrise l’histoire bien mieux que les personnages est un atout pour conserver son intérêt, et une façon d’utiliser la distance narrative à son avantage.

3) Se focaliser sur l’histoire plutôt que sur les personnages

La narration focalisée n’a pas le choix : elle est intrinsèquement liée aux personnages. Le texte se concentre sur ce qui leur arrive, et ne peut pas raconter des faits auxquels ils ne participent pas. L’omniscient n’a pas cette limite et peut parler de ce qu’il veut. Cela rend la scénarisation plus facile, permet d’ajouter des scènes qui se déroulent chez l’adversaire, dans un autre lieu ou à d’autres moments. Le narrateur omniscient est même le seul capable de raconter des événements qui se déroulent dans un lieu vide de tout personnage !

Exemple : Dans le bureau désert, tout semblait calme. Pourtant, une brise venue de l’extérieur s’insinua par la fenêtre entrouverte. Elle fit frissonner le post-it que Julien avait rédigé et collé en évidence sur le clavier de Nathalie. Le papier se détacha, glissa jusqu’au rebord du poste de travail. Hésita. Bascula. Et tomba directement dans la poubelle.

« Dans un ultime sursaut d’énergie, elle étincela, parut catapultée vers le clocheton, coucha ses ailes, échappa aux serres, traversa la grille comme une flèche… et heurta de plein fouet, à l’intérieur du beffroi, une vieille cloche oubliée. Un misérable bong retentit quand la petite fée rencontra le bronze centenaire. »

Les ombres de Wielstadt (Pierre Pevel)

C’est aussi un excellent moyen pour l’omniscient de créer de la tension, car il peut facilement montrer que certains personnages se trompent, échouent à voir ou comprendre quelque chose, mentent, etc.

Exemple 1 : John regarda par la fenêtre, appréciant le calme de la grande forêt qui s’étendait de ce côté-ci de la maison. Il ne remarqua pas la silhouette de la femme, dissimulée dans l’ombre d’un grand chêne, qui l’observait à la dérobée.

Exemple 2 : Le maire avait un air benêt et naïf, et n’avait visiblement aucune information utile. Sophie comprit qu’elle n’obtiendrait rien de plus de lui. Frustrée, elle sortit en claquant la porte. Dès qu’elle fut partie, le maire eut un grand sourire carnassier et se frotta les mains de satisfaction.

L’auteur a tout intérêt à exploiter au mieux ces possibilités pour rendre la narration attractive et dynamique, centrée sur l’intrigue plus que sur les protagonistes, et à utiliser l’ironie dramatique à son maximum (= montrer des choses au lecteur dont ses personnages  principaux n’ont pas conscience).

Le roman d’Estelle Faye « Les Seigneurs de Bohen » use avec subtilité de cette narration. La plupart des personnages principaux ne se connaissent pas. Fait assez rare pour être mentionné : une grande partie ne se croiseront même jamais de tout le récit ! Pourtant, grâce à cette narration, l’autrice passe de l’un à l’autre en tissant entre leurs actions des liens temporels et de causalité. Nous avons donc bel et bien l’impression que les personnages participent à un seul et même récit, une seule et même grande fresque historique. Nous, lecteurs, en avons une conscience bien plus claire que les personnages eux-mêmes.

4) Maîtriser le temps

L’un des défauts de la narration focalisée est que, pour conserver l’immersion, l’auteur doit montrer au lieu de raconter, et que cela prend du temps. L’omniscient est par nature une narration de présentation, qui est dans le raconté « par défaut », donc un peu plus ou un peu moins n’a pas d’importance. L’auteur peut donc se sentir libre de raconter à sa guise, et gagne ainsi la possibilité d’accélérer et ralentir le temps comme il le souhaite sans être limité par les perceptions de son personnage. Cela facilite les ellipses, l’usage de flash-back ou flash-forward, les résumés narratifs. Cela permet à l’auteur de raconter une histoire qui se déroule sur des périodes de temps très vastes, des territoires immenses et avec plein de personnages, sans pour autant écrire une saga en 9 tomes de 500 pages.

« Les sabbats des sorcières secouaient plus que de coutume les forêts des Sicambres, et des démons à la peau rubescente entraînaient hors des vallées les filles un peu trop sages pour les rendre au monde sauvage, au royaume des bois, des brumes et des eaux. Cet hiver-là, les manifestations étranges, ou du moins inhabituelles, se multiplièrent dans l’Empire. Certains, après coup, déclarèrent avoir vu là des signes avant-coureurs des événements à venir. »

Les Seigneurs de Bohen (Estelle Faye)

***

J’ai déjà tenté de t’en convaincre dans mes articles Choisir sa narration : une narration est un outil, et tu as tout intérêt à choisir ton outil en fonction de l’histoire que tu veux raconter – si tu comptes planter des clous, choisis un marteau ; si tu t’apprêtes à utiliser des vis, prends un tournevis (la synthèse des avantages/inconvénients de chaque narration se trouve ICI).

La grande distance narrative et le manque d’immersion de l’omniscient sont de sacrés handicaps. En conséquence, pour rendre ce genre de récit dynamique et captivant, il est indispensable :

  • d’avoir conscience qu’on écrit en omniscient ;
  • de savoir pourquoi on le fait ;
  • de connaître ses points forts et de les utiliser du mieux possible, afin de compenser ses défauts.

M’enfin, ce n’est que mon avis.


L’article se terminait et les voix off entraient en scène pour s’atteler à une conclusion, mais elles furent déstabilisées par un commentaire omniscient.

« Hey ? C’est quoi ça ? » s’étonna la première, qui visiblement ne savait pas lire puisque la phrase précédente répondait à sa question.

« Je ne sais pas mais j’aime bien ! » dit la seconde, qui n’avait rien contre le fait qu’un commentaire issu de nulle part s’occupe de la conclusion à sa place.


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[SCRIBBLOG] Écrire en focalisation interne

[Que sont les articles du Scribblog ? C’est expliqué ICI]

Nouvelle adaptation française d’un article Mythcreants posté sur le blog de la plateforme Scribbook : il y a quelques semaines sur ce blog j’ai posté un article qui t’a visiblement passionné et expliquait comment réduire au mieux la distance narrative lorsque ton objectif d’auteur est de créer de l’immersion. Si ce sujet t’intéresse, tu adoreras cet article technique de Chris Winkle (complet et fourmillant d’exemples), que je te propose chez Scribbook dans une version en français. Bonne lecture !

scribbook-blog-ecrire-en-focal-interne

De nos jours, de nombreux auteurs espèrent reproduire à l’écrit les expériences immersives qu’ils vivent via les séries TV ou les films. Pourtant, de façon ironique, l’immersion dans un texte écrit se fabrique à l’aide d’outils qui n’existent tout simplement pas au cinéma. Celui dont les écrivains ont besoin dans ce cas s’appelle la focalisation interne. Ce n’est pas la seule façon de raconter une bonne histoire ; les auteurs peuvent, à la place, miser sur une plume vive et intelligente, ou sur la poésie de leur prose. Néanmoins, écrire en focalisation interne est ce qui procure au lecteur le sentiment de « vivre l’histoire », et c’est aussi une technique plus simple à maîtriser.

Malheureusement, « plus simple » ne signifie pas « simple ». Pour la plupart des auteurs, une piqûre de rappel sur le sujet ne fera jamais de mal, alors jetons un coup d’œil sur les raisons et les moyens de plonger dans la tête des personnages.

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