[4 Pages pour une narration] Les Aventuriers de la Mer, Robin Hobb

[Que sont les articles « 4 Pages pour une Narration » ? C’est expliqué ICI]

Paragraphe

Aujourd’hui, place aux quatre premières pages du premier tome des Aventuriers de la Mer, de Robin Hobb (cet article fait écho à l’analyse sur l’Assassin Royal de la même autrice).

L’objectif de l’exercice que je te propose est de mieux comprendre les différents types de narration, comment les écrire, et ce qu’une narration particulière implique comme résultat dans un texte. Si tu ne connais pas bien les narrations de base, je t’encourage à lire ou relire la série d’articles Choisir sa narration.

Ensuite, je t’invite à lire ces premières pages en gardant en tête les questions suivantes :

  1. Quelle est la narration employée ?
  2. Comment le sais-tu ? Relève les indices qui t’ont mené(e) à ta réponse. D’ailleurs, question subsidiaire, ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?
  3. Quel est le temps de la narration ?
  4. Qu’est-ce que cette narration permet, dans ce chapitre, qui n’aurait pas été possible (ou plus difficilement) avec une autre narration ?
  5. Si tu as lu mes articles sur la narration, tu sais qu’il existe des difficultés inhérentes à chacune : comment procède l’auteur, dans cet ouvrage ?

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Quelle est la narration employée ?

Dans le précédent article de cette rubrique, nous avions vu que la série de l’Assassin Royal était rédigée à la première personne du singulier. Cette autre série de romans, Les Aventuriers de la Mer, se déroule dans le même univers et est rédigée par la même autrice. Pourtant, d’évidence, ce n’est pas un récit à la première personne : le texte est rédigé à la troisième personne du singulier.

Avons-nous affaire à un narrateur omniscient ou à une focalisation interne ? C’est plus difficile à dire, n’est-ce pas ? Le prologue est peu focalisé et on observe le débat des serpents de mer de l’extérieur, en omniscient ; le premier chapitre au contraire est bel et bien rédigé de l’unique point de vue du pirate Kennit. Crois-moi sur parole : les chapitres suivants seront du même acabit, à la 3ème personne focalisée.

Comment le savons-nous ?

Étudier ces deux chapitres à la suite est un bon exercice et tu devrais désormais être capable de percevoir la différence de narration entre le prologue et le chapitre 1 :

Dans le prologue, nous ne sommes pas « dans » la tête d’un personnage. Dans le premier paragraphe, on pourrait croire que le texte est focalisé sur Maulkin. Mais dans le second, le texte nous fournit des faits « racontés » qui ne viennent clairement pas de lui : « Ses perceptions manquaient de logique et de clarté car, comme beaucoup de ceux qui se trouvaient pris entre les époques, il était souvent distrait et incohérent ». Puis Maulkin monte à la surface alors que nous restons au fond de l’eau à assister au débat entre Shriver et Sessuréa. La dernière phrase enfonce le clou : « Ils allaient partir vers le Nord pour retrouver les eaux d’où ils étaient venus, dans le temps lointain dont bien peu se souvenaient ». S’ils ne s’en souviennent pas, qui donc nous raconte tout ça, à part un narrateur omniscient ?

Dans le chapitre 1, la narration n’est pas la même. Le vois-tu ? Tout est présenté du point de vue du personnage de Kennit, montré par ses yeux, exprimé de son point de vue : « Kennit marchait le long de la ligne de marée sans prêter attention aux vagues salées » ; « Il y avait ancré le Marietta en profitant des vents matinaux » ; « Kennit avait eu l’impression de s’avancer dans une gueule » ; « Kennit avait ordonné à Gankis de l’accompagner » ; « Au dernier coup d’œil que lui avait jeté Kennit, le mousse, perché sur le canot échoué, lançait tour à tour des regards effrayés au sommet boisé de la falaise et au Marietta qui tirait sur son ancre » ; « Kennit en avait perçu l’attraction ». Tout ce qui est expliqué ou évoqué dans ce chapitre est connu du personnage et suit le fil de ses réflexions. Nous sommes donc bien ici en focalisation interne.

Ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?

Le prologue est dans la Présentation : cette introduction est… eh bien, une introduction, presque un avant-propos, un message de l’auteur au lecteur. Robin Hobb nous présente le cadre de son récit et – pour les lecteurs attentifs de ses autres cycles – indique de quoi va parler cette série (en l’occurrence : de la renaissance des dragons).

En revanche, dès cette introduction terminée, nous passons en Représentation. Personne ne nous « raconte » l’histoire de Kennit, nous la vivons avec lui en direct depuis sa tête.

Quel est le temps de la narration ?

Nous sommes là face à un récit à la troisième personne rédigé au passé.

Comme souvent, pas de surprise ni de recherche d’originalité de ce côté-là. Le passé est le temps du récit par excellence, le plus transparent pour la plupart des lecteurs. C’est le choix par défaut d’une histoire : tant que le texte n’a pas besoin d’un autre temps pour une raison précise, mieux vaut écrire au passé, et c’est ce que fait Robin Hobb.

Qu’est-ce que cette double-narration permet dans ces chapitres ?

Pourquoi choisir l’omniscient dans ce prologue ? J’y vois plusieurs raisons :

  • Placer le lecteur dans la tête d’une créature aussi étrange qu’un serpent de mer n’était sans doute pas une option pertinente pour le début d’une série. Indiquer clairement « prologue » et observer ces créatures de l’extérieur permet à Hobb de commencer le récit en douceur, à distance, d’instaurer une ambiance avant une action, et de décrire les serpents de façon directe. Il s’agit d’un choix de simplicité et d’efficacité, permis par la nature même du prologue.
  • Ce ton distant donne un aspect « fable » qui crée une atmosphère particulière, en cohérence avec une œuvre de fantasy qui parle de dragons. L’omniscient permet à Hobb de transmettre des informations dont les serpents n’ont pas conscience et en particulier d’insister sur le temps : « L’hiver n’est pas venu depuis cent ans » ; « […] des souvenirs du temps d’avant le temps d’aujourd’hui » ; « […] comme beaucoup de ceux qui se trouvaient pris entre les époques » ; « […] dans le temps lointain dont bien peu se souvenaient ». Le tout donne un parfum de légende, de « conte au coin du feu », comme si l’autrice nous murmurait « écoutez, je vais vous raconter une histoire… »

Pourquoi ensuite choisir la 3ème personne focalisée pour le reste du récit ? Et surtout, pourquoi ne pas avoir choisi la 1ère personne comme dans l’Assassin Royal alors qu’il s’agit du même univers ? Tout simplement parce qu’une narration est un outil technique qui vise un but précis. Elle n’est liée ni à un monde ni à un auteur.

  • L’Assassin Royal nous présentait avant tout « l’histoire de Fitz ». Tout le récit était centré sur lui et il était donc le mieux placé pour nous raconter sa vie. Les Aventuriers de la Mer (c’est suggéré dès le titre) est un récit choral mettant en scène de nombreux personnages dont les actions individuelles vont, ensemble, modeler l’histoire d’une région du globe et affecter le destin d’une espèce entière (les dragons). La zone d’action est bien plus vaste, les personnalités des protagonistes bien plus diverses, et il n’y a pas UN héros unique. Impossible pour Hobb d’utiliser la 1ère personne.
  • Grande unité de temps, grande unité de lieux, nombreux personnages : cela semble un job idéal pour un narrateur omniscient, non ? Eh bien non, car ces personnages sont chacun le héros d’une ligne narrative différente et n’agissent pas ensemble (pour certains, ils se croiseront bien peu). Pour faire une belle tresse, il faut bien distinguer chaque mèche. C’est ce que fait Robin Hobb en créant plusieurs récits bien distincts, chacun basé sur une personnalité forte. Elle veut nous faire connaître chaque protagoniste de l’intérieur et nous place donc DANS la tête de chacun d’eux. À chaque chapitre, nous sommes à la 3ème personne focalisée, centré sur un personnage comme Althéa, Kennit, Hiémain, Brashen et d’autres…

Comment l’autrice évite-t-elle les écueils ?

Je dis souvent qu’il vaut mieux ne pas mélanger les narrations, alors Robin Hobb ne commet-elle pas une erreur ici avec son prologue en omniscient et son chapitre en focalisé ? Non, car elle ne les « mélange » pas, justement. Au contraire, elle les sépare bien. Elle utilise une narration spécifique pour son prologue (narration qu’elle réutilisera lors de quelques interludes clairement identifiés comme tels) et utilise une narration principale pour son récit (la plus « passe-partout » de toutes, à savoir la 3ème personne focalisée au passé).

Les risques liés aux narrations sont toujours les mêmes :

En omniscient, la distance narrative peut lasser ou endormir, mais Robin Hobb ne laisse pas au lecteur le temps de somnoler : son prologue fait seulement deux pages (!). Elle dit ce qu’elle a à dire, pose son ambiance, puis passe immédiatement à « la vraie histoire ».

En 3ème personne focalisée :

  • Les récits en focalisé sont souvent longs : eh bien… en effet, c’est une série en neuf tomes (sans compter qu’un autre cycle de six ouvrages, intitulé Le Fou et l’Assassin, vient ensuite réunir l’Assassin Royal et Les Aventuriers de la Mer !)
  • Les récits en focalisé ne peuvent contenir que ce que connaît le personnage et sont limités à son point de vue : pour contourner cette difficulté, Robin Hobb utilise la technique du récit choral et change de personnage de points de vue à chaque chapitre. La multiplicité des personnages lui offre une large variété de possibilités pour nous transmettre (à nous lecteurs) ce qu’elle veut nous dire.
  • C’est aussi une excellente option pour nous parler d’un même personnage sous toutes les coutures : on vit dans la tête d’un personnage pendant tout un chapitre (ce qui nous le montre de l’intérieur) puis au chapitre suivant on vit dans la tête de quelqu’un qui le fréquente de prés (ce qui nous le montre de l’extérieur). Cela apporte une profondeur inouïe aux personnages puisque nous découvrons à la fois comment ils se voient eux-mêmes et comment les autres les voient. C’est, selon moi, l’une des réussites les plus fascinantes de cette série.

Pour conclure, Robin Hobb nous offre un cas d’école qui prouve par l’exemple que le choix d’une narration, ce n’est pas un « feeling d’auteur » ni quelque chose qui serait attaché à un univers de fiction. Une narration est liée à une histoire donnée et aux personnages qui la vivent, et chaque narration apporte des avantages et inconvénients qu’il est important de connaître pour faire le meilleur choix. Ces deux séries (L’Assassin Royal et Les Aventuriers de la Mer) sont placées dans le même univers et rédigées par une même personne. Elles sont pourtant radicalement différentes et confèrent des expériences de lecture qui n’ont rien à voir. Et cela, c’est essentiellement à cause de (grâce à) la narration.

M’enfin, ce n’est que mon avis.

***

Et toi, que t’évoque cet extrait ? Que penses-tu de cette narration ? Qu’as-tu à dire sur ce passage ? As-tu des questions ? Discutons-en en commentaires !

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[4 Pages pour une Narration] Fils-des-Brumes, de Brandon Sanderson

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Fils-des-brumes_paragraphe

Aujourd’hui, place aux quatre premières pages du premier tome d’une trilogie de fantasy intitulée Fils-des-Brumes, de l’auteur américain Brandon Sanderson.

L’objectif de l’exercice que je te propose est de mieux comprendre les différents types de narration, comment les écrire, et ce que chaque narration implique comme résultat dans un texte. Si tu ne connais pas bien les narrations de base, je t’encourage à lire ou relire la série d’articles Choisir sa narration.

Ensuite, je t’invite à lire ces premières pages en gardant en tête les questions suivantes :

  1. Quelle est la narration employée ?
  2. Comment le sais-tu ? Relève les indices qui t’ont mené à ta réponse. D’ailleurs, question subsidiaire, ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?
  3. Quel est le temps de la narration ?
  4. Qu’est-ce que cette narration permet, dans ce chapitre, qui n’aurait pas été possible (ou plus difficilement) avec une autre narration ?
  5. Si tu as lu mes articles sur la narration, tu sais qu’il existe des difficultés inhérentes à chacune : comment s’en sort l’auteur, sur celle-ci ?

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Quelle est la narration employée ?

Dans les deux premiers articles de cette rubrique de blog, nous avons rencontré un extrait typique de récit à la première personne, puis une histoire à la troisième personne avec narrateur omniscient. C’est donc sans surprise que je te présente ici la troisième narration la plus fréquente en littérature (sans doute la plus représentée en fiction de nos jours), à savoir un exemple typique de récit rédigé à l’aide d’une troisième personne focalisée.

Comment le savons-nous ?

Que le texte soit rédigé à la troisième personne, c’est assez évident : dès la seconde phrase nous avons « Vin regardait les flocons duveteux flotter dans l’air » et la suite nous prouve qu’il s’agit bien du protagoniste principal de ce chapitre (Vin sera la protagoniste principale de la trilogie, même si certains chapitres seront parfois rédigés avec d’autres personnages de point de vue).

Ce qui est plus intéressant, c’est de comprendre ce qui distingue l’usage de la troisième personne observée dans Les Chevaliers du Tintamarre la dernière fois (narrateur omniscient) de la troisième personne utilisée ici (en focalisation interne). Car les deux textes sont écrits à la troisième personne, n’est-ce pas ? Et pourtant, les deux narrations n’ont RIEN en commun.

Donc, comment savons-nous que nous sommes en focalisation interne et non en omniscient ?

  • Cela commence dès les deux premières phrases, qui vont ensemble. 1) « Des cendres tombaient du ciel » ; 2) « Vin regardait les flocons duveteux flotter dans l’air ». L’enchaînement induit dans notre esprit de lecteur que la première phrase n’est pas un simple constat météo généraliste issu d’un conteur : c’est l’image perçue par les yeux du personnage, ce qui occupe son esprit en ce moment précis. Cela nous est confirmé par la suite du paragraphe, entièrement dédié à ce sujet. La façon d’écrire ce paragraphe et la question qui le conclut nous montre qu’il s’agit des pensées du personnage.
  • Te souviens-tu de l’article Comment désigner ses personnages dans son récit ? Tu as ici une parfaite illustration de cette démonstration. L’auteur n’utilise que deux façons de désigner sa protagoniste : son prénom (Vin) et le pronom « elle ». C’est tout. Il n’y a pas de qualificatif ou de jugement externe, pas de « la jeune femme fit ceci » ou « l’adolescente fit cela ». Là où la plupart des descriptions en omniscient commencent par le physique, il n’y a rien de tel dans cet extrait : nous sommes dans la tête de Vin, et donc nous ne voyons pas à quoi elle ressemble (pas avant la quatrième page – nous y reviendrons).
  • Tous les éléments sont décrits du point de vue de Vin, c’est-à-dire d’un point de vue biaisé par son caractère et ses croyances personnelles. Quand Ulef nous est décrit, il l’est du point de vue de Vin. Ce n’est pas un narrateur extérieur qui nous dit qui est Ulef : ce sont les pensées de Vin au sujet d’Ulef qui nous sont présentées, teintée d’une réflexion toute personnelle sur le thème de la trahison. En fait, cette description d’Ulef nous en apprend plus sur Vin que sur Ulef, car elle nous informe de la façon dont Vin voit le monde et juge les autres. Concernant plus tard la tenue de Camon, l’auteur écrit « C’était le costume le plus riche que Vin ait jamais vu », ce qui de nouveau nous informe tout autant sur Camon que sur Vin.
  • D’une façon plus générale, regarde la façon dont l’auteur réalise l’exposition des informations de contexte. Si tu relis avec attention, tu verras que l’auteur ne nous fournit que des éléments dont le personnage a connaissance. Si Vin n’est pas sûre d’elle, le texte contient des marqueurs qui nous l’indiquent (« Peut-être avait-il entendu parler de la rébellion skaa », « L’un des lords de province […] avait apparemment été assassiné »). À aucun moment nous, lecteurs, sommes informés d’un élément que Vin ignore. L’inverse est aussi vrai : l’auteur ne nous cache rien des informations utiles de la scène dont Vin a connaissance (tu as le droit de penser que j’ai tort au sujet de son « porte-chance », car en tant que lecteur on ne comprend pas bien ce qu’il se passe, mais… nous y reviendrons).

Nous sommes donc en narration focalisée.

Ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?

Nous avons là un personnage de fiction, Vin. Nous (lecteurs) observons tout depuis l’intérieur de sa tête, sans qu’elle ait conscience d’être un personnage d’une histoire. Pour elle, seul existe son univers. Le lecteur n’existe pas. Elle vit sa vie et nous en sommes les témoins en direct-live : personne ne nous raconte d’histoire. On ne peut pas être plus dans la Représentation qu’avec un récit à la troisième personne focalisée. C’est sa nature même.

Quel est le temps de la narration ?

Nous sommes là face à un récit à la troisième personne focalisée rédigé au passé.

Comme pour Les Chevaliers du Tintamarre, pas de surprise ni de recherche d’originalité de ce côté-là : le passé est le temps du récit par excellence, le plus transparent pour la plupart des lecteurs. L’objectif principal de la narration focalisée étant de rendre la narration invisible, un temps de récit simple est le plus souvent le meilleur choix, et c’est donc celui que fait Sanderson dans cet ouvrage.

Qu’est-ce que cette narration permet dans ce chapitre ?

Le premier point fort de cette narration est l’invisibilité qu’elle procure au narrateur : on a l’impression qu’il n’y en a pas. Nous sommes directement dans la tête de Vin. Elle n’a pas conscience de notre présence et personne ne nous raconte son histoire : nous vivons les événements en direct depuis son esprit. Un peu comme un acteur qui se serait glissé dans un rôle, nous expérimentons ses pensées et émotions sans filtre. Cela augmente notre immersion et notre implication, puisque cela supprime toute distance narrative.

Un autre avantage, que les auteurs novices ne réalisent pas toujours, est que cette narration permet un style simple et dépouillé. Relis donc ces quatre pages : Brandon Sanderson ne joue pas les littéraires. Pas de métaphore alambiquée, d’exercice de style ou de phrases pompeuses. Son protagoniste est une fille des rues, et si l’auteur souhaite qu’on s’immerge dans le personnage, le texte ne doit pas nous en sortir. Le personnage est l’ancre à laquelle est attaché le lecteur. Là où un texte en omniscient a absolument besoin d’un style flamboyant pour conserver l’attention du lecteur (qui risque sinon de lâcher prise pour cause de distance narrative), l’immersion dû à la focalisation interne t’autorise à écrire avec un style fluide et simple, sans ornementation superflue. L’auteur écrit comme pense le personnage et c’est ça qui fait que ça marche.

Nota : C’est souvent la raison principale pour laquelle de nombreux auteurs échouent à créer et maintenir cette immersion. Rester focalisé sur le personnage exige de renoncer à faire de l’esbroufe avec les mots. Dès que tu cherches à faire de jolies phrases et à « faire l’auteur », cette narration s’écroule.

Comment l’auteur évite-t-il les écueils ?

Il existe plusieurs pièges quand on écrit à la 3ème personne focalisée.

La première difficulté, c’est qu’écrire en focalisation interne est long. Cette narration impose en permanence une double exposition : ce qu’il se passe dans la scène et ce que le personnage en pense. Et comme on ne le quitte jamais, résumer des événements et faire passer le temps est compliqué. À action égale, un chapitre en focalisé est plus long qu’un chapitre en omniscient. Brandon Sanderson est connu pour ses pavés monstrueux, et si tu te lances à écrire une histoire un peu complexe à la troisième personne focalisée, il y a de fortes chances pour que tu sois obligé(e) d’écrire plusieurs tomes. Il vaut mieux le savoir avant de commencer.

Mais la véritable difficulté de cette narration, c’est qu’elle est « limitée » en terme d’exposition : elle te contraint au point de vue du personnage, et ceci dans les deux sens.

1) tu ne peux donner au lecteur QUE les informations que le personnage connaît ;

2) tu es OBLIGÉ(E) de fournir au lecteur les informations (en lien avec la scène en cours) que le personnage connaît.

En narration focalisée, le lecteur est censé être télépathe : il lit directement dans les pensées du personnage, mais c’est sa seule source d’information. Il ne peut donc pas savoir ce que le personnage ne sait pas… mais il doit pouvoir accéder aux informations que le personnage connaît. Le personnage ne peut donc pas mentir au lecteur.

Le seul levier de l’auteur, c’est qu’il peut orienter les pensées du personnage : si le personnage est en train de penser au sujet A, l’auteur n’est pas obligé de fournir au lecteur d’informations sur le sujet B. Et si l’auteur souhaite informer le lecteur d’un élément concernant le sujet C, à lui de faire en sorte que le personnage pense au sujet C.

C’est ainsi que fonctionne l’exposition avec cette narration : l’auteur nous fournit les éléments de contexte au fur et à mesure que le personnage y pense. Tant que c’est bien fait et logique, nous (lecteurs) suivons naturellement le cours de sa pensée, et l’immersion continue. Si soudain l’auteur nous parle de tout autre chose, la fragile bulle d’immersion éclate et nous sommes tirés hors du personnage (distance narrative). S’il fait ça trop souvent, il « rate » sa focalisation.

Dans ces pages, l’auteur est confronté à ce problème d’exposition sur deux sujets précis. Voyons comment il les résout.

  • L’apparence de l’héroïne. En tant qu’auteur, nous estimons utile (parfois avec raison) de transmettre au lecteur des informations de base sur l’aspect extérieur du personnage principal. Avec les autres narrations, c’est très facile à faire (souviens-toi de la triple description qui sert d’introduction dans Les Chevaliers du Tintamarre !). Mais en focalisé, ce n’est pas si simple car le personnage doit penser à son apparence pour que l’auteur puisse la mentionner. Or, le personnage a rarement l’occasion de le faire de façon naturelle. Un cliché absolu est de faire passer le personnage devant un miroir pour qu’il s’observe et que le texte puisse informer le lecteur, mais il existe d’autres façons de faire plus subtiles, comme nous le prouve ici Sanderson. Évidemment, en général, les informations fournies en focalisation internes sont plus succinctes et très ciblées (faire une description intégrale haute en couleur longue d’un paragraphe comme en omniscient est une gageure). Mais cela suffit : on n’a pas besoin d’en savoir plus sur Vin pour se l’imaginer.
  • Les capacités « spéciales » de Vin. Sanderson affronte un vrai obstacle dans ce début de roman : Vin dispose d’un pouvoir surnaturel dont elle n’a pas vraiment conscience. Elle est capable de faire « des trucs », mais pour elle ce n’est qu’une sorte de superstition, un ressenti instinctif, et elle ne sait pas trop ce qu’elle fait ni comment cela fonctionne. Ainsi, décrire au lecteur l’usage de ce pouvoir est compliqué pour Sanderson à ce stade, car « il n’a pas le droit » de nous dire des choses que Vin ignore ; or, elle ignore beaucoup. Il est obligé de nous le décrire comme le pense Vin, avec cette histoire de « porte-chance », c’est-à-dire de façon assez abstraite (la découverte et la maîtrise évolutive de ses pouvoirs font partie du « jeu » de la narration de cette série). En pratique, Sanderson conserve donc strictement sa focalisation, écrit le passage comme le pense l’héroïne, et compte sur le lecteur pour s’accrocher un peu et patienter pour avoir d’autres indices sur le fonctionnement des étranges capacités de Vin.

À part cela, amuse-toi à lister le nombre invraisemblable d’informations transmises au lecteur sur le monde en seulement quatre pages, seulement en suivant les pensées du personnage sur ces courtes scènes. En quatre pages nous avons un cadre général (une cité sombre et brumeuse où il pleut des cendres, une opposition entre noblesse et gens des rues), un contexte resserré (le personnage fait partie d’une bande de voleurs et s’apprête à participer à une grosse arnaque juteuse mais très risquée) et une thématique (le personnage est solitaire, n’a confiance en personne, a été trahie par son propre frère, et une thématique du livre sera vraisemblablement liée à ça). Comme quoi, la façon de réaliser l’exposition est fortement influencée par la narration choisie, mais on peut très bien exposer de nombreuses choses quelle que soit celle que l’on utilise : aussi bien Jaworski, Bardas que Sanderson parviennent à nous fournir énormément d’informations en quatre pages, chacun à sa façon en respectant « sa » narration.

Pour conclure, si tu as envie d’étudier un auteur qui maîtrise bien la narration focalisée, tu peux lire du Brandon Sanderson. Cette fameuse « focalisation » est un outil qui impose quelques contraintes puisqu’elle « limite » l’auteur à son personnage de point de vue. Mais la récompense en vaut la chandelle, car tu gagnes le Graal que bon nombre d’auteurs souhaitent offrir à leurs lecteurs : l’immersion.

M’enfin, ce n’est que mon avis    😉

***

Et toi, que t’évoque cet extrait ? Que penses-tu de cette narration ? Qu’as-tu à dire sur ce passage ? As-tu des questions ? Discutons-en en commentaires !

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Choisir le meilleur personnage de point de vue pour son histoire

« Le meilleur point de vue, c’est le mien !
— Non, le mien ! »


Tu as choisi ta narration pour ton récit : tu vas l’écrire à la première personne, ou bien tu vas l’écrire à la troisième personne ; tu n’auras qu’un seul personnage de point de vue pour tout le récit, ou alors tu as prévu d’avoir un personnage différent à chaque chapitre. Ok.

Mais… quel sera ce personnage ? À la première personne, qui sera celui qui s’exprimera ? À la troisième, sur lequel focaliseras-tu ta narration ? Comment bien choisir, et quels sont les éléments à prendre en compte ? Réfléchissons-y ensemble.

En fonction de la narration

L’une des questions à se poser est déjà « quelle narration vais-je utiliser ? ». Ci-dessus, je te parlais de narration à la 1ère personne ou à la 3ème focalisée. Eh bien, selon que tu as choisis l’une ou l’autre, il y a déjà des éléments à prendre en compte.

  • À la 1ère personne, il existe des contraintes. Il te faut un personnage qui possède à la fois des raisons de raconter son histoire et le caractère pour oser le faire (je t’avais déjà expliqué cela dans l’article Les pièges de la narration à la 1ère personne). Ainsi, tous les protagonistes ne sont pas adaptés à cette narration. Dans la liste de tes personnages, mieux vaut en choisir un qui possède une solide raison de faire ce récit. De plus, il doit avoir assez de tripes pour oser raconter des choses honteuses ou difficiles, et ne pas trop avoir la langue dans sa poche. Autre élément à prendre en compte : il est plus difficile de multiplier les points de vue en écrivant à la première personne. Ce n’est pas impossible, hein (je cite souvent La Horde du Contrevent d’Alain Damasio ou Outrage et rébellion de Catherine Dufour), mais c’est moins courant et plus complexe de créer de l’immersion de cette manière.
  • À la 3ème personne, tu es plus libre de choisir qui tu veux. C’est vrai pour le caractère (même le plus introverti des personnages peut faire l’affaire car nous serons dans ses pensées). C’est vrai aussi pour la variété des points de vue (tu peux plus aisément changer de personnage de point de vue d’un chapitre à un autre).

En fonction du rôle du personnage dans l’histoire

Le lecteur s’attend forcément à ce que le personnage dont on lui montre le point de vue soit central dans l’intrigue. Mais qu’est-ce que cela signifie d’être « central » dans une scène, et comment savoir si tel personnage a bel et bien un rôle assez important pour justifier son point de vue ? Deux interrogations peuvent t’aider :

  • « Est-ce qu’il a un impact sur les autres personnages ? ». Si les actes d’un personnage ont des répercussions sur la vie des autres personnages, alors il est probable qu’il fera un point de vue intéressant pour tout ou partie de ton récit – juste pour ce chapitre, ou pour l’intégralité du livre.
  • « Quel personnage est le plus concerné par le conflit de ton récit ? ». Pour qui cette histoire est-elle importante, et pourquoi ? Plus le personnage est touché directement et personnellement par le conflit central de l’histoire, plus l’utilisation de son point de vue accroche le lecteur, et ce pour une raison de dramaturgie toute simple : les enjeux sont bien plus clairs, et ils sont aussi bien plus forts.

En fonction des informations à transmettre au lecteur

Le rôle de la narration est de transmettre de l’information. Encore plus en début de récit (pendant la phase d’exposition) le texte doit permettre au lecteur d’apprendre des choses, d’évaluer une situation, de comprendre ton univers, de cerner les personnages. En conséquence, pour choisir ton personnage de point de vue, liste donc les éléments que tu souhaites transmettre à ton lecteur, et demande-toi quels sont les personnages de ton récit qui sont le mieux placés pour le faire.

  • si le personnage est ignorant d’un sujet, le lecteur le sera aussi. Si tu souhaites volontairement garder le mystère sur ce sujet, c’est parfait ! Mais, si tu veux fournir cette information au lecteur, tu seras dans le pétrin.
  • c’est aussi là que réside l’intérêt des points de vue multiples : lorsque ton univers est complexe, changer de personnage de point de vue entre deux chapitres t’aidera à multiplier les « sources d’informations » auxquelles aura accès le lecteur.

Ex : rien de tel pour exposer ton système de magie que de raconter un chapitre du point de vue d’un magicien qui doit faire usage de son art. En revanche, si l’important pour l’intrigue est de faire comprendre une situation géopolitique, sans doute qu’un personnage de dirigeant, diplomate ou général sera plus approprié. Et si tu souhaites n’avoir qu’un unique point de vue pour tout le livre, alors mieux vaut réfléchir à celui qui sera le plus utile à la narration « pour la majorité des cas ».

Une autre solution encore est de prendre le contre-pied total, avec un personnage ignorant de tout (en fantasy, c’est le cliché du garçon de ferme isolé dans un village perdu) : comme il ne sait rien, les autres personnages doivent toujours tout lui expliquer, ce qui permet de transmettre les informations au lecteur en même temps. Attention cependant, cette technique a été si utilisée qu’elle est un peu usée, et les héros ignorants sont souvent un peu pénibles à lire…

En fonction de l’attachement que tu veux générer

Il faut avoir conscience d’une chose : si c’est bien fait, utiliser le point de vue d’un personnage crée un lien entre ce personnage et le lecteur. C’est ainsi, tu ne peux rien y faire. Cela signifie deux choses :

  • si tu souhaites que le lecteur s’attache à un personnage en particulier de ton récit, choisis-le comme personnage de point de vue (unique ou récurrent). Ce sera ainsi bien plus simple de créer ce lien.
  • si tu ne souhaites PAS créer un attachement à ce personnage, évite d’utiliser son point de vue !

Ex : si tu utilises le point de vue de l’adversaire, tu tisses un lien particulier entre lui et le lecteur. Mais ne procède ainsi que si c’est ton but (et vérifie bien que cela soit profitable à ton récit !). Car, par effet de bord, créer ce lien tend à réduire la tension que l’adversaire génère et dissipe le mystère qui l’entoure. Utiliser le point de vue de l’adversaire peut ainsi briser son aspect menaçant ou dissoudre la curiosité à son encontre. Or, c’est son job que de créer de la tension.

Cela ne vaut pas que pour l’adversaire, d’ailleurs : si les récits centrés sur Sherlock Holmes ou Hercule Poirot évitent généralement les points de vue de ces illustres personnages, c’est aussi parce que cela permet de garder intact leur aura de génie et de mystère. Ils perdraient de leur charisme si le récit adoptait leur point de vue.

***

À noter que cet article et ces questions fonctionnent dans les deux sens : cela peut te permettre de sélectionner le meilleur personnage de point de vue parmi ceux qui existent déjà dans ton récit ; mais cela peut aussi te permettre de créer sur mesure un personnage afin qu’il corresponde parfaitement à tes besoins d’auteur.

Brandon Sanderson fait cela très bien dans sa série Les Archives de Roshar : son récit bascule d’un chapitre à un autre entre plusieurs personnages majeurs ; mais parfois, il souhaite aussi nous communiquer des informations spécifiques qu’aucun de ses héros n’est capable de nous véhiculer. Alors, dans des chapitres « interlude », il crée sur mesures deux ou trois personnages de point de vue, qui souvent ne servent qu’une seule fois. Chacun de ces personnages devient le « héros » d’un chapitre unique, spécialement dédié à un aspect de l’univers et/ou du récit, et nous apporte un point de vue nouveau.

De façon assez étonnante, cet article aborde une question que les auteurs se posent rarement de façon formelle. Beaucoup gèrent cela « à l’instinct », ce qui donne parfois lieu à des chapitres (ou des livres entiers) en sacré décalage avec l’intrigue. D’autres auteurs, au contraire, sont extrêmement doués pour former des chorales de personnages, et pour choisir à chaque chapitre le meilleur point de vue pour ce qu’ils ont à raconter. On l’a vu, plusieurs bonnes questions peuvent te guider pour faire tes propres choix. C’est souvent plus pertinent et efficace que le bon vieux feeling.

M’enfin, ce n’est que mon avis…
🙂


« Ah, alors je ne dois pas être le meilleur point de vue : je ne génère aucun attachement.
— Ce n’est pas moi non plus : je n’éprouve pour cet article strictement aucun intérêt ! »


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Présentation Vs Représentation

« On n’a jamais vraiment été présentés.
— En même temps, pour ce qu’on représente… »


On m’a posé une question un peu technique sur Twitter récemment, et elle m’a forcé à me replonger dans (l’indispensable) guide d’Orson Scott Card intitulé Personnages et Points de vue. Comme c’est un sujet intéressant, et qu’il possède un fort lien avec le choix de la narration, on va en discuter.

Le sujet de cet article concerne un choix d’auteur que tu dois faire lorsque tu entames la rédaction d’un texte (de n’importe quel texte), à savoir te placer dans une posture de Présentation ou de Représentation.

Pour faire comprendre cette notion, Card donne l’exemple très parlant du théâtre.

  • On parle de présentation lorsque les acteurs échangent avec les spectateurs : apartés, sourires et clins d’œil ponctuent leurs tirades. On dit qu’il n’y a pas de « 4ème mur » entre les acteurs et les spectateurs. Le niveau ultime de la présentation se trouve dans l’exercice du stand-up, où l’acteur sur scène échange avec les spectateurs, rebondit sur leurs questions ou réactions, etc.
  • On parle de représentation lorsque les acteurs font comme si les spectateurs n’existaient pas. Ils interprètent des personnages de fiction de façon si immersive que lorsqu’ils se tournent vers les spectateurs, leurs regards se perdent dans le vide, comme s’ils ne voyaient pas des centaines de visages mais plutôt une forêt ou l’enceinte d’un château.

Présentation et Représentation en littérature

Un texte qui est dans la présentation est un texte où l’auteur s’adresse au lecteur « en direct ». Il l’interpelle, lui pose des questions, lui parle clairement « d’auteur à lecteur ».

Exemple :
« Vous souvenez-vous de ce que vous faisiez, vous, le 11 septembre 2001 ? Bien sûr, n’est-ce pas ? Même si vous n’êtes pas un putain d’américain, vous vous en souvenez. Tout le monde se souvient de ce qu’il faisait ce fameux 11 septembre. Tout le monde, sauf John J. Tompkins. Et pourtant, croyez-moi, je suis un ami de John depuis plus de trente-cinq ans : il n’y a pas plus américain que lui. »

Un texte qui est dans la représentation est un texte où l’auteur disparaît et où le lecteur est ignoré : seul restent l’histoire et les personnages. L’auteur n’exprime pas d’opinion personnelle, ne donne pas son avis, et le texte se focalise uniquement sur les pensées, sensations et actions des personnages fictifs.

Exemple :
« Elsa ouvrit les yeux. Le radio-réveil indiquait 07:24, pourtant la chambre était encore très sombre. Il devait faire moche, dehors, pour qu’une telle obscurité règne encore ; une raison de moins de se lever. Elsa se retourna pour offrir son dos à la fenêtre et rabattit ses couvertures sur sa tête. »

La présentation et la représentation donnent des effets très différents, et possèdent des avantages et inconvénients spécifiques. Se poser la question d’adopter l’une ou l’autre de ces postures avant d’entamer un texte est important ; indiquer très clairement au lecteur laquelle tu as choisie, dès les premières lignes, est capital.

Avant de parler des avantages et inconvénients de chacun, voyons donc d’autres exemples, et étudions le lien qu’il y a entre « présentation/représentation » et « choix de la narration », car faire le choix d’être dans la présentation ou dans la représentation a un impact direct sur ton choix de narration.

Lien avec le choix de la narration

Récit à la première personne

Le premier exemple de présentation que j’ai fourni plus haut (au sujet du 11 septembre) est rédigé à la première personne. Pourtant, cela ne signifie pas qu’un texte à la première personne soit forcément dans la présentation. Jugeons plutôt :

Exemple :
« Cher Docteur Hyacinthe.
C’est vraiment parce que je vous estime beaucoup et que vous me suivez en thérapie depuis si longtemps que j’accepte de coucher mon histoire par écrit. Vous m’avez promis que cela m’aiderait, et je vous fais confiance, raison pour laquelle je vais tenter de passer outre ma répugnance. Pourtant, je doute. Je doute, car faire remonter tout cela à la surface, c’est remuer la merde au fond d’une eau que j’avais réussi à maintenir calme et claire. Je le sais : je vais m’y salir… »

Dans l’exemple ci-dessus, le texte est à la première personne, mais l’effet est tout autre que dans l’exemple du 11 Septembre : ces mots s’adressent au Docteur Hyacinthe, et… toi, lecteur, tu n’es pas le Docteur Hyacinthe. Quant au « je » du texte, il appartient vraisemblablement à un patient de ce docteur : ce n’est pas l’auteur. Ce que nous avons ici, c’est donc un personnage qui s’adresse à un autre personnage ; ce n’est pas l’auteur qui s’adresse au lecteur. L’auteur du livre est invisible. Le lecteur est ignoré et n’existe pas dans le monde du texte. Nous sommes donc ici en pleine représentation.

Il y a une conclusion à tirer de ces exemples à la 1ère personne : à la 1ère personne, les postures de présentation / représentation sont étroitement liées au choix du personnage qui s’exprime et du destinataire du texte.

  • Dans un texte de présentation, celui qui s’exprime est l’auteur, et il s’adresse au lecteur. Il le fait de façon directe : le « je » est l’auteur, et il s’adresse au lecteur, c’est-à-dire à celui qui lit le livre (ce blog est rédigé dans une pure posture de présentation : le « je » est bel et bien moi, Stéphane Arnier, et je te parle à toi, lecteur/lectrice de ces lignes).
  • À l’inverse, dans un texte de représentation, on feint d’ignorer qu’il s’agit d’un texte de fiction. On fait semblant de croire qu’il n’y a ni auteur ni lecteur. Celui qui s’exprime est un personnage appartenant à la fiction, et il s’adresse à un autre personnage appartenant à la fiction.

Récit à la troisième personne

L’exemple de représentation que j’ai fourni plus haut (le réveil d’Elsa) est rédigé à la 3ème personne. Pourtant, cela ne signifie pas qu’un texte à la 3ème personne soit forcément dans la représentation. Jugeons plutôt :

Exemple :
« L’émeute prit de l’ampleur devant les grilles du château. Pierre, le meunier du village, arracha l’un des pavés de la route, et la lança au jugé vers les gardes du Roi. Elle effleura le crâne du capitaine, qui vit rouge. Aussitôt, il ordonna une charge. Bientôt, la grand-cour devint un foire d’empoigne que n’aurait pas reniée un gréviste de la SNCF, un jour de grand rassemblement contre la réforme des retraites. Le capitaine abaissa la visière en métal de son casque et leva haut son épée, sans pouvoir deviner que des siècles plus tard son descendant ferait de même avec une visière en plexiglas et un tonfa. »

Les premières phrases semblent aller dans le sens d’une représentation, mais très vite le texte bascule sur des remarques qui ne peuvent pas être autre chose qu’un clin d’œil direct de l’auteur vers le lecteur. Les éléments anachroniques n’appartiennent pas au monde du récit, et les personnages n’en ont pas conscience. L’auteur raconte une fiction médievale au lecteur, mais s’en sert très clairement pour dresser une satire d’un événement contemporain. Nous sommes donc ici en pleine présentation.

Il y a une conclusion à tirer de ces exemples à la 3ème personne : à la 3ème personne, les postures de présentation / représentation sont étroitement liées au choix d’écrire avec un narrateur omniscient ou en narration focalisée.

  • À partir du moment où on souhaite écrire à la 3ème personne un texte de présentation, pas le choix, on est obligé de l’écrire avec une voix de narrateur omniscient : la 3ème personne focalisée donne l’illusion qu’il n’y a pas de narrateur, et donc l’auteur ne peut pas s’en servir pour s’y adresser au lecteur.
  • À l’inverse, si on souhaite écrire à la 3ème personne un texte de représentation, pas le choix, on est obligé de l’écrire à la 3ème personne focalisée. L’omniscient, par nature, rend tangible l’auteur derrière le récit et donnera toujours ce ton de « fable », où l’on sent le conteur qui s’adresse au spectateur.

Exemple :
« Alors que la cloche sonnait midi, le Chevalier Dogon mettait un genoux en terre devant le Roi. À l’exact même moment, à l’autre bout du Royaume, la Princesse Erila abaissait sa lance de joute et talonnait sa jument vers la guerre, la gloire… et la mort. »

Ce texte est rédigé par un narrateur omniscient : il nous décrit ce qu’il se passe à deux endroits très éloignés, et le narrateur sait des choses que les personnages ne savent pas. Certes, c’est bien plus subtil : l’auteur n’intervient pas directement, et le lecteur n’est pas pris à parti de façon évidente. Pourtant, on a bien une certaine distance narrative, parce qu’on a cette impression de conteur qui déroule son histoire à son spectateur. Il nous parle des personnages, mais le texte n’est pas rédigé de leur point de vue à eux. C’est bel et bien un texte de présentation.

Faire son choix

Pour choisir une posture plutôt qu’une autre, mieux vaut avoir conscience des avantages et inconvénients que chacune procure.

En présentation, il est bien plus facile pour l’auteur d’exprimer des idées. L’inconvénient, c’est qu’en fiction cela réduit l’immersion dans le monde du récit ainsi que l’implication émotionnelle du lecteur. C’est un excellent choix pour des textes de satire ou de comédie, car ces genres comptent moins sur l’émotion et bien plus sur le jeu des idées.

Quand on me demande des exemples de romans SFFF rédigés en omniscient, je cite toujours Douglas Adams ou Terry Pratchett. C’est sans surprise que Card a une phrase marquante dans son ouvrage, une réflexion qui m’a frappé à la relecture : « à notre époque, la présentation ne peut être que drôle ».

L’exemple précédent sur le Chevalier Dogon et la Princesse Erila montre que ce n’est pas tout à fait vrai : un auteur de fiction peut utiliser l’omniscient sans user d’un ton satirique ou comique, mais il est alors obligé de se faire discret derrière la plume, et c’est – peut-être ? – un usage bien timoré de l’omniscient.

Nous avons vu dans un précédent article que l’omniscient a des atouts bien précis. Dans Les Seigneurs de Bohen, Estelle Faye utilise l’omniscient avec un dessein très spécifique : dépeindre une grande fresque historique, avec plein de personnages sur de longues périodes temporelles, alors que les différents protagonistes ne se connaissent pas entre eux. Elle utilise les avantages de l’omniscient à cet usage, et parvient ainsi à nous livrer un texte de présentation très sérieux.

À noter que ce que je dis là ne concerne que l’écriture de fiction. Il est évident qu’un texte autobiographique gagne sur tous les tableaux à être une présentation : il est aisé pour l’auteur d’y exprimer ses idées, et l’ancrage du texte dans la réalité permet de conserver l’émotion et l’implication du lecteur.

En représentation, le texte gomme le narrateur et réduit ainsi la distance narrative. Il devient plus facile pour le lecteur de s’impliquer émotionnellement, car il est plus proche du personnage. Lorsqu’elle est bien faite, la représentation fait oublier au lecteur qu’il est en train de lire une fiction, et il est immergé dans l’histoire. Aujourd’hui, si la représentation est très largement majoritaire en fiction, c’est pour cette raison précise.

***

Orson Scott Card nous rappelle que plus une histoire repose sur la « voix » du narrateur, plus l’écriture doit être réussie, puisque celle-ci va attirer l’attention du lecteur.

  • En présentation, il faut être sûr de sa plume, car le style et les idées sont l’attrait numéro un du texte.
  • En représentation, il faut être sûr de son histoire, car c’est l’attachement au protagoniste et l’intérêt pour l’intrigue qui priment.

Savoir à l’avance quel est le point fort de ton concept peut te permettre de te poser d’emblée dans une posture de présentation ou de représentation, et cela peut t’aider à choisir en toute conscience la meilleure narration pour ton récit.

À toi de faire ton choix, en fonction du texte que tu écris.

M’enfin, ce n’est que mon avis…
🙂


Résumé

1ère personne
Présentation : l’auteur s’adresse personnellement et en direct au lecteur du texte.
Représentation : un personnage s’adresse à un autre personnage du récit.

3ème personne
Présentation : un narrateur omniscient (l’auteur, avec la voix d’un conteur) raconte une histoire au lecteur.
Représentation : une narration focalisée nous positionne avec le point de vue strict du ou des personnage(s), et on a l’impression qu’il n’y a pas de narrateur.


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Utiliser le narrateur omniscient… à bon escient

« Tu es omniscient toi ?
— Je n’en sais rien.
— Du coup, je suppose que non ? »


Je parle souvent de l’avantage d’écrire avec une narration en focalisation interne quand on vise l’immersion du lecteur, et je critique souvent la distance narrative liée à l’emploi d’un narrateur omniscient. Pourtant, il existe d’excellentes histoires rédigées avec l’omniscient, et ce n’est pas un choix « mauvais » par principe !

Hélas ! Beaucoup d’auteurs l’emploient sans le comprendre, le mélangent avec la narration focalisée sans faire exprès, et ne savent pas utiliser ses avantages – pas assez, en tout cas, pour compenser sa fameuse distance narrative. Or, pour lutter contre cette faiblesse, l’auteur a tout intérêt à connaître les points forts de l’omniscient, et à les exploiter à leur plein potentiel.

1) Le caractère du conteur

Un narrateur omniscient est un conteur, dans la plus pure tradition du genre. Si tu as déjà assisté à des contes oraux, tu dois savoir que la personnalité du conteur a une grande importance dans le succès de l’histoire auprès de l’auditoire.

Dans un livre, c’est pareil : l’auteur a tout à gagner à ce que son narrateur omniscient ait une façon de s’exprimer bien à lui, un « style », et pas la langue dans sa poche.

Cela peut se faire dans la veine humoristique :

« Les Vogons. Une des races les plus antipathiques de la galaxie. Pas méchants mais caractériels, bureaucrates, psychorigides au cœur de marbre. Un Vogon ne lèverait pas le petit doigt pour sauver sa propre grand-mère au prise avec une blatte à griffes, la féroce bête de Thral, sans une autorisation en trois exemplaires, signée, transmise, approuvée, rediscutée, perdue, retrouvée, soumise au vote populaire, reperdue et finalement enterrée sous un amas de compost pendant trois mois et recyclée en allume feu. »

H2G2, tome 1 : Le Guide du voyageur galactique (Douglas Adams)

Mais cela peut aussi être plus sérieux, par exemple avec des éléments didactiques :

« Il y avait de nombreux Sacquet et Bophin, et aussi de nombreux Touques et Brandebouc ; il y avait divers Fouille (parents de la grand-mère de Bilbon Sacquet) et divers Boulot (alliés de son grand-père Touque), et une sélection de Fouine, Bolger, Sanglebuc, Trougrisard, Bravet, Sonnecor et Fierpied. Certains n’étaient que de très lointains parents de Bilbon, et d’aucuns qui vivaient dans des coins retirés de la Comté n’étaient à peu près jamais venus à Hobbitebourg. Les Sacquet de Besace n’avaient pas été oubliés. Othon et sa femme Lobelia étaient présents. Ils n’aimaient pas Bilbon et détestaient Frodon ; mais si magnifique était la carte d’invitation, écrite à l’encre d’or, qu’ils avaient trouvé impossible de refuser. Du reste, leur cousin Bilbon s’était spécialisé depuis bien des années dans la bonne chère, et sa table était hautement réputée. »

Le Seigneur des anneaux, Tome 1 : La Communauté de l’Anneau (JRR Tolkien)

Si ton texte se veut neutre, si le lecteur ne « ressent » pas le conteur derrière le narrateur, est-il bien utile que tu écrives en omniscient ? Le narrateur omniscient a tout à gagner à affirmer sa présence. Cette narration devrait te pousser à utiliser un style marqué : flamboyant, sophistiqué, poétique, humoristique ou décalé ? Fais ton choix.

Faire de même en narration focalisée sonnerait faux : la narration focalisée cherche à être la plus transparente possible et à donner l’illusion qu’il n’y a pas de narrateur. L’auteur a alors intérêt à adopter un style proche du personnage et à éviter de faire des vagues stylistiques qui nous sortiraient de sa personnalité. C’est pour cela que l’on dit souvent que la narration focalisée est « moins littéraire ».

Donc si tu aimes faire de la prose et mettre ta patte au niveau de la forme, l’omniscient est très pratique. Mais alors, assume-le, soit un vrai conteur, et déploie un véritable style ! C’est l’un des éléments qui te permettra d’agripper le lecteur en dépit de la distance narrative.

2) Entrer dans les pensées de plusieurs personnages en même temps

Le narrateur omniscient n’est pas limité au point de vue du protagoniste. Voltiger d’un personnage à un autre est clairement un désavantage en termes d’immersion, mais l’omniscient peut compenser cette distance en tirant avantage de la multiplicité des points de vue : le lecteur survole les personnages, certes, mais en zoomant régulièrement et alternativement sur l’un ou l’autre.

L’auteur a donc intérêt à se servir de cette possibilité autant que possible pour mixer les points de vue, dresser des parallèles, utiliser l’ironie dramatique. Si c’est pour rester concentré sur le héros seul, tu t’es trompé de narration : autant écrire en focalisé. Plus tu as de personnages importants dans ton récit, plus le narrateur omniscient peut t’être utile.

« Pete eut l’impression de passer un examen. Il savait qu’il n’était pas bon, mais il ignorait pourquoi. Il bafouilla, tenta de l’impressionner par sa sensibilité alors que Nora se serait parfaitement accommodée d’un gars qui regarde le foot en buvant de la bière. Elle avait grandi avec des frères qui ne savaient pas s’amuser autrement qu’en se faisant des bleus. Elle aimait bien chahuter, rire grassement et faire l’idiote. Elle s’imaginait que Pete lui ressemblait, car il rigolait bien avec ses collègues de bureau. Aussi, son discours sur les mérites relatifs des visions comiques de Woody Allen et Groucho Marx eurent pour effet de la mettre mal à l’aise. Pourtant, il s’agissait bien du même Pete qui avait traversé le bar de hockey complètement nu lorsque Walter Payton avait raté son touchdown lors du vingtième Super Bowl. Si seulement ils avaient su que ni l’un ni l’autre n’avaient réussi à regarder Tess sans piquer du nez au milieu du film ! »

Exemple extrait de « Personnages et points de vue » (Orson Scott Card)

En narration focalisée, l’histoire ci-dessus aurait dû choisir entre le point de vue de Pete ou le point de vue de Nora. L’omniscient, lui, nous montre les deux à la fois et les mets en parallèle. Il y a beaucoup de distance narrative (donc moins d’immersion du lecteur dans les personnages), mais cela est compensé par la mise en comparaison de leurs pensées et l’ironie dramatique qui en découle (le lecteur obtient beaucoup d’informations dont les personnages n’ont pas conscience, et en conséquence la scène est savoureuse).

Donner l’impression au lecteur qu’il maîtrise l’histoire bien mieux que les personnages est un atout pour conserver son intérêt, et une façon d’utiliser la distance narrative à son avantage.

3) Se focaliser sur l’histoire plutôt que sur les personnages

La narration focalisée n’a pas le choix : elle est intrinsèquement liée aux personnages. Le texte se concentre sur ce qui leur arrive, et ne peut pas raconter des faits auxquels ils ne participent pas. L’omniscient n’a pas cette limite et peut parler de ce qu’il veut. Cela rend la scénarisation plus facile, permet d’ajouter des scènes qui se déroulent chez l’adversaire, dans un autre lieu ou à d’autres moments. Le narrateur omniscient est même le seul capable de raconter des événements qui se déroulent dans un lieu vide de tout personnage !

Exemple : Dans le bureau désert, tout semblait calme. Pourtant, une brise venue de l’extérieur s’insinua par la fenêtre entrouverte. Elle fit frissonner le post-it que Julien avait rédigé et collé en évidence sur le clavier de Nathalie. Le papier se détacha, glissa jusqu’au rebord du poste de travail. Hésita. Bascula. Et tomba directement dans la poubelle.

« Dans un ultime sursaut d’énergie, elle étincela, parut catapultée vers le clocheton, coucha ses ailes, échappa aux serres, traversa la grille comme une flèche… et heurta de plein fouet, à l’intérieur du beffroi, une vieille cloche oubliée. Un misérable bong retentit quand la petite fée rencontra le bronze centenaire. »

Les ombres de Wielstadt (Pierre Pevel)

C’est aussi un excellent moyen pour l’omniscient de créer de la tension, car il peut facilement montrer que certains personnages se trompent, échouent à voir ou comprendre quelque chose, mentent, etc.

Exemple 1 : John regarda par la fenêtre, appréciant le calme de la grande forêt qui s’étendait de ce côté-ci de la maison. Il ne remarqua pas la silhouette de la femme, dissimulée dans l’ombre d’un grand chêne, qui l’observait à la dérobée.

Exemple 2 : Le maire avait un air benêt et naïf, et n’avait visiblement aucune information utile. Sophie comprit qu’elle n’obtiendrait rien de plus de lui. Frustrée, elle sortit en claquant la porte. Dès qu’elle fut partie, le maire eut un grand sourire carnassier et se frotta les mains de satisfaction.

L’auteur a tout intérêt à exploiter au mieux ces possibilités pour rendre la narration attractive et dynamique, centrée sur l’intrigue plus que sur les protagonistes, et à utiliser l’ironie dramatique à son maximum (= montrer des choses au lecteur dont ses personnages  principaux n’ont pas conscience).

Le roman d’Estelle Faye « Les Seigneurs de Bohen » use avec subtilité de cette narration. La plupart des personnages principaux ne se connaissent pas. Fait assez rare pour être mentionné : une grande partie ne se croiseront même jamais de tout le récit ! Pourtant, grâce à cette narration, l’autrice passe de l’un à l’autre en tissant entre leurs actions des liens temporels et de causalité. Nous avons donc bel et bien l’impression que les personnages participent à un seul et même récit, une seule et même grande fresque historique. Nous, lecteurs, en avons une conscience bien plus claire que les personnages eux-mêmes.

4) Maîtriser le temps

L’un des défauts de la narration focalisée est que, pour conserver l’immersion, l’auteur doit montrer au lieu de raconter, et que cela prend du temps. L’omniscient est par nature une narration de présentation, qui est dans le raconté « par défaut », donc un peu plus ou un peu moins n’a pas d’importance. L’auteur peut donc se sentir libre de raconter à sa guise, et gagne ainsi la possibilité d’accélérer et ralentir le temps comme il le souhaite sans être limité par les perceptions de son personnage. Cela facilite les ellipses, l’usage de flash-back ou flash-forward, les résumés narratifs. Cela permet à l’auteur de raconter une histoire qui se déroule sur des périodes de temps très vastes, des territoires immenses et avec plein de personnages, sans pour autant écrire une saga en 9 tomes de 500 pages.

« Les sabbats des sorcières secouaient plus que de coutume les forêts des Sicambres, et des démons à la peau rubescente entraînaient hors des vallées les filles un peu trop sages pour les rendre au monde sauvage, au royaume des bois, des brumes et des eaux. Cet hiver-là, les manifestations étranges, ou du moins inhabituelles, se multiplièrent dans l’Empire. Certains, après coup, déclarèrent avoir vu là des signes avant-coureurs des événements à venir. »

Les Seigneurs de Bohen (Estelle Faye)

***

J’ai déjà tenté de t’en convaincre dans mes articles Choisir sa narration : une narration est un outil, et tu as tout intérêt à choisir ton outil en fonction de l’histoire que tu veux raconter – si tu comptes planter des clous, choisis un marteau ; si tu t’apprêtes à utiliser des vis, prends un tournevis (la synthèse des avantages/inconvénients de chaque narration se trouve ICI).

La grande distance narrative et le manque d’immersion de l’omniscient sont de sacrés handicaps. En conséquence, pour rendre ce genre de récit dynamique et captivant, il est indispensable :

  • d’avoir conscience qu’on écrit en omniscient ;
  • de savoir pourquoi on le fait ;
  • de connaître ses points forts et de les utiliser du mieux possible, afin de compenser ses défauts.

M’enfin, ce n’est que mon avis.


L’article se terminait et les voix off entraient en scène pour s’atteler à une conclusion, mais elles furent déstabilisées par un commentaire omniscient.

« Hey ? C’est quoi ça ? » s’étonna la première, qui visiblement ne savait pas lire puisque la phrase précédente répondait à sa question.

« Je ne sais pas mais j’aime bien ! » dit la seconde, qui n’avait rien contre le fait qu’un commentaire issu de nulle part s’occupe de la conclusion à sa place.


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