[EXTRAIT] Les ombres de Wielstadt / Pierre Pevel

En fait de coup de masse, Kantz enfonça la porte branlante d’un grand coup de botte. Une chandelle à la main, il tenta de percer les ténèbres qui s’ouvraient devant lui.
La lumière ne portait guère.
Abandonnant la bougie en bas du petit escalier à vis, Kantz dénuda sa main gauche et glissa le gant à sa ceinture avant de tirer sa rapière.
Il entra.
Un froid humide et glacial régnait dans la cave. Une odeur de poussière, de bois pourri et de vieille pierre flottait dans l’air immobile. Les derniers rats que les coups portés contre la porte n’avaient pas effrayés s’enfuyaient maintenant en couinant. La plainte du vent semblait très lointaine.
Kantz fit quelques pas prudents, tous les sens en éveil. Un fugitif reflet pourpre parcourut la lame nue de sa rapière, de la garde à la pointe. Ce qu’il ne voyait pas, le chevalier pouvait le deviner. Immobile, il balaya la pénombre du regard et marmonna quelques mots dans un idiome étrange qui pouvait être de l’hébreu, la langue sacrée de la kabbale.
Un feulement rauque retentit alors.
Kantz sourit : il ne s’était pas trompé.
« Montre-toi, dit-il à voix haute tandis que la paume de sa main gauche le picotait. Tu sais que je finirai par te débusquer… »
Un deuxième feulement lui répondit.
« Tu peux parler, je le sais… Je connais ta race comme tu me connais.
— Maudit sois-tu, chasseur », fit alors une voix gutturale et haineuse.
Dans la cave vide, les mots résonnaient et pouvaient venir de partout. Très calme, Kantz regardait alentour sans presque bouger : seuls ses yeux gros allaient de droite à gauche.
Une sueur glacée commença de lui couler le long de l’échine…
Il fit un pas, deux pas, trois pas. Le pentacle tatoué sur sa paume le démangeait plus de seconde en seconde.
« Tu ne peux t’échapper, démon. Mais je puis te laisser retourner vers l’Ombre.
— Mensonge ! »
À gauche, songea Kantz.
Oui, la voix rauque venait de sa gauche. Il pouvait en jurer mais ne laissa rien paraître.
« Pourquoi te mentirai-je ?
— Les chasseurs nous traquent et nous tuent. C’est la règle. Tu es chasseur. »
Il y avait presque du dépit dans le ton, de la résignation en tout cas.
N’y voyant goutte, Kantz devait forcer son adversaire à se découvrir, à avancer dans la lumière, à fuir la cave pour se jeter dans le piège qui lui était tendu.
« Devrai-je te laisser voler le peu de force qui reste à ta victime ? Elle est vieille et déjà bien faible. Elle mourra bientôt si je te l’abandonne.
— Qu’importe une âme de plus ou de moins en ce monde ? Il y en a tant… Et des plus vives !
— Soit. Je t’abandonne cette âme.
— Que dis-tu ?
— Je te l’abandonne, mais qu’adviendra-t-il ensuite ? Tu voudras te repaître d’une âme plus jeune et plus forte. Ta faim ne faiblira jamais, démon. Nous le savons l’un comme l’autre… »
Lentement, Kantz pivota sur sa droite, offrant le spectacle de son dos à la créature tapie dans l’ombre. L’occasion était trop belle ; la tentation, trop forte. Percevant l’impatience du démon, le chevalier amorça un compte à rebours.
Trois…
« Eh bien ? Tu ne réponds plus ? »
Deux…
« Y es-tu, démon ? »
Un…
« Qu’attends-tu donc ? »
Maintenant !
Une forme grotesque jaillit soudain du néant pour se jeter sur Kantz. Il fit volte-face, frappa au jugé. Quand sa lame rencontra une chair honnie, un éclair pourpre éclata et un gémissement douloureux retentit. Mais dans la même seconde, un corps le heurta de plein fouet et le renversa. Le souffle coupé, Kantz n’eut que le temps de voir une ombre claudicante se ruer hors de la cave. Il se releva, se précipita à sa suite, gravit les marches quatre à quatre, arriva dans le couloir…
La créature s’y trouvait encore. Haut d’à peine un mètre, c’était un gnome difforme et nu, aux jambes courtes et noueuses, aux bras démesurés. Il portait à la cuisse, là où Kantz l’avait atteint, une profonde blessure qui ne saignait pas. Sa peau rosâtre était couverte d’ulcères suintants. Bossu, il n’avait ni cou, ni lèvres, ni nez. Sa tête semblait être une figure de cire ramollie par une chaleur trop vive ; on y retrouvait les traits torturés de madame Gebücher.
Paniqué, le démon allait dans le couloir d’une porte grande ouverte à l’autre, reculant à chaque fois devant le cierge consacré qui y brillait. Sans jamais interrompre sa ronde vaine, il poussait des grognements frustrés où se mêlaient la peur et la colère. Une seule issue : l’escalier de la cave, que gardait Kantz.
Quand il fit à nouveau mine de franchir la porte menant à la salle à manger, Hannelore qui s’y trouvait avec Jacob hurla d’effroi. Kantz entendit le coup de pistolet que le protestant tira par réflexe et vit le gnome chanceler sous l’impact. Mais la balle ne fit guère plus, et c’est tout juste si le démon contrefait y prit garde, trop occupé qu’il était à chercher une issue qui n’existait pas.
Enfin, la créature accepta l’inéluctable et, de l’autre bout du couloir, fit face à Kantz qui l’attendait, le regard sûr.
Avec un hurlement de rage, elle courut vers lui, prit son élan, bondit.
De profil, sa rapière suivant la ligne de sa jambe droite en retrait, Kantz tendit le bras gauche. Il ouvrit la main, exhiba sa paume tatouée au démon terrifié. Le pentacle rougeoya comme une braise attisée.
« Meurs », ordonna Kantz.
Le démon poussa un cri strident d’agonie.
Il n’était déjà plus que vapeur lorsqu’il arriva sur son bourreau.

Les ombres de Wielstadt – Pierre Pevel (extrait)


[Que sont les articles « Extraits » ? C’est expliqué ICI]

Ressenti personnel

Cela faisait longtemps que je voulais parler de cette série, mais j’ai hésité sur l’extrait. Ma première idée était de profiter de la grande maîtrise de Pevel dans l’usage du narrateur omniscient pour t’en montrer un bon exemple. Mais j’ai finalement choisi l’une des toutes premières scènes, qui fait office d’ouverture et de scène d’exposition : le chevalier Kantz se rend au domicile d’une vieille dame sur le point de mourir, que ses proches pensent possédée.

La scène est classique : on appelle le héros à la rescousse pour défaire un monstre (ce qu’il fait évidemment sans grand problème). Le chapitre m’avait marqué par son efficacité.

  • la langue est soutenue et tout en élégance.
  • j’ai aimé la façon dont la scène nous faisait une promesse : celle de lire un récit de cape et d’épée à la sauce dark fantasy (si cette promesse te fait envie, tu peux te lancer dans la trilogie en entier, elle est tenue).
  • mais surtout, le texte est limpide quant à son déroulement, ce qui n’est pas toujours simple lors d’une scène d’action.

En tant qu’auteur, c’est ce qui m’a le plus impressionné à la première lecture : avec des phrases et un vocabulaire qui paraissent très simples, avec une économie de mots, Pierre Pevel réussit à nous décrire les événements d’une façon incroyablement claire.

Ex : « De profil, sa rapière suivant la ligne de sa jambe droite en retrait, Kantz tendit le bras gauche. Il ouvrit la main, exhiba sa paume tatouée au démon terrifié. Le pentacle rougeoya comme une braise attisée. »

Tu peux fournir ces trois phrases à plusieurs illustrateurs différents : je te garantis que toutes les versions de Kantz adopteront rigoureusement la même posture. Nous avons tous la même image en tête.

Un modèle de scène d’exposition

Dans le format « intégrale » en ma possession, cet extrait occupe environ trois pages. Et en seulement trois pages, nous accumulons un nombre incroyable d’éléments d’exposition, en particulier sur le héros que nous nous apprêtons à suivre sur trois tomes.

C’est dans l’adversité qu’un personnage se révèle, et Pevel se sert de cette première confrontation pour nous le présenter. Il nous montre Kantz pour ce qu’il est : le protagoniste principal d’un cycle de dark fantasy, autant dire pas un enfant de chœur (c’est presque une private joke à moi-même : en fait si, à l’origine, il en est un). D’un côté, on constate que Kantz est courageux (il descend seul à la cave et fait front tout du long avec assurance), astucieux (il a tendu un piège bien ficelé) et puissant (on voit qu’il manie avec brio une rapière qui semble magique, et que son pentacle lui confère un pouvoir surnaturel). De l’autre, il nous est montré comme violent (dès l’ouverture de la porte en première ligne, jusqu’à sa dernière réplique), sans pitié, et n’hésitant pas à recourir au mensonge ou la manipulation pour arriver à ses fins. C’est clairement expliqué dans ce passage : il est un chasseur de démons. C’est écrit en toutes lettres et c’est le dernier mot de cet extrait : il est un bourreau.

Si un autre élément est limpide, c’est la couleur religieuse qui teintera le récit à venir : les imprécations en hébreu, le pentacle tatoué sur sa paume, sa connaissance profonde du démon, les cierges consacrés qui servent à capturer ce dernier, jusqu’à l’enjeu du combat (l’âme d’une défunte).

La tournure des dialogues (cf. la scène du compte à rebours), les bottes et la rapière font de Kantz un personnage qu’on aurait pu retrouver au théâtre ou sous la plume de Dumas au côté de D’Artagnan ; et en même temps son côté ombrageux, religieux et sans pitié rangent plutôt Kantz dans la droite lignée d’un Solomon Kane.

Le tout en trois pages, donc.

Wielstadt


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[EXTRAIT] Manesh – Stefan Platteau

L’air est humide ; il y flotte un parfum indéfinissable, un je-ne-sais quoi qui distille son brin d’euphorie. Tout autour de nous, la forêt géante s’étend dans la mi-ombre. Entre les racines des grands arbres pourpres, plantées comme des serres dans le sol tourbeux, s’ouvrent de petits bassins d’une eau noire et huileuse, partiellement masqués par les fougères. Les troncs lisses, dépourvus d’écorce, ont une texture ivoirine. Des perles de résine grosses comme des baluchons sont suspendues dessus à différentes hauteurs ; elles produisent une douce luminescence, qui habite les ombres d’une caresse citrine. La plupart sont d’un ambre pur ; mais beaucoup d’entre elles ont capturé en leur sein une tout autre sorte de matière.
« Oh grands cieux ! » murmure Cwail.
Des oiseaux. Toutes sortes d’oiseaux collés aux troncs, englués dans la sève, de toutes leurs plumes. Occupés à crever. Qui descendent avec lenteur, entrainés par leur propre poids, vers l’eau noire croupie entre les racines. Les plus gros sont les plus rapides à sombrer : des canards sauvages, des grèbes, dont la lente glissade est perceptible à l’œil nu ; et même une grande bernache dont les ailes se débattent lentement, épuisées par l’effort. Et puis les petits, les légers : grives, bruants, moucherolles et gros-becs, suspendus, presque immobiles, dans leur épaisse goutte d’ambre. Ceux-là mettront des heures pour atteindre les racines. Les mammifères ne sont pas en reste : figés en larmes de résine, des chauves-souris, un lérot, et même deux écureuils roux.
Seuls quelques battements d’ailes troublent le silence, ainsi qu’un léger clapotis. D’un geste, Nadrach nous en révèle la source : entre les fougères, un daim de petite taille se débat dans l’un de ces trous d’eau sournois — si l’on peut nommer eau cette substance épaisse, collante, qui lui ronge les chairs : il a déjà les cuisses à vif, le ventre desquamé, le bout des pattes décharné par l’acide.
« Qui sait quels sucs boivent ces racines ? souffle Perdouan. Tout ce qui se fait piéger sur le tronc finit sa descente dans ces fondrières…
— Des arbres mangeurs de chair… » murmure le Brun, hochant la tête avec une crainte respectueuse.
Nous restons plantés là un moment, incapables de détacher nos yeux du spectacle. Je ne peux m’empêcher de lui trouver une étrange beauté. Les balles de sève lument comme une armée de lampions suspendus. Sous cet éclairage doux, les troncs chatoient, les verts et les pourpres prennent une nuance dorée ; j’éprouve un plaisir intense à détailler les textures et les couleurs — fougères, mousses, mousses-fougères, poils, plumes et becs bariolés.
« Vous sentez ça ? babille Cwail. Ce parfum dans l’air… délicieux ! »
Je le déniaise :
« Oui, capiteux, mais mortel ! Si je ne me trompe pas, c’est par cette fragrance que les arbres attirent leurs victimes, plus que par leur lumière. Dipran ferait bien de tenir son cormoran ! »
Le Dipran, il a déjà compris : il serre sa volaille contre son sein, bien à l’abri entre les deux pans de son mantel. À peine y voit-on le bec.

Manesh – Stefan Platteau (extrait)


[Que sont les articles « Extraits » ? C’est expliqué ICI]

Ressenti personnel

Lorsque j’ai décidé de rédiger cet article, j’ai foncé vers ce passage. J’ai lu ce livre il y a des mois, mais je me souvenais très bien où retrouver cet extrait. Il me fascine toujours autant. Si tu as lu mes propres livres, tu sais à quel point j’aime les ambiances forestières. Sur ce thème, cette série de Stefan Platteau en met plein la vue, avec un long périple des personnages au cœur d’une gigantesque forêt nordique. Plusieurs points me frappent dans ce passage (et se retrouvent dans le livre tout entier) :

1) l’impression de foisonnement. Ceux d’entre vous qui ont voyagé et marché dans des forêts natives et sauvages comprendront ce que je veux dire : une forêt, ce n’est pas qu’un regroupement d’arbres. La forêt dessinée ici est pleine de vie, riche, et donc « réelle ».

2) le sentiment d’humilité qui nous écrase, en tant qu’humain, mis en valeur par ces arbres en forme de dangers mortels. Nous éprouvons cette impression d’être tout petit face à une nature à la fois mystérieuse et puissante, capable de nous dévorer, mais en même temps très belle.

Ce sont deux points qui font vibrer une corde en moi (cf. Règle Pixar N°10).

Je ne compte pas écrire de spoiler dans cet article, mais je vous donne néanmoins une information qui me semble intéressante d’un point de vue « positionnement de la scène dans le récit » : dans la première moitié du livre, la forêt parait mystérieuse, gigantesque et inconnue, vaguement inquiétante, mais pas encore capable d’engloutir les personnages au sens propre. Le chapitre dont est tiré cet extrait forme une transition et marque un basculement de l’histoire, car c’est la première scène du récit où la forêt est montrée sous un jour vraiment dangereux. Avant, nous sommes dans le contemplatif ; après, on tombe dans l’action, la tension (voire l’horreur), et tout s’emballe…

Show, don’t tell

Puisque l’idée de cette série d’articles est de reboucler sur des thèmes que nous avons déjà vu sur ce blog, je pense que cet extrait est une excellente occasion de revenir sur le « montrer plutôt que raconter ».

Relis ce passage avec attention, et vois comment l’auteur se focalise sur le fait de « montrer la scène ». Il n’y a pas de « raconté ».

Que ressentons-nous, à la lecture ? Une forme de fascination mêlée d’horreur. Un auteur moins doué aurait utilisé un ou plusieurs de ces termes pour qualifier ce spectacle : horrible, épouvantable, ignoble, terrible, effrayant. Or, c’est ce que nous éprouvons, mais ce n’est pas ce que nous dit le narrateur. Lui se contente d’une description factuelle et ne peut s’empêcher de trouver la scène belle, de juger le parfum agréable. L’horreur et le danger, nous les ressentons parce que l’auteur nous les montre.

Maintenant, étudions par quels biais les informations passent. Quels sens utilise l’auteur ?
– La vue, évidemment, puisque la description est très visuelle. Note cependant la variété : outre les végétaux et les animaux, il évoque clairement des couleurs et des lumières, plusieurs fois (en début puis en fin de description). Il donne des détails descriptifs mais n’oublie pas pour autant de nous fournir une ambiance.
– l’ouïe (le silence perturbé par les battements d’ailes, le clapotis du daim qui se débat).
– l’odorat (avec ce parfum évoqué à plusieurs reprises).
– le toucher, de façon indirecte mais percutante pourtant : « j’éprouve un plaisir intense à détailler les textures et les couleurs — fougères, mousses, mousses-fougères, poils, plumes et becs bariolés » (personnellement j’en ai presque un frisson à la lecture de cette simple phrase, avec cette impression de palper ces textures du bout des doigts).

Enfin, il y a cet effet de foisonnement dont je parlais plus haut, et qui donne à cette forêt un air de réel. Dans cet extrait, cela passe par les animaux : plus d’une dizaine d’espèces sont mentionnées en l’espace de deux paragraphes. Dans d’autres passages du livre, ce sont les essences d’arbres et de plantes, ou les détails du fleuve sur lequel les personnages naviguent. C’est toute la différence qu’il peut y avoir entre un dessin d’enfant représentant une forêt via trois arbres identiques, et une vraie balade en forêt (quand tu réalises que tu marches au milieu de dizaines de plantes différentes, que chaque tronc est colonisé par des lierres ou des mousses, qu’il y a un insecte sous le moindre caillou que tu déplaces, etc.).

Bref : le personnage narrateur a beau être barde, il ne nous raconte pas la scène, il nous la montre.

Manesh


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À la recherche de bons livres

« Lire de bons livres nous empêche d’apprécier les mauvais »
Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates (Mary Ann Shaffer & Annie Barrows).


J’ai vu passer cette citation sur twitter sans savoir d’où elle était tirée, et trois jours plus tard je la découvrais en lisant « Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates » (Mary Ann Shaffer & Annie Barrows). Ma première réaction a été de sourire et de penser : « tellement vrai ! ». Puis j’en suis revenu à la problématique habituelle concernant le jugement des livres, à savoir que la qualité d’un livre est carrément subjective.

J’ai toujours beaucoup lu, mais j’ai le souvenir d’avoir longtemps été bon public. Très bon public. Adolescent, j’enchaînais les livres, et les jugeais tous bons. Bien entendu, certains m’enthousiasmaient plus que d’autres, mais mes avis balançaient essentiellement entre « j’aime ! » et « j’adore ! ». En cela je me reconnais parfaitement dans cet extrait d’interview de Patrick Rothfuss (auteur de fantasy américain) : « CS Lewis, JRR Tolkien et Anne Mc Caffrey tiennent une place particulière dans mon cœur. Mais honnêtement, je lisais à peu près tout ce qui me passait entre les mains en science fiction et Fantasy. Je ne faisais pas de discrimination. Je lisais presque un roman par jour entre 10 et 18 ans, et les ai tous aimés. Ce n’est qu’après avoir fréquenté le lycée quelques années que j’ai commencé à être insatisfait. Lorsque vous avez 14 ans, tout ce qui est avec une épée et un dragon est plutôt cool. Mais lorsque vous avez 21 ans, que vous avez lu 2000 romans de Fantasy, vous commencez à réaliser que certains de ces livres, eh bien, ils n’étaient pas si bons. Ok, soyons honnêtes : la plupart étaient pourris ».

Aujourd’hui, je me définis comme un lecteur difficile. Très difficile. C’en serait presque à se demander pourquoi je continue de dévorer autant d’ouvrages, plus prompt que je suis à critiquer qu’à complimenter. Bien sûr, j’ai conscience que – pour un auteur – parler d’un livre en mal fait sacrément prétentieux : cela sous-entend toujours qu’on se pense capable de faire mieux. Je ne râle donc qu’en privé, voire dans ma barbe… mais cela ne change rien à l’affaire : je suis devenu snob, comme ces amateurs du septième art qui fustigent toutes les sorties cinéma de la semaine, ou ces musiciens qui se moquent des chansons qui inondent nos ondes radios.

Le problème est que désormais, je suis « de la partie ». On n’apprécie pas de la même façon une rediffusion sportive quelconque à la télé selon qu’on pratique soi-même ce sport ou pas ; de même qu’un comédien visionne un film avec un regard très personnel, ou qu’un musicien écoute un titre avec une toute autre oreille. Peu importe son niveau personnel dans l’activité en question : quand on est de l’autre côté du miroir, on réalise que certaines choses très simples impressionnent le public ; que d’autres choses bien plus compliquées passent inaperçues. On applaudit certains confrères pour des raisons que les autres ne comprennent pas ; on grimace devant certaines œuvres pourtant très populaires. Qu’on le veuille ou non, notre point de vue est biaisé. Pas forcément meilleur ou plus pertinent, j’insiste : simplement, on ne juge pas sur les mêmes critères, et on obtient donc parfois des résultats différents. Ceci explique en partie certains grands écarts entre des succès populaires et des succès critiques.

Je passe encore des moments merveilleux avec les livres… mais moins souvent qu’avant. Je dois en lire plusieurs et encaisser quelques déceptions avant de ressentir de nouveau cet enthousiasme d’ado, ce besoin de tourner la page suivante sans réussir à m’arrêter. Quand j’en trouve un qui me fait cet effet-là, j’en suis d’autant plus exalté. Heureusement, nous vivons désormais dans un monde où il n’y a rien de plus facile que de se renseigner sur un ouvrage avant acquisition : prix obtenus, évaluations des lecteurs sur les librairies en ligne, réputations sur les réseaux sociaux, avis de sites spécialisés comme de blogueurs amateurs, etc. Conscient qu’il est facile d’être trompé, je multiplie les points de vue en quelques clics, et recherche fébrilement le titre qui saura me faire frémir de plaisir.

C’est un point intéressant de la révolution numérique, selon moi : avec ces échanges sur les réseaux sociaux, les blogs ou les chaînes booktube, on peut finir par tomber sur des lecteurs qui ont des goûts similaires aux nôtres, qui s’enthousiasment sur des livres qu’on a adoré, qui font la moue sur des ouvrages qui nous ont agacé. Là, c’est la mine d’or : trouver son jumeau astral littéraire serait l’un de mes rêves, afin qu’il puisse me conseiller avec un goût infaillible. Pas forcément que des « bons » livres… mais forcément des livres qui me plaisent. Sans déception. Jamais.

Hélas, si côté amour j’ai trouvé mon âme sœur, côté littéraire j’attend toujours.


« Que regardes-tu en premier chez une fille ?
– Sa bibliothèque. »

Spécifique Vs Générique

« Au sujet du concept de personnage générique, tu ne pourrais pas être un peu plus spécifique ?
— Ah ah !
— Non, mais… sérieux ?
— Ah. »


J’ai plusieurs fois opposé sur ce blog les concepts de personnage spécifique et générique, et on m’a interrogé là-dessus. L’occasion de revenir sur ces notions.

Je te conseille régulièrement de caractériser tes personnages majeurs sur la base du thème/message que tu souhaites développer. Ce n’est pas une tâche aisée, mais l’effort en vaut la chandelle : si tu réussis, tu mettras en place un cercle vertueux. Les personnages aideront à comprendre le thème > le thème permettra de cerner les personnages > les personnages alimenteront le thème > etc.

Ainsi, quand je te conseille de créer des personnages spécifiques, il faut donc bien entendre « personnages spécifiques à ton histoire ».

Peu importe que ton personnage soit très original, loufoque ou particulier, tant qu’il est parfaitement adapté au thème que tu souhaites développer. En revanche, s’il n’a aucun lien tangible avec celui-ci, il n’est pas vraiment fait sur mesure pour ton récit. C’est ce que j’appelle un personnage générique : tu pourrais l’échanger par n’importe quel archétype du même genre, ton intrigue n’en pâtirait pas. Ce n’est pas une bonne chose : ta galerie de personnages pour une histoire donnée doit ressembler à une dream team ; comme si tu choisissais le meilleur joueur pour chaque poste d’une équipe. Ils ne doivent pas être aisément remplaçables.

Concrètement ?

Imaginons que tu inventes un récit de fantasy et que tu souhaites développer un personnage de magicien. Si tu ne te fixes pas d’objectifs précis, consciemment ou inconsciemment, tes premières idées seront inspirées de personnages de magiciens célèbres. Dans ta tête se bousculeront Merlin, Gandalf et autres Dumbledore, accompagnés de stéréotypes et clichés divers. Je n’ai absolument rien contre les stéréotypes, au contraire : ils représentent une base solide pour la création de personnages, ainsi que des références. Mais si tu te laisses aller à créer un personnage sans chercher à l’adapter au récit que tu veux mener, tu es bien parti pour faire du générique : sans but précis, un magicien en vaut bien un autre.

Imaginons que l’on cherche à écrire un roman sur le thème de la liberté. Tu as là des pistes de travail : ton magicien a-t-il déjà été captif ? De façon littérale (d’une prison) ? De façon plus figurée (d’une relation, d’un métier, de son art) ? Est-il libre aujourd’hui, ou toujours lié ? À moins que lui-même soit le gardien d’un prisonnier ? Qui, pour quelle raison, quelle relation entretient-il avec lui ?

Imaginons maintenant que ton roman souhaite aborder le thème de la maladie. Tu te rends bien compte que les fondements de ton personnage seront différents ? Le magicien est un guérisseur ? Est-il malade lui-même, ou au contraire confronté sans cesse aux douleurs d’autrui alors que sa magie l’immunise ? Et s’il était lui-même vecteur d’une maladie rare ?

Je te ne brosse ici que les premières questions qui me viennent à l’esprit : en développant le cœur du personnage en rapport avec le sujet de ton histoire, tu le rends immédiatement spécifique à celle-ci. Peu importe que tu lui attribues un caractère de vieux grincheux, une longue barbe blanche et un bâton noueux : tu ne peux déjà plus l’échanger par Gandalf. Et si tu déclines tous tes personnages majeurs d’un même thème, tu obtiens une galerie de personnages spécifiques, interconnectés, avec des possibilités d’interactions et de développements gigantesques.

Alors qu’à contrario, si tu n’as pas cette réflexion thématique, tu peux toujours t’escrimer à lui trouver un nom cool, un caractère décalé ou un style vestimentaire particulier : ce n’est pas cette apparence d’originalité qui en fera un personnage spécifique à ton histoire. Certes, le remplacer au pied levé par Dumbledore modifierait bien quelques descriptions ou lignes de dialogue, mais sur le fond, ton récit n’en serait pas bouleversé.

Une impression de déjà-vu…

Remémore-toi le dernier polar que tu as lu : n’as-tu pas l’impression que l’intrigue se serait déroulée exactement de la même façon avec un autre détective ? Toutes ses comédies romantiques ne te semblent-elles pas toutes les mêmes, avec des rôles féminins comme masculins complètement interchangeables ? Et ces séries policières américaines : n’est-ce pas pour cela qu’on adore tant les épisodes de fin de saison, quand les histoires sont soudain étroitement liées aux héros (à leurs faiblesses, leurs passés, leurs familles) alors que pour les quinze épisodes précédents, on aurait pu échanger les enquêteurs sans aucune conséquence sur l’intrigue ? Et toutes ces suites de films ratées, parce que le premier épisode était vraiment construit sur mesure, et qu’on souhaite tout à coup raconter une autre histoire en gardant les mêmes personnages ?

Je ne sais pas te le dire mieux : pour tes personnages majeurs (protagoniste, antagoniste, alliés…), pense « thématique », lie-les par un sujet commun, celui de ton histoire. Fais-en des personnages spécifiques à ton récit, irremplaçables… et qui, ailleurs, sembleraient hors contexte.

M’enfin, ça ne reste que mon avis.


« Nous, ça va, on n’est pas interchangeables.
— …
— On l’est ? »


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3 conseils pour écrire de la fantasy

« J’écris de la fantasy.
— Ah, le truc avec les dragons et les elfes, là ? »


Les articles du genre « X conseils pour écrire de la fantasy » fleurissent sur internet. Un ami m’en a fait passer un récemment, et m’a demandé « c’est ce que tu écris non ? Quels sont tes conseils, à toi ? ».

J’y ai réfléchi, prêt à écrire une thèse. Et puis je me suis rendu compte que, finalement, mes suggestions étaient peu nombreuses et très simples.

1) Pas d’elfes

Il ne me viendrait jamais à l’idée de prénommer l’un de mes personnages Gandalf ou Aragorn, de même que vous tiqueriez à la mention d’une contrée s’intitulant Mordor. Et pourtant, cela ne choque personne de retrouver des elfes, nains, gobelins et autres trolls dans une proportion gigantesque (et un peu alarmante) des récits de fantasy. Ce n’est pas Tolkien qui a inventé les elfes, d’accord. Que ce soit une tradition pour le genre de prendre racines dans les mythes et légendes, soit. Mais nous sommes des auteurs en littérature de l’imaginaire ! Ne pourrions-nous pas faire preuve d’un petit peu… d’imagination ? Personnellement, si une quatrième de couverture mentionne l’un des mots clefs précités (ou encore les termes dragons, mages ou sorciers), je repose l’ouvrage sur son rayonnage illico. Non pas que ces livres soient forcément mauvais, et des écrivains talentueux se débrouillent fort bien pour nous divertir encore (et encore, et encore) avec des elfes. Mais il ne faut pas s’étonner que les éditeurs fatiguent et refusent poliment de nouvelles sagas de fantasy : des comme cela, ils en ont déjà tout un stock en attente dans leurs comités de lecture. Le genre « fantasy » est extrêmement vaste et libre, on peut y faire n’importe quoi. Donc, règle N° 1 : pas d’elfes.

2) Du merveilleux

J’utilise sciemment ce terme de « merveilleux » plutôt que celui de « magie », car ce dernier est trop souvent pris au pied de la lettre. Pour qu’il y ait fantasy, surnaturel et extraordinaire sont requis. Il faut des choses qui ne peuvent exister dans notre monde réel. La magie est un bon exemple, et auteurs comme lecteurs, nous aimons cela (moi le premier). Sauf que créer une guilde de sorciers n’est pas l’unique moyen d’implanter du merveilleux dans nos univers. La fantasy nous permet n’importe quoi ! Alors cherchons ensemble, à chaque livre écrit, à varier les possibilités. Regardons plus loin que le bout de notre baguette, de notre bâton de mage, de notre incantation de sortilège. Il n’est même pas obligatoire que les personnages puissent faire usage de ce « merveilleux ». Ce dernier peut transparaître dans l’univers et dans les lieux, ou dans les animaux (et avec autre chose que des dragons). Le succès de la série de L’Assassin royal de Robin Hobb tient en partie au fait que la magie y est abordée d’une façon différente de ce qu’on peut voir ailleurs (le Vif et l’Art). C’est en tout cas avec cet argument qu’un ami me l’a conseillé à l’époque, et la raison pour laquelle je m’y suis plongé avec autant de délices (c’est juste dommage qu’il y ait des dragons :p).

3) Technologie et société adaptées

À moins d’un choix conscient et volontaire (comme l’univers de Shadowrun qui mélange cyberpunk et elfes), la fantasy propose d’ordinaire des mondes aux technologies limitées, le plus souvent afin de renforcer l’impact du merveilleux (1). Ainsi, même avec un récit un peu atypique et inclassable, on catégorisera automatiquement un roman en « fantasy » s’il y a une technologie relativement faible associée à des éléments « magiques ». Mais ce n’est pas parce qu’on écrit de la fantasy qu’on doit se réduire au médiéval fantastique ! Nous ne sommes pas cantonnés aux technologies qui ont existé sur Terre dans notre passé. Une bonne piste à suivre, lorsqu’on a décidé des aspects merveilleux de notre univers, est de déterminer en quoi ils influencent la vie quotidienne des personnages (aspect technologique, mais aussi sociétal et culturel). Si éléments extraordinaires il y a dans notre monde, ils ont forcément un impact sur le développement des peuples. Un autre principe à garder en tête est de se rappeler que le progrès technologique dépend beaucoup des matériaux à notre disposition, ou des lois de notre physique : si on crée un nouveau matériau, si on modifie une loi, on s’ouvre des champs de possibilités gigantesques, qui ne sont en rien réservées à la science-fiction.

Voilà mes conseils ! Cela fait un peu « ode à l’originalité », alors que je me tue à dire à mes étudiants en scénarisation que l’originalité en elle-même ne doit pas être un objectif. Mais détrompe-toi : ce n’est pas l’originalité que je motive ici, c’est l’appropriation du genre. C’est rappeler qu’en littérature de l’imaginaire, par définition, TOUT est possible, et que dans ce « tout », chaque auteur a largement de quoi nous présenter quelque chose qui lui est personnel. Son univers. Il n’y a ni dragons, ni sorciers dans La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, et son monde est créé sur mesure pour son histoire. Il n’y a ni elfes, ni guildes de mages dans le cycles Rois du monde de Jean-Philippe Jaworski, et il nous y présente une culture celtes méconnue. Nous n’avons peut-être pas leurs talents, mais on peut au moins garder ces grands principes en tête quand nous créons :

1) Pas d’elfes ;

2) Du merveilleux (pas forcément de la magie) ;

3) Une technologie et une société adaptées ;

4) Pas de putain d’elfes !


(1) « Regarde, je peux illuminer l’extrémité de mon bâton de mage afin de nous guider dans ce donjon obscur.
— Moi, j’ai une lampe torche. »