[SCRIBBLOG] Cinq concepts pour devenir un meilleur conteur

[Que sont les articles du Scribblog ? C’est expliqué ICI]

Nouvelle adaptation française d’un article Mythcreants posté sur le blog de la plateforme Scribbook : pour une fois (c’est rare !), j’avais abordé ce sujet avant Chris Winkle (il n’y a pas si longtemps, dans un post intitulé 10 pistes pour mieux supporter la critique). Et bien voici d’autres bons conseils et des concepts à s’approprier d’urgence pour les auteurs qui comptent durer dans le métier…

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Améliorer son travail est un processus qui implique des retours potentiellement conflictuels sur nos histoires, et une naturelle résistance émotionnelle au changement. Néanmoins, comprendre quelques principes importants peut nous aider à placer les problèmes que nous rencontrons en perspective. Voici cinq concepts très utiles pour mieux accepter les critiques et rendre nos histoires meilleures.

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Magie : Les Trois Lois de Brandon Sanderson (3/3)

Brandon Sanderson, une référence de la fantasy anglo-saxonne, est mondialement connu pour ses systèmes de magie innovants, imaginatifs et particulièrement bien conçus. Afin d’aider les autres auteurs, il a tenté de regrouper ses réflexions en trois grands principes. Nous avons déjà passé en revue les deux premiers :

« La possibilité pour l’auteur de résoudre un conflit par la magie est directement proportionnelle à la manière dont le lecteur comprend cette magie. »

« Les contraintes sont plus importantes que les capacités. »

La Troisième Loi

La troisième loi est plus difficile à mettre en œuvre, car il s’agit d’une question d’équilibre à trouver, mais le concept est néanmoins capital.

Brandon Sanderson définit sa troisième loi ainsi :

« Développez ce que vous possédez déjà avant d’ajouter quelque chose de nouveau. »

Ce qui signifie : avant de créer de nouveaux pouvoirs, essaie d’approfondir autant que possible ceux que tu as déjà imaginé. En bref, Sanderson nous rappelle que faire plus, ce n’est pas faire mieux.

L’exposition est un art difficile

En littérature de l’imaginaire, l’auteur rencontre une difficulté particulière au genre : en plus de devoir mettre en place ses personnages et son intrigue, il doit exposer au lecteur son univers et son fonctionnement. Les lecteurs adorent plonger dans un nouveau monde (et c’est bien pour cela qu’ils lisent de la fantasy ou de la SF). Néanmoins, ils sont vite perdus si l’univers devient fouillis. Plus tu vas vouloir ajouter des choses dans ton monde, plus celui-ci risque de perdre en cohérence et de gagner en complexité, jusqu’à un point où le lecteur ne te suivra plus. Il en va de même pour la magie : créer un système élaboré est intéressant pour l’auteur, mais le lecteur ne sera-t-il pas perdu dans de multiples catégories et des dizaines de pouvoirs différents ?

Approfondir, pas ajouter

Le conseil de Sanderson est donc de se limiter en quantité et de ne pas déployer un système magique trop vaste, mais au contraire de rechercher de la profondeur. Pour cela, il suggère trois axes de réflexions :

– extrapoler

Cela revient à se poser la question « que se passerait-il si ? ». Trop d’univers de fantasy contiennent de la magie sans que celle-ci n’impacte vraiment le monde, ce qui est particulièrement illogique étant donnée son importance et sa capacité à réaliser des choses « hors normes ». Imaginons un monde dans lequel la fleur d’une plante rare permet d’acquérir une super force. Comment cela influerait-il un univers médiéval classique ? Il y a de fortes chances que ce pouvoir ait des applications militaires ou criminelles. Mais dans quels autres métiers cela aurait-il des applications ? Cela ne donnerait-il pas un surplus de statut aux cultivateurs de la plante, ou aux pays mieux exposés que d’autres au niveau du climat ? Que se passerait-il si quelqu’un avait le monopole de la production ? Que se passerait-il pour l’ensemble de cette société si de mauvaises conditions météos empêchaient soudain la plante de pousser ? Ou si un substitut envahissait le marché et que tout le monde avait soudain accès à ce pouvoir ? Etc.

– interconnecter

Cela revient à relier les différents pouvoirs que tu souhaites créer : les lier entre eux, mais aussi avec le thème de ton histoire et les autres éléments du récit. Imaginons que dans l’exemple ci-dessus, tu souhaites aussi développer un pouvoir de télékinésie. A priori, aucun rapport avec la super force. Mais tu pourrais décider que la télékinésie s’acquiert en consommant la racine de la même plante : en liant les deux pouvoirs ensemble (ils découlent de deux parties distinctes d’un même végétal) tu renforces la cohésion du monde. Cela pourrait avoir du sens, en particulier si tu as prévu d’aborder des thématiques liées au développement durable et à la gestion des ressources, par exemple. Et quel pourrait être le lien entre cette plantes, ces pouvoirs, et la religion de ce monde ? Etc.

– rationaliser

Cela revient à combiner ensemble des éléments dont tu disposes déjà, au lieu d’en créer de nouveaux. Tu désires créer une nouvelle peuplade dans ton monde, et tu es tenté de lui créer des pouvoirs magiques spécifiques ? Réfléchis : ne peux-tu pas faire en sorte que ce peuple utilise la même plante de façon différente et innovante du premier peuple, plutôt que de créer une nouvelle magie de toute pièce sans lien avec la première ? L’idée est, à chaque fois que tu as besoin de quelque chose pour ton récit, d’essayer de le puiser dans ce qui existe déjà plutôt que de systématiquement créer du nouveau.

Brandon Sanderson a prouvé que l’on peut avoir un système de magie extrêmement profond et intéressant avec très peu de pouvoirs, tant qu’ils sont bien déployés et exploités à fond. Si tu imagines toutes les conséquences de l’existence de ces pouvoirs (sur la culture, les aspects sociaux, la politique et la religion), si tu les lies entre eux (et avec ton monde et tes thèmes), et si tu sais rationaliser au lieu d’empiler les originalités, tu te retrouveras au final avec un système de magie vraiment intéressant, crédible, facile à assimiler pour le lecteur, et surtout bien intégré dans ton monde.

Conclusion

Aucun auteur n’aime s’entendre dire que pour créer son monde, il doit « suivre des règles ». Brandon Sanderson s’en défend tout au long de ses essais, expliquant simplement qu’il s’agit de réflexions qui fonctionnent pour lui, et que chacun est libre de faire comme il l’entend.

Ceci dit, son succès et la qualité de ses romans devraient faire réfléchir, tout autant que la logique et la pertinence de ses arguments. Si tu ne l’as pas déjà fait, je t’encourage à lire l’intégralité de ses essais (un peu plus de 20 pages). Ses explications sont limpides, et j’y repense à chacune de mes lectures. En ce qui me concerne, je suis convaincu : les univers où la magie « fonctionne » sont ceux où les auteurs ont su gérer (consciemment ou pas) ces trois « lois » de Sanderson.

M’enfin, ce n’est que mon avis (et celui de Brandon Sanderson).


L’essai de Brandon Sanderson (troisième partie) :
Version originale (anglais)
Adaptation française intégrale des trois essais (24 pages)

<< Première Loi
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[SCRIBBLOG] LA chose qui manque à la plupart des manuscrits

[Que sont les articles du Scribblog ? C’est expliqué ICI]

Nouvelle adaptation française d’un article Mythcreants posté sur le blog de la plateforme Scribbook : ce post à l’intitulé provocateur a été un régal pour moi à vous préparer. Je l’affirme souvent moi-même, mais ça a tellement plus de poids quand ça vient d’une professionnelle du monde de l’édition comme Chris Winkle…

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D’accord, je l’admets volontiers, mon titre donne dans le sensationnel, mais on ne pourra jamais accorder trop d’attention à ce sujet. Lorsque nous sommes mandatés en tant qu’éditeur (MythCreants délivre des services dans le domaine de l’édition), 95% des manuscrits que nous étudions nécessitent un gros travail dans ce domaine. Avant même que nous y jetions un œil, la plupart des auteurs ont passé un nombre incalculable d’heures – des centaines dans le cas de romans – à écrire dans la mauvaise direction. Nous corrigeons leur trajectoire afin qu’ils obtiennent de meilleurs résultats plus rapidement, mais en général cela demande une révision majeure de leurs textes.

Quel est le problème ? La plupart des écrivains ne comprennent pas de quoi parle leur histoire.

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[SCRIBBLOG] Adaptation française des articles du site Mythcreants

Connais-tu Mythcreants ?

Ce site de professionnels de l’édition est une ressource formidable d’articles liés à l’écriture et la dramaturgie. Il est orienté SFFF (science-fiction, fantastique et fantasy), mais en réalité les articles concernent la narration en général et intéresseront tous les types d’auteurs. Si tu lis l’anglais, je ne peux que te conseiller d’aller le visiter (et je te promets que tu en deviendras très vite accro).

mythcreants

Si l’anglais te pose problème, saches que la plate-forme d’écriture Scribbook a obtenu l’aimable autorisation de Mythcreants pour traduire et adapter leurs articles en français. Je suis moi-même partenaire de Jonathan Kalfa, le créateur de Scribbook, et ensemble nous publions désormais des adaptations françaises de certains articles. Tu verras que les thématiques et les sujets rebouclent bien souvent avec ceux abordés ici. En plus de mon blog personnel tu peux donc désormais me retrouver de temps à autres sur le scribblog de Scribbook.

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Liste des articles [SCRIBBLOG] disponibles :

– Esquisser une histoire courte en sept étapes
(article original : Chris Winkle, adaptation française : Jonathan Kalfa)
Motivations des personnages : le pourquoi et le comment
(article original : Chris Winkle, adaptation française : Stéphane Arnier)
12 traits pour faire aimer votre héros
(article original : Chris Winkle, adaptation française : Stéphane Arnier)
LA chose qui manque à la plupart des manuscrits
(article original : Chris Winkle, adaptation française : Stéphane Arnier)
Cinq concepts pour devenir un meilleur conteur
(article original : Chris Winkle, adaptation française : Stéphane Arnier)
Six questions de style sur lesquelles s’écharpent les écrivains
(article original : Chris Winkle, adaptation française : Stéphane Arnier)


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Prologue

« C’est exactement ce qu’on est en train de faire, non ?
— De quoi ?
— Un prologue. »


J’ai longtemps hésité à aborder ce sujet : sur les sites d’écriture et les forums, c’en est devenu un thème polémique et un prétexte à chamailleries. Et puis, à nouveau parce que je rencontre le cas en bêta-lectures chez des comparses auteurs, je me suis dit que je pouvais bien te donner mon avis sur la façon d’écrire un bon prologue.

La malédiction du prologue

La rumeur prétend que les éditeurs ne supportent pas les prologues. Une prophétie millénaire annonce que si tu rédiges un prologue, ton manuscrit sera refusé, et que pour chaque page de ce dernier, un chaton brûlera en enfer. Certains articles de blog te traitent d’imbécile si tu penses encore que ton livre a besoin d’un prologue.

J’ai un souci avec les « anti-prologues » : c’est que leur justification unique se résume à « parce qu’il y a trop de mauvais prologues ». Oui, c’est vrai. Mais c’est un peu comme dire : « punaise, tu rates toujours tes œufs à la coque, alors cesse d’en faire ! ». Ne vaudrait-il pas mieux apprendre à les cuisiner correctement, au lieu de s’en passer ? J’adore les œufs à la coque bien préparés…

Les basiques

Un prologue est une scène comme une autre, et tu dois donc d’abord te poser la même question que pour chacune de tes scènes : « à quoi me sert-elle ? »

Demandes-toi « pourquoi ai-je besoin d’un prologue à mon histoire ? ». Rédige la réponse (si si, je suis sérieux, écris-là, force-toi à te justifier en toutes lettres !). Elle doit ressembler, à peu de choses près, à : « ce prologue va me servir à exposer au lecteur des éléments indispensables à la compréhension de mon histoire ».

J’aurais même tendance à préciser « indispensables à la compréhension du début de mon histoire ». C’est à peu près la seule raison pour laquelle tu peux avoir besoin de réaliser cette scène « qui précède le début ». Tu chercheras la définition du mot prologue : ça sert à ça, un prologue. Si ta réponse est différente (du genre « je veux créer une atmosphère mystérieuse », « je veux débuter par une scène d’action », « je veux caser un meurtre gore »), ce n’est pas d’un prologue dont tu as besoin, mais d’un bon premier chapitre. Idem si tu penses que ton prologue servira à éclairer une scène vers la fin de ton ouvrage : si tu as le temps de fournir les informations plus tard, il est probable qu’il soit possible (et pertinent) de les fournir… plus tard.

Si tu n’es pas sûr(e) de toi, il existe une méthode très simple pour savoir si tu as besoin d’un prologue ou pas : ne l’écris pas, et rédige tes premiers chapitres d’abord. Si, en relisant tes trois premiers chapitres, rien ne te choque, c’est que tu n’as pas besoin de prologue. Si tu te dis : « ça n’a pas de sens, le lecteur NE PEUT PAS comprendre ‘ceci’ s’il ne sait pas ‘cela’ », c’est que tu as besoin d’un prologue. Et bravo : tu viens de pré-lister les éléments que tu dois mettre dedans.

Lister les informations nécessaires

Parce que oui, le but de ta scène est de fournir des informations.

Lors de ma dernière bêta-lecture, je me suis retrouvé face à un prologue que l’auteur désirait intrigant : dans un lieu mystérieux, des personnages mystérieux se livraient à des activités mystérieuses (en tenant un discours mystérieux).

Il semble que beaucoup d’auteurs soient terrifiés à l’idée de révéler des choses au lecteur, comme si ce dernier allait perdre tout intérêt en apprenant des éléments sur les lieux, les personnages, l’intrigue. Or, c’est justement tout le contraire : les chapitres rébarbatifs sont ceux où l’on n’apprend rien de nouveau et où il ne se passe rien d’extraordinaire. Compter sur une étonnante révélation à la fin du livre ne fonctionnera pas.

« Nous sommes en train de parler, il y a peut-être une bombe sous cette table et notre conversation est très ordinaire, il ne se passe rien de spécial, et tout d’un coup, boum, explosion. Le public est surpris, mais avant qu’il ne l’ait été, on lui a montré une scène absolument ordinaire, dénuée d’intérêt.»

Alfred Hitchcock

Le suspens ne provient pas des informations que l’on cache, mais bien de celles que l’on fournit.

« La bombe est sous la table et le public le sait, probablement parce qu’il a vu l’anarchiste la déposer. Le public sait que la bombe explosera à une heure et il sait qu’il est une heure moins le quart – il y a une horloge dans le décor ; la même conversation anodine devient tout à coup très intéressante parce que le public participe à la scène.»

Alfred Hitchcock

Exemple : relis donc l’introduction de « Harry Potter à l’école des sorciers ». Nous y apprenons, de façon extrêmement précise, de très nombreuses informations. Rowling bâtit un véritable contexte. Vois à quel point elle ne nous cache rien ! Réalise le décor qu’elle nous plante, très détaillé ! Lors des chapitres qui suivent, le vécu d’Harry chez son oncle et sa tante a une toute autre saveur ! Avoir lu cette introduction en change tout le sens et la façon dont on le vit, en particulier grâce à cet outil puissant dont je t’ai déjà parlé : l’ironie dramatique (nous n’avons qu’une hâte : que Harry découvre tout ce que nous savons déjà et qu’il devienne le grand magicien que le prologue nous a promis).

Nous en revenons donc aux basiques : le prologue doit modifier la perception que le lecteur aura des premiers chapitres du livre, grâce à des informations qu’on lui  fournit à dessein. Dresse-en une liste claire.

S’y limiter

Ton prologue doit donc contenir ces informations. Pas moins.

Mais pas plus non plus : comme ton prologue n’a pas d’autre but que de fournir ces éléments, tu dois le conclure au plus tôt dès que ces fameux éléments ont été délivrés au lecteur. Plus le prologue est court, mieux c’est. Une fois que le lecteur a les informations nécessaires à la compréhension de ton histoire, tu peux en commencer le récit.

La forme du prologue

Maintenant que tu sais ce que tu dois apprendre à ton lecteur (ni plus, ni moins), vient le moment de rédiger ce prologue. Considère-le comme une mini-histoire à part entière, et prépare-le comme telle. Il va donc te falloir :

choisir la narration la plus adaptée : elle peut être différente de la narration usitée dans le reste du livre ;

— définir les unités de temps, de lieu, d’action : dans presque tous les cas, au moins un de ces éléments est radicalement différent de l’unité du reste du récit (sinon, tu n’en aurais pas besoin). Soit le prologue se déroule dans un autre temps (flash-back, flash-forward) ; soit il se déroule dans un autre lieu que le reste du livre ; soit l’action y est particulière.

— définir quels personnages vont y agir. Pour choisir l’action et les personnages, rappelle-toi bien que ton but est de passer certaines informations : il te faut imaginer la meilleure mise en situation possible pour intégrer au mieux les éléments que tu as besoin de montrer ;

— choisir un bon début, et une bonne fin (si possible avec une chute digne d’une nouvelle) ;

— écrire, en prenant soin de bien montrer au lieu de raconter.

En conclusion

On reproche souvent aux prologues d’être clichés, de ne pas être utiles, de n’être que de l’exposition rébarbative (car « racontée ») : or, ce sont des défauts qui ne sont pas propres aux prologues. Ils menacent toutes les scènes d’un livre ! Si ton prologue cumule tous ces défauts, le supprimer ne sauvera pas ton ouvrage : la suite de tes écrits est probablement dans la même veine.

La solution réside, pour un prologue comme pour toutes les autres scènes, dans un peu de méthode et de préparation : se demander pourquoi la scène est utile, lui définir des objectifs précis, et écrire sans perdre ces derniers de vue.

— en te fixant des cibles spécifiques à ton histoire, pas de cliché ;

— en te posant dès le début la question de l’utilité, pas de scène en trop ;

— en t’efforçant de montrer au lieu de raconter, pas d’aspect « cours d’histoire indigeste ».

M’enfin, ce n’est que mon avis.



« Et les épilogues, on en parle des épilogues ?
— Tu veux vraiment qu’on évoque l’utilité de NOS épilogues ? »

Focus : les adverbes

« Tu l’attendais celui-là, hein ?
— Carrément ! »


[Que sont les articles « focus » ? C’est expliqué ICI]

C’est presque un poncif quand on parle d’améliorer son style : la traque aux adverbes. Si tu es auteur, tu as déjà lu ce conseil moult fois : « traque les adverbes, supprime-les ! ».

On les met tous dans le même panier, or il existe plusieurs catégories d’adverbes (c’est une grande famille, mais je ne donne pas de cours de grammaire, je te laisse chercher). Ceux que l’on peine à supporter en littérature sont ceux formés en –ment à partir d’un adjectif (« méchamment », « silencieusement », « doucement », etc.).

Longs à écrire autant qu’à lire, leur profusion alourdit les phrases et rend le texte indigeste. Mais surtout, comme nous allons le voir ci-dessous, ils sont un indice de vocabulaire pauvre et d’un manque de recherche dans les structures de phrases, raison pour laquelle les éditeurs écartent les manuscrits qui en abusent.

Sans devenir paranoïaque, à chaque adverbe en -ment dans ton texte, il peut néanmoins être intéressant de se poser les questions suivantes :

1) Est-ce que mon adverbe apporte un réel complément d’information ?

Au moins une fois sur deux, tu réaliseras que tu peux le supprimer purement et simplement sans que ça ne change le sens de ta phrase. Certains adverbes « réflexes » fournissent des compléments déjà sous-entendus ou évidents. Tu peux les rayer, sans autres formes de modifications.

Ex : Lui, personnellement, préférait le vin. > Lui préférait le vin.
Il aurait probablement pu réussir. > Il aurait pu réussir.

Ces exemples soulignent l’emploi d’adverbes abusifs puisque pléonasmes. Les retirer ne fait qu’alléger la phrase sans rien changer au sens.

Ex : Elle se blottit amoureusement contre lui. > Elle se blottit contre lui.

Cet exemple rappelle l’article Montrer plutôt que raconter (« show, don’t tell »). Le « amoureusement » est du pur raconté, seulement une idée. Un cinéaste qui devrait mettre la scène en image filmerait exactement la même chose avec ou sans cet adverbe. Sans, la phrase se contente de montrer, de sous-entendre, et c’est très suffisant.

2) Si mon adverbe apporte une information utile, puis-je l’amener d’une autre façon ?

Si tu as lu l’article focus sur les verbes ternes, tu supprimes sans doute déjà certains adverbes de toi-même : les adverbes en -ment viennent souvent combler le déficit d’information d’un vocabulaire pauvre et imprécis.

Ex : Parler doucement > chuchoter, murmurer, susurrer
Regarder attentivement > détailler, scruter
Marcher aléatoirement > errer, déambuler

Tu peux parfois remplacer l’adverbe par un verbe qui en souligne le sens.

Ex : Il servit soigneusement son maître. > Il s’appliqua à servir son maître.

Si le verbe complété par l’adverbe peut être changé en nom, tu peux remplacer l’adverbe par un adjectif.

Ex : Après avoir vigoureusement récuré la salle de bain, il s’attaqua à la cuisine. > Après un vigoureux récurage de la salle de bain, il s’attaqua à la cuisine.

Enfin, si tu n’as pas déjà trouvé mieux, tu peux toujours remplacer l’adverbe par un « avec » suivi d’un qualificatif. C’est la solution du pauvre, mais c’est toujours plus élégant.

Ex : Il répondit intelligemment. > Il répondit avec intelligence.
Il ouvrit la porte précautionneusement. > Il ouvrit la porte avec précautions.

À noter que ces exemples soulignent encore une fois l’emploi d’adverbes qui racontent au lieu de montrer. Si la réponse du personnage est effectivement intelligente, est-ce besoin de le préciser ? Lorsqu’il réalise une action « avec précautions », n’est-ce pas plus parlant de montrer lesquelles ?

Les adverbes en -ment tracent des raccourcis faciles : parfois utiles, ils sont souvent dispensables, ou remplaçables par d’autres tournures plus courtes, plus précises, et/ou plus musicales.

M’enfin, ce n’est que mon avis.

PS : si tu es un visiteur habitué et un lecteur attentif, tu auras remarqué que je n’ai pas fourni de taux d’adverbes de référence. Hélas, je n’en ai pas trouvé malgré mes recherches. Il est possible que ce soit lié à la difficulté de distinguer les adverbes en -ment des autres (les adverbes englobent un grand nombre de mots, et les logiciels d’écriture comptent tout sans discernement). Si jamais tu as des chiffres et des sources, ça m’intéresse.

Edit du 31/08/2017 : un grand merci à Chat Noir pour ses recherches et stats (cf. commentaires sous l’article) ! Son étude a ressorti les taux suivants pour deux œuvres de fantasy très différentes :
– 7% d’adverbes pour Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban de JK Rowling (0,7% d’adverbes en -ment) ;
– 5,4% d’adverbes pour La Horde du Contrevent de Alain Damasio (0,6% d’adverbes en -ment).

De ces données et de ma propre expérience, j’ai tendance à penser que :
– entre 7 et 8% d’adverbes, tu te trouves dans un taux raisonnable ;
– que si tu peux descendre sous les 6%, ce n’en est que mieux ;
– qu’au-delà de 10%, il est sans doute nécessaire de te poser la question sur ta façon d’employer les adverbes, et de faire quelques efforts pour en réduire la fréquence dans tes textes.



« Cela me rappelle le bon vieux temps. Pas de taux d’alcoolémie officiel…
— Et il se passait quoi ?
— Ben… on picolait. »

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Focus : nombre de mots par phrase

« Un !
— …
— Ah ok, tu te la joues encore plus minimaliste que moi ? »


[Que sont les articles « focus » ? C’est expliqué ICI]

Tes lettres forment des mots, tes mots forment des phrases. Ces dernières varient en taille, tantôt courtes, tantôt longues. Forcément, des chercheurs en sont venus à se demander s’il y avait une longueur de phrase « idéale », et beaucoup de blogs ou articles conseillent aujourd’hui aux auteurs en herbe de favoriser les phrases courtes.

Pourtant, d’emblée, il semble absurde de vouloir « calibrer » la longueur de ses phrases : la musique de la langue passe obligatoirement par des variations, et un texte dont toutes les phrases seraient de même taille (qu’elles soient courtes ou longues) s’avérerait monotone. Néanmoins, comme dans les précédents articles focus, il est intéressant d’étudier ce point au prisme d’une moyenne sur l’ensemble d’un texte, et d’essayer de comprendre ce qu’il se passe.

Les études ont montré que l’unité de mémorisation immédiate du processus de lecture oscille entre 8 et 20 mots par phrase selon le lecteur, avec une moyenne entre 12 et 16. Les chiffres précis varient d’une étude à l’autre, mais les résultats sont globalement cohérents : il semble qu’une moyenne de 15 mots par phrase reste une cible accessible au lecteur moyen… en tout cas au lecteur moyen d’aujourd’hui.

La moyenne dans les œuvres littéraires du 18ème siècle tournait autour d’une quarantaine de mots par phrases. Elle n’a cessé de chuter au fil du temps. On trouve des moyennes de 38 pour Proust, de 18 chez Flaubert (pourtant de la génération précédente), de 13 pour Duras. Aujourd’hui, la moyenne de la littérature moderne tourne autour des 15, mais tout ceci n’est qu’affaire de style.

Comme d’habitude pour ces articles focus, la vérité ne se situe pas dans les décimales de la statistique, mais plus dans l’idée qu’il y a derrière. Le fait est que la capacité de notre mémoire à court terme en lecture est assez faible. Cet « empan de lecture » est plus ou moins élevé selon la culture du lecteur. Les études ont montré que plus le lecteur est aguerri, cultivé et spécialiste, plus il lit vite et assimile aisément des phrases longues. Les textes scientifiques contiennent ainsi généralement une moyenne de mots par phrase assez élevée (souvent >20), quand une littérature moderne qui se veut accessible à tous tente généralement de rester sous la barre des 15.

Statistiques (deux calculs distincts aujourd’hui) :

Le nombre moyen de mots par phrase se calcule en divisant le nombre total de mots du texte par le nombre de phrases du texte.
– entre 14 et 16, il semble que tu sois dans la moyenne actuelle ;
– entre 12 et 13, tu sembles être un adepte des phrases courtes ! On observe rarement moins en littérature ;
– plus tu montes vers les 20, plus tu te situes dans une fourchette haute. Si tes bêta-lecteurs semblent trouver ta lecture laborieuse, tu as peut-être ici une piste à creuser. Sois conscient que seuls les plus aguerris de tes lecteurs te suivront sur plusieurs centaines de pages avec une telle moyenne.

Le taux de phrases longues se calcule en divisant le nombre total de phrases longues (> 35 mots) par le nombre de phrases totales du texte.
– autour de 3%, il semble que tu sois dans la moyenne ;
– mais si tu descends en dessous, ce n’en est que mieux, car ces valeurs de référence datent un peu (de nos jours, on les tolère moins, les phrases à rallonge) !
– si tu dépasses les 5%, tu te situes dans une fourchette haute (surtout pour notre époque).

Il est à noter qu’avec certains logiciels d’aide à l’écriture, il est possible de paramétrer le nombre de mots par phrase à partir duquel on estime la phrase « longue ». Fais quelques essais : tu verras que placer la frontière à 30, 35 ou 40 change radicalement la statistique ! Place donc le curseur où tu le souhaites en fonction de tes objectifs.

Attention : ce n’est pas un jeu, et « plus court » ne veut pas forcément dire « plus lisible ». Je rappelle que ces focus ne sont que des indicateurs de tendance qui servent à te faire prendre conscience des mécanismes de lecture/écriture pour améliorer ton style : ce ne sont pas des scores à battre. En l’occurrence, la lisibilité d’une phrase est tout autant affaire de structure que de longueur !

Les mots de la première partie de la phrase sont en théorie plus aisément mémorisés ; le lecteur oublie plus facilement ce qui se trouve en milieu et fin. Il est donc souvent pertinent pour l’auteur de placer les éléments importants en début de phrase. Cela reboucle avec les articles focus critiquant la voix passive et les tournures impersonnelles : des éléments peu signifiants y occupent les têtes de phrase, et les vrais sujets sont repoussés plus loin. C’est donc aussi pour cela que ces tournures « marquent » moins le lecteur et paraissent ternes.

Ceci dit, l’une des pratiques de Proust pour améliorer la lisibilité (malgré ses phrases longues) était de recourir à des phrases prédictives, c’est-à-dire des phrases dont le début « implique » une suite. Elles soutiennent l’intérêt du lecteur, captent son attention.
– Phrase non prédictive : « Les gobelins leur tournaient autour, exhibant leurs crocs jaunis avides de chair fraîche. » (l’information principale est dans la première partie de la phrase, on pourrait presque stopper la lecture à la première virgule).
– Phrase prédictive : « Exhibant leurs crocs jaunis avides de chair fraîche, les gobelins leur tournaient autour. » (le début de phrase implique une suite, crée une tension et une attente d’action).

Cette pratique semble contredire ce que j’exposais plus haut, à savoir que le lecteur se souvient mieux du début de phrase que de la fin, mais ce n’est au contraire qu’une exploitation de cette règle : en plaçant des éléments d’attente au début, on focalise et attise l’attention du lecteur, puis on place l’action (forte et mémorable) en conclusion.

Enfin, il faut aussi se souvenir que l’important n’est pas que le lecteur mémorise les mots, mais bien qu’il mémorise les idées. L’emploi de phrases longues n’est donc pas si problématique, à condition que l’auteur n’y multiplie pas les sous-phrases qui perdent le lecteur. S’il y a plusieurs idées fortes à faire passer, mieux vaut les distinguer via plusieurs phrases séparées : cela leur donne à chacune plus de poids, et plus de chances d’être captées et mémorisées par le lecteur.

M’enfin, ce n’est que mon avis.


Cet article affiche une moyenne de plus de 21 mots par phrase, pour 9 phrases longues (4,70%) : des stats hautes, tolérables pour un article explicatif mais pas pour un roman. À titre de comparaison, mon dernier livre est sous les 14 mots/phrase de moyenne et à 2,35% de phrases longues.

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