Protagoniste : donne-lui le choix !

« On fait une introduction ?
— Ben… on n’a pas trop le choix. »


Une histoire tourne autour d’un protagoniste principal (ou de plusieurs) dont le lecteur va suivre les aventures. Il arrive pourtant que ces aventures soient frustrantes pour le lecteur parce que le protagoniste est trop passif, ou parce que ses décisions et actions n’ont pas de conséquences sur le récit. Dans ces livres, le protagoniste n’a pas réellement de libre-arbitre et ne fait pas vraiment de choix.

Voyons ensemble pourquoi c’est important que ton protagoniste dispose d’une marge de manœuvre et « fasse ses propres choix ».

Les histoires que cela concerne

Le sentiment de frustration que j’exprimais ci-dessus peut se manifester dans les cas suivants :

  • Le personnage est privé de sa liberté d’action

Ex : Le personnage se réveille près d’un cadavre, amnésique. La police arrive aussitôt et l’arrête. On l’emmène en cellule et on l’interroge. Puis un commando armé débarque et enlève le héros. Le lecteur en est déjà à un tiers du roman et le protagoniste n’a toujours pas pris la moindre décision par lui-même, ballotté par les événements comme une feuille dans une rivière.

  • On donne des ordres au personnage et celui-ci ne fait qu’y obéir

Ex : Le personnage est l’héritier d’une famille importante et ses parents le poussent à se marier avec quelqu’un qu’il/elle n’aime pas. Le personnage ne semble pas vraiment satisfait, mais à part grommeler dans sa barbe il ne fait rien de concret pour y échapper. Il se marie.

  • Le personnage fait un choix entre deux options, mais l’histoire continue comme s’il avait fait le choix inverse

Ex : Dans un monde opprimé, le personnage a le choix entre rejoindre la résistance ou quitter la ville. Il choisit de quitter la ville, mais les événements tournent de telle manière qu’au final il se retrouve à… rejoindre la résistance.

As-tu déjà joué à des « livres dont vous êtes le héros » ? Ces fameuses histoires où tu es censé avoir le choix de tes actions ? Si tu t’amuses à décortiquer la structure du jeu, tu verras que ces choix sont parfois factices. On te fait choisir entre la porte A, B ou C, mais au final ces portes finissent toutes par rejoindre un même numéro de chapitre. Quand tu le découvres, cela vide l’aventure d’une grande partie de son intérêt, puisque tous tes soi-disant « choix » mènent au même endroit.

Dans un roman, le lecteur doit avoir l’impression que l’histoire se déroule en fonction des choix du héros (grâce à ses choix, ou à cause d’eux). Sinon, ce soi-disant « héros » n’est pas un acteur de l’histoire, mais un spectateur. Ou pire : seulement la caméra – l’auteur se sert du personnage pour raconter ce qu’il se passe au lecteur, mais le personnage lui-même ne sert à rien d’autre qu’à jouer le témoin de la scène. Si le personnage n’avait pas été là, ou s’il avait été différent, l’histoire aurait eu lieu quand même de la même façon.

Pourquoi c’est important ?

Les bonnes histoires ont presque toujours des implications morales qui correspondent au fait de prendre les bonnes décisions ou les mauvaises, de faire de bons choix dans la vie, de « faire ce qui est juste ».

Si un personnage ne prend que des décisions qui semblent stupides au lecteur, mais qu’il gagne à la fin, l’histoire paraîtra n’avoir aucun sens. S’il prend des décisions censées, qu’il est irréprochable moralement et qu’il perd à la fin, le sentiment d’injustice sera trop grand pour la majorité des lecteurs. Ce qui rend un personnage intéressant, ce sont ses choix, les conséquences qui en découlent et comment il les assume. Parfois il fera les bons choix, parfois il fera des erreurs, parfois il ne saura pas s’il doit regretter ses actes ou pas. Parfois il aura ce qu’il mérite (en bien ou en mal), parfois non (par chance ou par l’intervention d’autres personnages). C’est ce mix de causes/conséquences qui donnera de la profondeur, de la chair et du sens à l’histoire.

Il est donc capital que ton personnage :

1) fasse ses propres choix et décide de ses actions ;

2) que ses actions aient bel et bien des conséquences sur l’histoire, qu’elles la créent.

Les situations à risques

  • Un personnage qui ne veut rien

Quel est le désir qui motive ton personnage ? Dans son livre L’Anatomie du Scénario, John Truby dresse une « hiérarchie des désirs », du moins puissant au plus puissant. Ce classement est très discutable, mais un point est clair : le plus bas sur l’échelle, c’est le basique « désir de survie ». Cela renvoie le personnage à un état animal. C’est une motivation primaire, qui a peu d’intérêt narratif. Si la seule chose que ton personnage veut, c’est ne pas mourir, de quelles natures seront ses choix ? Ce seront soit des choix évidents (« je reste bêtement devant le monstre à ne rien faire ou je m’enfuis ? »), soit des choix sans conséquences narratives (le personnage fuit pour ne plus être en danger, mais évidemment il sera de toute façon bientôt en danger de nouveau, etc.).

  • Un personnage qui n’a pas les compétences en lien avec les obstacles rencontrés

« Avoir le choix », cela signifie « avoir le pouvoir d’agir ». Si ton personnage n’a pas le caractère ou les compétences pour agir face aux obstacles du livre, ses choix se réduisent comme peau de chagrin : il sera condamné à ne rien faire ou à se reposer sur d’autres personnages plus doués qui surmonteront les problèmes à sa place (et ce n’est jamais bon). Si c’est un récit à propos de magie, fais de lui un magicien. Si c’est un récit d’action, fais-en un personnage d’action. Si c’est un récit de journalisme, place-le dans le domaine des médias. Sinon, tu seras obligé de lui accoler un magicien, un soldat ou un journaliste pour lui faire surmonter les problèmes « qui comptent vraiment » dans le récit.

  • Un auteur qui se perd dans son exposition

Parfois, l’auteur veut tellement mettre l’accent sur une situation qu’il en oublie le protagoniste. Il est si concentré sur son exposition qu’il se sert du personnage comme d’une caméra pour raconter la scène au lecteur, mais le personnage garde une attitude de potiche ; il voit ce qu’il se passe, mais n’agit pas. Le plus souvent, ce point est lié aux deux autres risques ci-dessus : si le personnage arrive dans une nouvelle ville, qu’il ne veut rien de spécial et n’a pas de talent particulier, l’auteur passera plusieurs chapitres à nous exposer la ville sans que le personnage n’y agisse vraiment. Le lecteur s’ennuie. Alors que si le personnage est là pour chercher quelqu’un, l’exposition pourra se faire au travers des actions que mène le personnage pour retrouver ladite personne.

  • Un auteur qui ne veut pas que le personnage résolve le problème

Parfois, si le personnage ne fait rien, c’est parce que cela arrange l’auteur. S’il agissait, il résoudrait un problème critique pour la tension de l’histoire, alors l’auteur fait en sorte que le personnage retarde son action et n’agisse pas vraiment. Cela est fréquent dans les intrigues policières, où le héros trouve un indice capital mais néglige de s’en occuper pour faire autre chose de moins important.

  • Un auteur amoureux de ses personnages secondaires

Plus fréquemment que ce qu’on croit, l’auteur se trompe de protagoniste principal. Il en invente un, mais au fur et à mesure qu’il développe son récit et ses autres personnages, il centre en fait l’intrigue autour d’eux (j’ai lu un nombre incroyable de manuscrits où le « vrai » héros du récit était en fait le compagnon de voyage du prétendu protagoniste principal). Dans ces histoires, ce sont donc les autres personnages qui font tous les choix importants et qui ont vraiment un impact sur le récit. Le soi-disant protagoniste n’est que leur faire-valoir.

Comment faire ?

Afin de limiter les risques de tomber dans le panneau, veille donc aux points suivants (tu verras, rien de bien nouveau, on en a parlé cent fois sur ce blog) :

Premièrement : donne des objectifs clairs au personnage. Il doit vouloir quelque chose. S’il ne veut rien de spécial, il risque fort de se laisser porter par l’histoire plutôt que de la provoquer et d’en prendre le contrôle. C’est parce qu’il souhaite quelque chose que l’histoire se lance, parce qu’il agit pour l’obtenir qu’elle se développe, parce qu’il l’obtient (ou pas) qu’elle se termine.

Deuxièmement : donne assez de compétences au personnage pour qu’il puisse agir et ainsi être le moteur du récit. Il n’a pas besoin d’être un super-héros : il faut juste qu’il ait « ce qu’il faut » pour ne pas être obligé de rester les bras ballants face aux situations.

Si jamais, à la lecture de ces deux conseils, tu réalises que ton protagoniste actuel n’a ni objectifs ni compétences, prend un peu de recul : es-tu sûr(e) que ce personnage est le « bon » protagoniste principal pour ton récit ?

Troisièmement : crée des obstacles qui peuvent être confrontés de plusieurs façons, afin qu’ils n’appellent pas de solution unique et que les choix du protagoniste révèlent des choses sur lui et aient des implications différentes selon les cas. Sinon, ce ne sont pas vraiment des choix. Garde à l’esprit que les obstacles à dilemmes sont plus intéressants que les obstacles infranchissables.

Rappel : fais en sorte que ce soit bien le protagoniste qui franchisse l’obstacle (il peut être aidé de quelqu’un d’autre, mais au final ce doivent être ses efforts et ses décisions à lui qui permettent de surmonter l’épreuve).

Enfin : assume les conséquences de ses choix. On ne crée par une intrigue de A à Z sans personnages avant d’y placer le héros en guise de simple spectateur. C’est lui qui, par ses choix, façonne l’intrigue. Ses choix doivent compter.

Tout cela est important « tout le temps » mais encore plus :

  • au début, lors de l’événement perturbateur du récit : les meilleurs débuts d’histoire sont ceux où c’est le choix du personnage qui lance l’aventure, où sa décision fait basculer sa vie.
  • lors du climax : les meilleures fins sont celles où c’est un choix du personnage qui clôt le récit, où une décision cruciale fait basculer sa réussite d’un côté ou de l’autre. S’il est inactif, s’il n’a rien à faire ou si c’est un autre personnage qui résout le climax, c’est à se demander pourquoi c’est lui le héros du récit.

***

Dans un monde où l’on parle de plus en plus de libertés individuelles, où les gens cherchent à reprendre le contrôle de leurs vies pour y donner plus de sens, ces notions devraient être aisées à acquérir pour les dramaturges. Personne n’a envie de s’identifier à un protagoniste qui ne décide rien de lui-même et reste passif face aux événements. Libère tes personnages : donne-leur le choix de leurs actions et fais en sorte que ces choix comptent. Ce n’est qu’ainsi que tu créeras du sens à leurs histoires.

M’enfin, ce n’est que mon avis…


« Et donc, la conclusion ?
— Nope. Toujours pas le choix. »


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Règle Pixar [20] : décortiquer, démonter, remonter

Exercise : take the building blocks of a movie you dislike. How d’you rearrange them into what you do like ?

Entraîne-toi : prends les éléments d’un film que tu n’aimes pas. Comment peux-tu les arranger autrement pour en faire quelque chose que tu aimes ?


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Sur ce blog, il n’est pas rare que je t’encourage à t’entraîner pour améliorer ton écriture, comme un sportif s’entraîne entre les matchs, au lieu de n’écrire que pour publier.

Dans ce conseil N°20, Pixar te propose justement un exercice très formateur (mais impubliable) : refondre le travail d’un autre.

Voyons ensemble en quoi ça peut consister, et surtout ce que ça peut t’apporter.

Pourquoi étudier le travail des autres ?

Dans son conseil N°10, Pixar t’incite à t’interroger sur ce qui te plait dans les œuvres des autres auteurs afin de mieux comprendre ce qui te fait vibrer toi. Identifier ton ADN d’auteur est capital si tu souhaites écrire des œuvres personnelles.

Dans ce conseil N°20, l’idée est au contraire de rechercher chez les autres ce qui, selon toi, ne marche pas. L’avantage en observant le travail des autres, c’est évidemment qu’on le fait avec plus de recul. Travailler sur l’histoire d’un autre permet d’être détaché émotionnellement de l’oeuvre et de moins s’aveugler. On est obligé de ne juger que ce qui est dans le texte (avec nos propres histoires, on a une vision bien trop globale de l’univers et des personnages, et bien trop d’affectif pour être objectifs).

Les réseaux sociaux nous prouvent tous les jours que nous aimons critiquer. Sauf que… critiquer, c’est facile. Ici, Pixar ne te demande pas de « critiquer » : l’exercice consiste à choisir une histoire que tu n’aimes pas, et de lui apporter des modifications pour qu’elle devienne quelque chose que tu aimes. Tout un programme.

En quête de concret

Ce qui est intéressant dans l’exercice, c’est que devoir « réparer » l’histoire t’oblige à sortir de la posture de critique. Tu dois chercher :
1) ce qui (pour toi) ne fonctionne pas (analyse de causes) ;
2) comment tu pourrais le modifier pour que ça fonctionne.

Il ne suffit donc pas de dire « cette voiture n’avance pas ! ». Il faut identifier pourquoi elle n’avance pas, puis proposer quelque chose qui va changer la donne. Et ce sont bien deux choses différentes, la seconde n’étant possible que si tu sais être précis dans la première.

En discutant avec d’autres auteurs, je suis souvent surpris par la difficulté que nous avons à formuler nos critiques d’histoires. On retombe sans cesse sur des formulations clichés qui ne veulent rien dire. Il est très facile de dire qu’un texte « est plat », que « les personnages ne sont pas attachants », que « l’histoire est incohérente », que « c’est mal écrit ». Mais ça, ce n’est pas du diagnostic, c’est toujours de la critique. C’est du même niveau que dire d’une voiture qu’elle n’avance pas, qu’elle manque de reprise ou qu’elle est moche.

Or, si tu veux faire vivre ce texte, rendre les personnages attachants ou combler les trous de l’intrigue, il va te falloir être bien plus précis – et surtout bien plus concret – que cela.

Pour ce faire (comme pour réparer ta voiture) tu auras besoin d’un petit bagage technique. Si tu suis ce blog depuis un moment, tu sais déjà de quoi je parle, et je t’assure que neuf fois sur dix, quand une histoire ne t’accroche pas, l’origine du problème vient des fondamentaux :

Au niveau narration :
– Vérifie en premier le triptyque objectifs / obstacles / enjeux (la base de la base, car la plupart des histoires butent là-dessus) ;
– Puis tu peux creuser d’autres aspects de l’histoire, comme la ligne directrice, le lien protagoniste-antagoniste-thème, la caractérisation du personnage principal.

Au niveau style :
– Vérifie en premier si la narration choisie par l’auteur te semble judicieuse, et s’il réussit à la tenir sur la durée ;
– Vérifie son usage du montrer/raconter ;
– Puis tu peux passer en revue les différents articles focus.

Outre que cette approche méthodiste fonctionne bien (globalement nous faisons tous, tout le temps, les mêmes erreurs), elle permet de se détacher de l’aspect subjectif du « j’aime/j’aime pas » pour entrer dans une réflexion du type « ça fonctionne/ça ne fonctionne pas ». Quand cela devient automatique, cela rend ensuite l’analyse de nos propres textes plus efficace (car plus objective).

Démontage – remontage

C’est bien de savoir démonter un mécanisme, mais il faut savoir le remonter maintenant. Formaliser (ne serait-ce qu’au brouillon) une sorte de « plan d’actions d’amélioration » te force à ne pas rester superficiel dans ton analyse, et à te confronter pour de vrai aux problèmes. Tu penses que c’est un problème de carburateur ? Eh bien vas-y, change-le, et vois si ça améliore vraiment les choses !

C’est important d’aller au bout de la démarche à plusieurs titres :
– Cela permet de vérifier/confirmer tes hypothèses et ton diagnostic (en réfléchissant à la mise en oeuvre d’une solution, tu réalises souvent que le problème n’est pas vraiment où tu le pensais au départ) ;
– Cela te permet de mettre en pratique des gymnastiques intellectuelles qui t’aideront pour tes propres textes ;
– Cela t’aide à rester humble, car c’est toujours très difficile d’améliorer une histoire qui ne marche pas (si tous les critiques s’astreignaient à l’exercice jusqu’au bout, il y aurait un peu moins de shitstorms sur les réseaux, crois-moi).

Bien sûr, tu ne peux pas aller aussi loin qu’une réécriture pour un roman, mais l’exercice est tout à fait à ta portée sur un texte court de type nouvelle. Le pousser jusqu’au bout (càd jusqu’à la rédaction complète d’un nouveau texte) est un exercice incroyable. Tu ne pourras sans doute pas le publier, mais je t’assure que le travail réalisé (très différent d’une création personnelle) te fera voir certaines choses sous un nouvel angle.

***

En ce qui me concerne, c’est devenu un quasi-réflexe : lorsqu’une série ou un roman me déplaît, il n’est pas rare que j’exploite mes temps de trajet en voiture ou mes pauses déjeuner à réfléchir à « pourquoi j’ai décroché », de façon très méthodique, et à chercher en conséquences comment je réécrirais cette histoire « si c’était moi ».

Si tu me passes la comparaison, c’est comme s’entraîner à disséquer des cadavres pour mieux appréhender le fonctionnement du vivant. Ce n’est pas forcément propre, les intéressés ne seraient peut-être pas ravis de te voir faire, les tentatives improbables d’amélioration peuvent te faire ressembler au Dr Frankenstein, mais c’est indéniablement un exercice extrêmement formateur.

M’enfin, ce n’est que mon avis.
🙂


« Du coup, si tu devais refaire mes conclusions à ma place, tu ferais comment ?
— À la tronçonneuse. »

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4 mauvaises façons de défendre une bonne cause

« Je trouve qu’il n’y a pas assez d’introductions dans les articles de blog sur le web. Alors, pour les mettre en valeur, je vais rédiger un post entièrement constitué d’introductions !
— Ah ça c’est sûr, les gens vont adorer… »


Bonne nouvelle : beaucoup d’auteurs sont motivés par l’idée d’utiliser leurs histoires pour défendre des causes (et les nobles causes, ce n’est pas ça qui manque).

Mauvaise nouvelle : la plupart d’entre eux, alors qu’ils essaient de véhiculer un message, expriment en fait le contraire de ce qu’ils voudraient.

Voici quatre façons de mal s’y prendre pour défendre une cause.

1 – Inverser les rôles

Tu as forcément déjà vu ce type de mise en place :
– des femmes puissantes et sans pitié dominent des hommes faibles ;
– des récits où un peuple de couleur opprime un peuple blanc ;
– un univers où l’hétérosexualité est minoritaire, opprimée, au profit d’autres types de sexualités ;
– etc.

Le concept semble simple et clair : l’idée est de vouloir montrer à un groupe privilégié ce que serait sa vie s’il faisait partie du groupe opprimé. Car si ces personnes réalisaient l’enfer que cela représente, ils changeraient d’attitude dans la vraie vie, n’est-ce pas ?

Pourquoi ça n’a pas l’effet escompté :

– parce que pour écrire ce genre d’histoire, tu es obligé de stéréotyper les groupes mentionnés, d’user de clichés, ce qui rend la narration caricaturale.
– tu es aussi obligé de généraliser (tu décris des attitudes de groupe et non des attitudes individuelles), et tu provoques donc un rejet immédiat des membres des groupes concernés (phénomène #notallmen) : même ceux qui sont d’accord avec toi sur le fond protesteront sur la forme.
– parce qu’en retournant ainsi la situation, les antagonistes/méchants/adversaires de ton histoire ne sont autres que… les groupes que tu tentes de défendre (les méchantes femmes oppriment les hommes, les méchants noirs oppriment les blancs, les méchants homosexuels oppriment les hétéros) : cela ne fait que renforcer les croyances des misogynes, racistes et autres homophobes.
– parce que ton livre est bâti sur le même argumentaire que tes opposants, à savoir que pour qu’un groupe soit avantagé, l’autre doit être désavantagé. Cela justifie la posture de conflit des uns et des autres, alors que dans la réalité les droits des uns ne réduisent pas les droits des autres.

Au final personne n’apprend rien de ces histoires. Elles n’apaisent pas les tensions, elles se contentent de rendre les coups. Elles ne font que braquer les individus et creusent un peu plus le gouffre entre les groupes qu’elles devraient chercher à rassembler.

2 – Bâtir l’histoire comme une exception qui confirme la règle

Il y a quelques jours sur twitter un coach littéraire se plaignait de ce poncif : la mode dans les récits est aux « femmes fortes ». Il n’y a qu’à voir le tapage médiatique faits autour des films de super-héros Wonder Woman ou Captain Marvel : les gens veulent des femmes badass et les auteurs s’engouffrent dans la brèche.

Où est le mal ? Là encore l’objectif est clair, à savoir montrer que les femmes aussi peuvent rosser du méchant et sauver le monde.

Pourquoi ça n’a pas l’effet escompté :

– si à un repas de famille où l’on parle de tâches ménagères tu fais une grande tirade sur le fait que « toi aussi tu peux passer l’aspirateur », cela sous-entend clairement à tout le monde que d’ordinaire tu ne le fais pas. C’est ce qu’on appelle « une information en creux ». Le message perçu est le contraire de ce qu’il prétend exprimer.

– si tu dis à ton enfant qui va au cinéma pour la toute première fois « tu verras ça ne fait pas peur », tu peux être sûr qu’il va se mettre à flipper : l’être humain sait très bien que les évidences n’ont pas besoin d’être affirmées. Si tu élèves la voix pour énoncer une évidence, ceux qui t’écoutent pensent automatiquement qu’il y a anguille sous roche.

C’est le principe de l’exception qui confirme la règle : ce que tu dis est exact, mais ne fait que renforcer la croyance que tu penses contredire. Donc méfie-toi du message vraiment véhiculé par ton histoire ! Si ce qui ressort de ton récit c’est que « les femmes aussi peuvent être badass », « les arabes aussi peuvent être honnêtes » ou « les homosexuels aussi peuvent faire de bons parents », il y a de fortes chances pour que tu dises le contraire de ce que tu voudrais…

3 – Défendre un groupe défavorisé… à l’aide d’un héros favorisé

Dans ce type de récits, un individu d’un groupe favorisé se retrouve immergé au sein d’un groupe opprimé. Il en découvre la beauté et décide de lutter pour lui.

Une nouvelle fois, cela part d’une bonne intention : on cherche à faire découvrir au lecteur ce groupe opprimé dont il a une si mauvaise image. On choisit un protagoniste rustre qui déteste un certain type de personnes, on le confronte à ces gens qu’il méprise, on en présente les bons côtés, on les mets au cœur du récit, et on montre comment le protagoniste va changer et les aimer.

Pourquoi ça n’a pas l’effet escompté :

– parce qu’au final, c’est bien notre protagoniste issu du groupe favorisé qui est le héros de l’histoire ! C’est le syndrome Avatar (ou Danse avec les loups, ou Le dernier samouraï, ou plus récemment le Valerian de Besson, ou…) : tout est fait pour qu’on sympathise avec « l’autre ». Hélas, ce que ces films montrent ce sont des gens qui ont besoin d’un héros blanc pour les défendre et les sauver. Qui est valorisé dans ce cas ?

Cet argument est valable quel que soit le sujet dont tu parles et la cause que tu entends défendre (un récit contre l’homophobie où le héros est hétéro, un récit contre la grossophobie où le héros est svelte, etc.).

4 – Faire de la cause défendue un argument commercial

Je suis toujours très mal à l’aise devant ces auteurs qui utilisent la défense d’une cause comme argument commercial pour se vendre : « achetez mon livre, moi au moins mon histoire inclut une héroïne badass / un héros noir / une romance LGBT ».

Pourquoi ça n’a pas l’effet escompté :

– d’abord, parce que l’auteur se positionne en héros (en héraut) de cette cause, ce qui fait que c’est surtout lui-même qu’il valorise (et c’est encore pire si l’auteur ne fait pas partie du groupe concerné – genre si tu es comme moi un homme blanc hétéro, cf. point N°3 de cet article).

– ensuite parce que l’auteur affirme, souligne et revendique une différence, alors que l’objectif devrait être de lutter contre ces sectarismes. On retombe sur le 1er point de ce post, en pire, puisqu’en plus il fait le commerce de cette différence. Cela s’appelle de l’exploitation.

– enfin parce qu’en communicant de cette façon il prêchera uniquement des convaincus : un lecteur mysogine n’achètera jamais un livre estampillé « femme forte », et un homophobe tournera les talons s’il aperçoit le sigle LGBT. Les seuls qui liront le livre seront ceux qui sont déjà d’accord avec lui. Ce n’est pas ainsi qu’on fait évoluer les consciences et les mentalités.

Si je ne peux pas faire tout ça, que puis-je faire ?

S’acharner à vouloir démonter des discours faussés, cela revient à se battre contre des fantômes, et généralement cela ne fait qu’apporter de l’eau au moulin des théories sectaires.

Je ne pense pas non plus qu’on puisse « équilibrer » la balance de la littérature. On ne « compensera » pas des décennies de super-héros mâles et blancs en créant un Black Panther ou un Captain Marvel. Ni même plusieurs. On ne dépeint pas une réalité grise en écrivant d’un côté des histoires blanches et de l’autre des histoires noires : on ne le fait qu’en bâtissant des récits intrinsèquement gris.

J’aime à penser que nos histoires influent sur la réalité, comme la réalité influe sur nos histoires. Nous devrions les écrire à la fois pour qu’elles reflètent le monde, et pour que le monde les prenne pour modèles.

Notre devoir d’auteur est donc un devoir de représentation : notre objectif devrait être avant-tout de ne pas véhiculer les stéréotypes, les clichés et les idées reçues, et ce à chaque histoire que l’on écrit. Je vois beaucoup d’auteurs qui veulent « intégrer de la diversité dans leurs romans », mais on ne leur demande pas de l’inventer, cette diversité ! On leur demande juste de la représenter quand elle existe (et elle existe dans presque tous les contextes). On leur demande juste de dépeindre la réalité, ou de la refléter. On leur demande juste de faire leur job.

Je pense que pour valoriser l’image de la femme, cela ne sert à rien d’écrire plein d’histoires où la femme est meilleure que l’homme, et qu’il suffit que nos histoires (toutes nos histoires) les mettent sur un pied d’égalité (en nombre, en importance pour le récit, en temps de parole). Tout simplement parce que dans la réalité, nous sommes à peu près à 50/50 en nombre sur cette planète.

Je pense que pour valoriser des groupes qui sont minoritaires, cela ne sert à rien de leur consacrer quelques histoires où on ne parle que d’eux, mais de faire en sorte qu’ils soient présents dans toutes nos histoires dans des proportions réalistes, quel que soit le sujet qu’on aborde. Intègre différentes origines ethniques à tes histoires et fait en sorte que cela soit tout à fait normal (parce que ça l’est !). Intègre ici et là des couples homosexuels sans que ça ne pose de problème à personne (parce que, heureusement, ça se passe aussi comme ça, et ça devrait se passer comme ça tout le temps).

Et je ne suis vraiment pas sûr qu’il soit pertinent d’en faire le cœur de ton intrigue, parce que cela sous-entend qu’il s’agit d’un problème à traiter. N’en fais pas forcément le pivot de ton scénario mais considère qu’il s’agit de la base d’un background réaliste. Mets des personnes en situation de handicap dans des livres qui ne traitent pas de handicap, varie les origines des gens sans que ça ne soit un thème central du récit, varie les âges, les tailles, les poids, les intelligences et les physiques, varie les origines sociales sans forcément parler de lutte des classes. Il ne s’agit pas d’être « original » ou « rafraîchissant » : il s’agit juste d’être représentatif de la diversité réelle de notre monde. Et si tu y parviens, inutile de t’en vanter ou d’en faire un argument commercial : tu fais juste correctement ton travail.

Et si nous y parvenions tous, si toutes les histoires étaient ainsi, dans les livres comme à la télé comme au cinéma comme dans les BD, les gens seraient peut-être un peu plus habitués à la différence et en auraient peut-être un peu moins peur.

Et alors le monde serait peut-être un peu moins dingue.

M’enfin, ce n’est que mon avis.



« Il ne me restera plus qu’à faire un article entièrement constitué de conclusions.

— Mets-le en avant dans ta pub sur les réseaux sociaux, tu vas faire un carton… »


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