Règle Pixar [20] : décortiquer, démonter, remonter

Exercise : take the building blocks of a movie you dislike. How d’you rearrange them into what you do like ?

Entraîne-toi : prends les éléments d’un film que tu n’aimes pas. Comment peux-tu les arranger autrement pour en faire quelque chose que tu aimes ?


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Sur ce blog, il n’est pas rare que je t’encourage à t’entraîner pour améliorer ton écriture, comme un sportif s’entraîne entre les matchs, au lieu de n’écrire que pour publier.

Dans ce conseil N°20, Pixar te propose justement un exercice très formateur (mais impubliable) : refondre le travail d’un autre.

Voyons ensemble en quoi ça peut consister, et surtout ce que ça peut t’apporter.

Pourquoi étudier le travail des autres ?

Dans son conseil N°10, Pixar t’incite à t’interroger sur ce qui te plait dans les œuvres des autres auteurs afin de mieux comprendre ce qui te fait vibrer toi. Identifier ton ADN d’auteur est capital si tu souhaites écrire des œuvres personnelles.

Dans ce conseil N°20, l’idée est au contraire de rechercher chez les autres ce qui, selon toi, ne marche pas. L’avantage en observant le travail des autres, c’est évidemment qu’on le fait avec plus de recul. Travailler sur l’histoire d’un autre permet d’être détaché émotionnellement de l’oeuvre et de moins s’aveugler. On est obligé de ne juger que ce qui est dans le texte (avec nos propres histoires, on a une vision bien trop globale de l’univers et des personnages, et bien trop d’affectif pour être objectifs).

Les réseaux sociaux nous prouvent tous les jours que nous aimons critiquer. Sauf que… critiquer, c’est facile. Ici, Pixar ne te demande pas de « critiquer » : l’exercice consiste à choisir une histoire que tu n’aimes pas, et de lui apporter des modifications pour qu’elle devienne quelque chose que tu aimes. Tout un programme.

En quête de concret

Ce qui est intéressant dans l’exercice, c’est que devoir « réparer » l’histoire t’oblige à sortir de la posture de critique. Tu dois chercher :
1) ce qui (pour toi) ne fonctionne pas (analyse de causes) ;
2) comment tu pourrais le modifier pour que ça fonctionne.

Il ne suffit donc pas de dire « cette voiture n’avance pas ! ». Il faut identifier pourquoi elle n’avance pas, puis proposer quelque chose qui va changer la donne. Et ce sont bien deux choses différentes, la seconde n’étant possible que si tu sais être précis dans la première.

En discutant avec d’autres auteurs, je suis souvent surpris par la difficulté que nous avons à formuler nos critiques d’histoires. On retombe sans cesse sur des formulations clichés qui ne veulent rien dire. Il est très facile de dire qu’un texte « est plat », que « les personnages ne sont pas attachants », que « l’histoire est incohérente », que « c’est mal écrit ». Mais ça, ce n’est pas du diagnostic, c’est toujours de la critique. C’est du même niveau que dire d’une voiture qu’elle n’avance pas, qu’elle manque de reprise ou qu’elle est moche.

Or, si tu veux faire vivre ce texte, rendre les personnages attachants ou combler les trous de l’intrigue, il va te falloir être bien plus précis – et surtout bien plus concret – que cela.

Pour ce faire (comme pour réparer ta voiture) tu auras besoin d’un petit bagage technique. Si tu suis ce blog depuis un moment, tu sais déjà de quoi je parle, et je t’assure que neuf fois sur dix, quand une histoire ne t’accroche pas, l’origine du problème vient des fondamentaux :

Au niveau narration :
– Vérifie en premier le triptyque objectifs / obstacles / enjeux (la base de la base, car la plupart des histoires butent là-dessus) ;
– Puis tu peux creuser d’autres aspects de l’histoire, comme la ligne directrice, le lien protagoniste-antagoniste-thème, la caractérisation du personnage principal.

Au niveau style :
– Vérifie en premier si la narration choisie par l’auteur te semble judicieuse, et s’il réussit à la tenir sur la durée ;
– Vérifie son usage du montrer/raconter ;
– Puis tu peux passer en revue les différents articles focus.

Outre que cette approche méthodiste fonctionne bien (globalement nous faisons tous, tout le temps, les mêmes erreurs), elle permet de se détacher de l’aspect subjectif du « j’aime/j’aime pas » pour entrer dans une réflexion du type « ça fonctionne/ça ne fonctionne pas ». Quand cela devient automatique, cela rend ensuite l’analyse de nos propres textes plus efficace (car plus objective).

Démontage – remontage

C’est bien de savoir démonter un mécanisme, mais il faut savoir le remonter maintenant. Formaliser (ne serait-ce qu’au brouillon) une sorte de « plan d’actions d’amélioration » te force à ne pas rester superficiel dans ton analyse, et à te confronter pour de vrai aux problèmes. Tu penses que c’est un problème de carburateur ? Eh bien vas-y, change-le, et vois si ça améliore vraiment les choses !

C’est important d’aller au bout de la démarche à plusieurs titres :
– Cela permet de vérifier/confirmer tes hypothèses et ton diagnostic (en réfléchissant à la mise en oeuvre d’une solution, tu réalises souvent que le problème n’est pas vraiment où tu le pensais au départ) ;
– Cela te permet de mettre en pratique des gymnastiques intellectuelles qui t’aideront pour tes propres textes ;
– Cela t’aide à rester humble, car c’est toujours très difficile d’améliorer une histoire qui ne marche pas (si tous les critiques s’astreignaient à l’exercice jusqu’au bout, il y aurait un peu moins de shitstorms sur les réseaux, crois-moi).

Bien sûr, tu ne peux pas aller aussi loin qu’une réécriture pour un roman, mais l’exercice est tout à fait à ta portée sur un texte court de type nouvelle. Le pousser jusqu’au bout (càd jusqu’à la rédaction complète d’un nouveau texte) est un exercice incroyable. Tu ne pourras sans doute pas le publier, mais je t’assure que le travail réalisé (très différent d’une création personnelle) te fera voir certaines choses sous un nouvel angle.

***

En ce qui me concerne, c’est devenu un quasi-réflexe : lorsqu’une série ou un roman me déplaît, il n’est pas rare que j’exploite mes temps de trajet en voiture ou mes pauses déjeuner à réfléchir à « pourquoi j’ai décroché », de façon très méthodique, et à chercher en conséquences comment je réécrirais cette histoire « si c’était moi ».

Si tu me passes la comparaison, c’est comme s’entraîner à disséquer des cadavres pour mieux appréhender le fonctionnement du vivant. Ce n’est pas forcément propre, les intéressés ne seraient peut-être pas ravis de te voir faire, les tentatives improbables d’amélioration peuvent te faire ressembler au Dr Frankenstein, mais c’est indéniablement un exercice extrêmement formateur.

M’enfin, ce n’est que mon avis.
🙂


« Du coup, si tu devais refaire mes conclusions à ma place, tu ferais comment ?
— À la tronçonneuse. »

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Comment désigner ses personnages dans son récit ?

« Comment il nous désigne, nous ?
— Je crois qu’il ne l’a jamais fait… »


Ces derniers temps j’ai vu passer plusieurs fois d’affilé des questions similaires sur les réseaux, et à force de fournir ici et là les mêmes réponses, il m’a paru judicieux d’en faire un article.

La problématique est la suivante :

Beaucoup d’auteurs novices, terrorisés à l’idée de faire trop de répétitions, cherchent à varier la façon dont ils désignent leurs personnages. Ils demandent ainsi sur les réseaux comment trouver des synonymes divers, et ne savent plus comment désigner leurs personnages dans leurs textes.

La réponse est simple :

La façon la plus transparente de désigner tes personnages est celle que tu utilises pour désigner les gens dans la vraie vie : par leurs noms, et l’usage du pronom il ou elle.

C’est tout.

Tu m’as bien lu : à chaque fois que tu fais des pieds et des mains pour tenter de désigner tes personnages par d’autres qualificatifs (du type « la jeune femme », « le guerrier », « l’enfant aux cheveux roux ») tu te fatigues pour rien. Je suis au regret de t’annoncer que tes contorsions textuelles sont inutiles, voire pénalisantes.

Pourquoi NE PAS utiliser de qualificatifs de ce genre ?

1) parce que les noms propres ne comptent pas comme répétitions

En général, cette obsession des qualificatifs touche des auteurs qui se focalisent sur les répétitions. Mais tu sais quoi ? Les noms propres ne sont pas des répétitions. Cela ne gêne pas la lecture du tout de les voir réutilisés régulièrement, et personne ne le considère comme une répétition (même pas les logiciels de correction spécialisés). Donc si ça ne gêne personne, pourquoi s’en priver ?

2) parce qu’un nom est toujours plus clair qu’une autre désignation

Même s’il n’y a qu’un seul et unique magicien dans ton récit, écrire « le magicien » demande une association d’idées de la part du lecteur. Dire « Gandalf » ou « Dumbledore » ne souffre aucune ambiguïté, et dans l’esprit du lecteur tout est plus rapide et clair.

3) parce que ce n’est pas naturel (on ne fait pas comme ça, en vrai)

Dans la réalité, quand tu parles de tes amis, tu utilises leurs noms. Tu ne dis pas « le grand brun », « la belle rousse » ou « le professeur de karaté ».

La seule occasion où tu utilises des qualificatifs dans la réalité, c’est quand tu ne connais pas du tout la personne, mais je suis sûr que tu as déjà expérimenté cette situation cocasse où tu peines à communiquer avec ton interlocuteur.

« Tu te rappelles, le grand brun, là ?
— Celui qui portait une chemise bleue ?
— Mais non, l’autre, là ! L’ami de Julien !
— Celui qui est arrivé en retard ?
— Mais non ! Rah ! Celui était assis à côté de Charlotte à table ! »

Cela te fait sourire ? C’est pourtant exactement ce que tu fais quand tu t’obstines à varier les qualificatifs dans ton texte. Quand on connaît les noms des gens, on les utilise. Quand on ne les connaît pas, on ne comprend rien, le texte devient flou, et c’est si pénible qu’on en vient vite à les baptiser.

Ex : Lorsque ma femme et moi avons emménagé dans notre résidence, nous avons fait la connaissance de nombreux chats du quartier. Sans connaître leurs noms réels, nous les avons très vite baptisés de surnoms qui nous étaient propres afin de pouvoir parler d’eux sans avoir à dire « celui aux poils gris et longs » ou « celui qui a une tête de vieux ». La plupart de leurs surnoms leurs sont restés depuis.

Plusieurs auteurs jouent avec ce principe : parfois le protagoniste rencontre quelqu’un qu’il ne connaît pas et qui demeure mystérieux, alors le héros lui donne un surnom pour faciliter sa désignation dans le récit. C’est ainsi que ça se passe en vrai. Et c’est ainsi que tu devrais faire dans tes textes si ce cas se présente.

Dans sa novella Edgedancer, Brandon Sanderson nous conte l’histoire de Lift. Depuis des années, celle-ci est régulièrement confrontée à un personnage mystérieux et dangereux, dont elle ne connaît pas le nom, mais qui intervient souvent. En conséquence, Lift l’a baptisé « Darkness » et utilise ce terme en guise de surnom. Cela facilite grandement l’écriture pour Sanderson, qui n’a pas besoin de complexifier ses phrases pour nous faire comprendre de qui il parle : on est du point de vue de Lift, et Lift l’appelle Darkness, donc Sanderson le désigne par le nom « Darkness ». Et pour nous lecteurs, tout est simple et limpide.

Les désignations par profession ne fonctionnent que si la profession est la « nature » même du personnage et que celui-ci reste anonyme : si ton héros va passer commande chez le forgeron, ce personnage secondaire peut tout à fait être désigné par « le forgeron ». Nous le faisons au quotidien : on évoque le médecin, notre banquier, notre coiffeur. Mais cela ne vaut justement que pour des personnages de second plan, dont nous ne sommes pas assez familiers pour utiliser le nom : je dis « le boulanger » parce que je ne connais pas le nom de mon boulanger et que je ne le fréquente que dans le cadre de son activité professionnelle. Quand je parle de mon médecin de famille, la plupart du temps, je ne dis pas « le médecin », j’utilise son nom.

Les désignations par l’âge ou la couleur de cheveux, personne ne les utilise en vrai. Laisse donc tomber les « jeune femme » et autres « grand brun », surtout s’il s’agit de tes protagonistes principaux. Puisqu’on les connaît, utilise leurs noms ! Et si EN PLUS tu es en train de parler de ton personnage de point de vue et que tu écris à la 3ème personne en focalisation interne, c’est encore pire…

4) …parce que cela crée de la distance narrative

Un qualificatif de ce genre, c’est un jugement externe au personnage : personne ne se qualifie lui-même en évoquant son métier ou sa couleur de cheveux. Le personnage ne pense pas à lui-même en ces termes, et donc le désigner par sa taille, son caractère ou tout autre élément de caractérisation, c’est porter un regard extérieur sur lui = cela crée de la distance narrative.

Je te rappelle ici ce qu’est la distance narrative et pourquoi tu devrais chercher à l’éviter.

Pas encore convaincu(e) ? Allez, voici quelques extraits de romans très connus.

Extrait Harry Potter à l’École des Sorciers, JK Rowling

Lors du banquet de début d’année, Harry avait senti que le professeur Rogue ne l’aimait pas beaucoup. À la fin du premier cours de potions, il se rendit compte qu’il s’était trompé : en réalité, Rogue le haïssait. […]

Rogue commença par faire l’appel. Lorsqu’il fut arrivé au nom de Harry, il marqua une pause.

— Ah oui, dit-il. Harry Potter. Notre nouvelle… célébrité.

Drago Malfoy et ses amis Crabbe et Goyle ricanèrent en se cachant derrière leurs mains. Rogue acheva de faire l’appel et releva la tête.

Rogue est appelé Rogue. Il n’est pas « l’homme au visage dur et aux cheveux raides et noirs ». Rowling n’écrit pas non plus « Le professeur commença par faire l’appel ». Pour Harry, il est « Rogue » et le restera du début à la fin du récit.

Extrait Le Trône de fer, GRR Martin

Le sourire de son frère flocula comme du lait qui tourne.

« Tyrion, dit-il sombrement, cher Tyrion, tu me donnes parfois lieu de me demander de quel bord tu es. »

La bouche pleine de pain et de poisson, Tyrion s’offrit une lampée de brune pour bien déglutir, puis glissa à Jaime un rictus de loup.

« Voyons, Jaime, cher Jaime, dit-il, tu me blesses, là. Tu sais à quel point j’aime ma famille. »

Dans certains chapitres des romans de Martin, Tyrion est parfois désigné comme « le nain », mais il s’agit alors de chapitres où le personnage de point de vue est quelqu’un qui connaît mal Tyrion (et souvent le méprise). Pour le personnage de point de vue, le qualificatif « nain » lui vient plus spontanément que son nom. Mais dans les chapitres où Tyrion est le personnage de point de vue, il est désigné par… son nom.

Extrait Le Seigneur des Anneaux, JRR Tolkien

Aragorn posa alors la main sur la tête de Merry et, la passant doucement parmi les boucles brunes, il toucha les paupières, l’appelant par son nom. Et quand la fragrance de l’athelas se répandit dans la pièce, telle la senteur des vergers et de la bruyère à la lumière du soleil plein d’abeilles, Merry se réveilla soudain et dit :

— J’ai faim. Quelle heure est-il ?

— Celle du souper est passée, dit Pippin, mais je suppose que je pourrai t’apporter quelque chose, s’ils le permettent.

— Ils le permettent bien certainement, dit Gandalf. Et toute autre chose que ce Cavalier de Rohan pourrait désirer, pourvu qu’on puisse la trouver dans Minas Tirith, où son nom est en grand honneur.

— Bon ! dit Merry. Eh bien, j’aimerais d’abord un souper et après cela une pipe.

Mais un nuage passa sur son visage.

— Non, pas de pipe. Je ne crois pas que je refumerai jamais.

— Pourquoi donc ? demanda Pippin.

— Eh bien, répondit lentement Merry. Il est mort. Cela m’a tout remis en mémoire. Il a dit qu’il regrettait de n’avoir jamais eu le loisir de parler science des herbes avec moi. C’est presque la dernière chose qu’il m’ait dite. Je ne pourrai plus jamais fumer sans penser à lui et à ce jour, Pippin, où il est venu à cheval à l’Isengard et où il fut si poli.

Dans ce très court passage, il y a 4 mentions de « Merry » et 3 de « Pippin ». Puisque je te dis que les noms ne sont pas considérés comme des répétitions !

***

Cesse donc de tergiverser : la meilleure façon de désigner tes personnages, c’est d’utiliser leurs noms. C’est simple, rapide, clair et efficace. C’est – après tout ! – à cela que servent les noms.

Mais cela n’est que mon avis.


« En même temps il dit ça, mais on n’a toujours pas de noms, nous.
— Je ne sais même pas comment les gens nous distinguent.
— Ils nous distinguent ?
— …
— Oh, merde. »


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Écrire un bon début d’histoire

« C’est ce que nous sommes, nous.
— De quoi ?
— Un bon début à cet article.
— Tu crois ? »


Écrire une histoire de bout en bout est un exercice compliqué, et chaque sous-partie d’un récit présente son propre challenge d’écriture. Le début d’une histoire a un rôle majeur : il doit présenter le récit à venir et accrocher le lecteur. Si le début est raté, le lecteur risque fort de reposer l’ouvrage sans aller plus loin.

La principale difficulté

Le plus souvent, l’auteur est tiraillé entre deux extrêmes opposés :

– En dire trop > Certains auteurs essaient d’exposer l’ensemble de l’univers et des personnages dans l’intervalle des trois premiers chapitres, et le lecteur se retrouve avec une quantité indigeste d’informations à comprendre et mémoriser. Ce type de début apporte généralement pas mal de confusion et d’ennui, car beaucoup d’éléments sont expliqués mais il ne se passe pas grand chose.

– Ne pas en dire assez > Certains auteurs au contraire confondent mystère et suspense et dissimulent énormément d’informations au lecteur, persuadés que si le lecteur comprend trop bien ce qu’il se passe, il perdra tout intérêt (alors qu’évidemment, c’est bien le contraire qu’il se passe). Le lecteur est ainsi confronté à des événements qu’il ne comprend pas, et regarde agir des personnages sans savoir ce qu’ils tentent d’accomplir.

Écrire un bon début = choisir ses priorités

Il est toujours facile de dire qu’il faut « trouver un équilibre » entre trop en dire ou pas assez. Mon conseil personnel est de réfléchir en amont aux informations que tu désires transmettre au lecteur (quitte à en faire une liste formelle, un petit exercice qui n’a l’air de rien mais qui fonctionne pas mal et que je te conseillais déjà dans mon article sur les prologues) et à t’y tenir de façon stricte : l’objectif devient alors de trouver les meilleures scènes capables de véhiculer ces informations – mais seulement celles-ci, ni plus ni moins.

Il existe une variété immense de livres et de types d’histoires, mais pourtant les éléments importants à exposer au début sont presque toujours les mêmes :

1) Des Conflits

Les conflits (à comprendre au sens dramaturgique « d’obstacles« ) sont les moteurs des histoires. Une histoire qui démarre sur un chapitre où il ne se passe rien de conflictuel et où « tout va bien » pourrait manquer d’accroche.

Il est donc très intéressant d’inclure dés le début au moins l’un de ces deux types de conflits :

– un conflit externe > le personnage principal est aux prises avec une difficulté, qui devrait avoir un rapport (de près ou de loin) avec le « grand conflit » de l’histoire. Le lien peut être dramatique (lien avec l’action) ou thématique (lien avec le thème).

– un conflit interne > si le personnage principal a un défaut, une faiblesse psychologique qu’il sera amené à surmonter dans le récit, alors il peut être très pertinent de le sous-entendre dés le début (le plus souvent, la faiblesse du personnage est liée au thème, et c’est donc une seconde façon d’accrocher le lecteur à la thématique du récit).

Les erreurs les plus courantes :

– des conflits sans lien avec l’histoire à venir > beaucoup d’auteurs ont entendu parler de ce conseil cliché qui consiste à démarrer l’histoire sur une scène d’action (ils prennent le terme « conflit » au pied de la lettre). Mais souvent cette scène d’action n’a absolument aucun lien avec ce qu’il adviendra ensuite, alors qu’un bon premier chapitre devrait être le premier pas sur le chemin qui mène au dernier chapitre. Si tu inclus un conflit externe, fais en sorte qu’il soit relié d’une façon ou d’une autre au conflit global à venir, que ce ne soit pas une scène « dans le vent ». Si tu inclus un conflit interne, fais en sorte que ce conflit ait un sens profond pour le personnage et qu’il soit au cœur du récit par la suite.

– des conflits sans enjeux > imagine que dans la pièce où tu te trouves actuellement, deux personnes fassent irruption en se battant. Tu seras sûrement médusé(e) d’assister à l’empoignade, mais est-ce que tu seras impliqué(e) émotionnellement ? Non, car tu ne connais pas ces gens, tu ne sais pas pourquoi ils se battent, et tu ne connais pas les retombées possibles de l’affrontement. Ainsi, lorsque tu insères tes conflits, il est PRIMORDIAL que tu parviennes à exposer ce que le personnage a à gagner, et surtout ce qu’il a à perdre dans ce conflit. Que se passe-t-il s’il gagne ? Plus important : que se passe-t-il s’il perd ? Pourquoi c’est important pour lui ?

Pour toutes ces raisons, il est extrêmement difficile d’ouvrir un récit directement *dans* une scène d’action, et c’est très souvent une mauvaise idée. Cela fonctionne rarement, à moins d’être assez doué pour en brosser très vite les enjeux (pourquoi devrait-on soutenir ce personnage qu’on ne connaît pas encore ?) et d’être capable de faire de cette opposition un préambule au conflit plus global à venir.

2) Des Bases

Il est très important que ce premier chapitre « donne le ton » : pour éviter les déceptions à venir, le récit devrait immédiatement nous fournir des clefs générales au lecteur.

– le genre du livre et son ambiance > Par exemple, s’il s’agit de SF et que le récit est centré sur un voyage dans le temps, mieux vaut tout de suite inclure des éléments qui vont le sous-entendre. Idem pour le ton : est-ce une histoire sérieuse, trash, humoristique, poétique ? Le premier chapitre devrait être représentatif et permettre de donner au lecteur une idée de ce qu’il s’apprête à lire.

– la narration utilisée > Dès les premiers paragraphes, le lecteur va identifier (inconsciemment) la narration que tu auras choisie (1ère personne ou 3ème, narrateur omniscient ou focalisé, temps de la narration, etc.) Plus tu auras choisi une narration particulière ou inhabituelle (par exemple un récit épistolaire), plus tu as intérêt à ce que cela soit limpide pour le lecteur tout de suite, au risque de le perdre plus tard.

– le personnage principal > Le protagoniste est un peu le moyen de transport du lecteur dans ton histoire : comme pour les éléments ci-dessus, il est important d’en fournir les bases. Comme dans la vraie vie, il n’aura qu’une seule occasion de faire une première bonne impression.

Néanmoins, que ce soit pour le personnage ou les autres éléments, il n’est pas nécessaire de TOUT raconter… mais il est important d’en dire assez. C’est un peu comme lorsque tu présentes un ami à un autre : tu ne te lances pas dans un long monologue qui résume toute la biographie de la personne, mais tu indiques néanmoins quelques informations qui permettent de le cerner (son nom, ce qu’il fait dans la vie, comment tu le connais, etc.) Ici, c’est la même logique : le but de ton « début » est de tracer les grands traits de l’univers, de « croquer » l’esquisse du personnage principal. Demande-toi quels sont les éléments les plus importants à connaître, et contente-toi de ceux-là pour l’instant. Tu auras tout le livre pour apporter plus de précisions.

Ce que l’auteur peut dire ou cacher dépend en grande partie de la narration choisie ! Un narrateur omniscient est totalement libre ; un récit à la 3ème personne focalisée place le lecteur dans la tête du personnage et ne peut donc rien lui cacher de ses pensées actuelles. Attention aux abus de mystères !

3) Des Perspectives

Récapitulons : ton premier chapitre nous présente un personnage dans un univers et nous le montre aux prises avec des obstacles (conflit externe, conflit interne). Une troisième chose utile à un bon « début » est de montrer (ou même simplement sous-entendre) ce que le personnage compte faire face à ses problèmes ; ce qui l’attend. Cela donne au lecteur une perspective et des attentes, et te permet d’enchaîner de façon naturelle sur la suite de l’histoire.

Les chapitres suivants te permettent alors de bâtir sereinement ton exposition et ton intrigue.

En résumé, tes premiers chapitres devraient « donner le ton et l’ambiance », nous brosser un protagoniste aux prises avec des obstacles sérieux, et évoquer des pistes quant à la suite.

Les composantes de l’histoire

Oh, tu as remarqué ? Comme par hasard, cet article ressemble beaucoup à l’article sur les composantes indispensables d’une bonne histoire. Te souviens-tu du schéma de l’équilibriste sur son fil ? Pour un bon récit, on dit souvent qu’il est important de clarifier au plus vite les éléments suivants :

– objectif, désir, besoin du personnage
– difficultés, obstacles
– enjeux

Plus tu explicites ces éléments tôt dans le récit, mieux c’est, et je te conseille donc d’en faire tes objectifs d’auteurs lors de la conception de tes premiers chapitres. Juste avec les trois premiers chapitres du livre, le lecteur devrait être capable de dire ce que le personnage désire, à quelles difficultés il se heurte, ce qu’il se passera s’il réussit/échoue. Et même si c’est seulement sous-entendu, suggéré ou sous-jacent, tout cela devrait être lié au thème global du récit, à la trame profonde de l’histoire… et au climax de fin.

Exemple : Toy Story 4 (spoilers)

La première scène du film peut être qualifiée de prologue : elle se déroule plusieurs années avant l’action principale du film. Les jouets se mobilisent pour rapatrier l’un des leurs oublié dehors un soir de tempête. Woody, le héros très héroïque, parvient de justesse à le sauver : aucun jouet ne doit être laissé pour compte ; dehors, c’est la mort. Mais survient le drame : la petite fille de la famille donne plusieurs jouets dont elle ne se sert plus à un inconnu, dont la Bergère (le spectateur sait très bien que Woody en est amoureux). Woody a une opportunité : il peut partir avec elle. Elle le lui demande, dit qu’il y a une autre vie possible là-dehors, elle lui tend la main. Woody est tiraillé entre son amour pour la Bergère et sa loyauté envers les enfants de « sa » famille (ce qu’il considère comme son devoir de jouet). Il décide finalement de rester, et la Bergère disparaît…

Toute l’introduction du film (prologue + les premières scènes qui suivent) rend très clairs les éléments suivants :
– Woody considère qu’il n’y a rien de plus important pour un jouet que d’apporter du bonheur à « son » enfant ; on voit aussi très bien que Woody se considère comme un leader (à la fois chef et protecteur) des autres jouets de la chambre, qu’il guide selon cette profession de foi.
– Mais les enfants grandissent ! Déjà, Andy (l’ancien propriétaire de Woody) a donné ses jouets à sa petite sœur. Elle aussi grandit peu à peu, et ne joue pas avec Woody autant que son frère. Très vite dans le film on constate que le rôle de leader de Woody n’est plus aussi important au sein des autres jouets.
– L’enjeu est directement lié à la raison d’être de Woody : si les autres jouets n’ont plus autant besoin de sa protection et de son sens de l’organisation, et si la dernière enfant de la famille ne joue plus avec lui, que lui reste-t-il ?

Une fois décortiquée cette introduction, seras-tu surpris si je te dis qu’au climax du film, Woody devra choisir entre retourner dans « sa » famille au sein de ses compagnons jouets habituels, ou… rejoindre la Bergère pour une autre vie « dehors » ? La scène de climax sera alors un copier-coller du prologue.

***

En résumé, pour un bon début, focalise-toi avant tout sur les « grands traits » qui esquissent le mieux l’ambiance et le protagoniste, expose-nous les difficultés que celui-ci rencontre et ce qu’il compte faire pour s’en sortir. Avec ça, le lecteur aura tous les éléments d’accroche pour poursuivre sa lecture, et toi tu auras toutes les bonnes fondations pour développer la suite de ton récit.

M’enfin, ce n’est que mon avis.


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Préparer un questionnaire de bêta-lecture

« Dis, tu m’aimes ?
Non. Mais je te comprends, et c’est déjà pas mal. »


Je te l’ai expliqué ICI, je pense que la meilleure façon de procéder à une bêta-lecture est de demander aux relecteurs de renseigner un questionnaire bâti sur mesure pour l’occasion. D’expérience, c’est BEAUCOUP plus efficace que de laisser chacun te parler de ce qu’il veut.

Depuis, on m’a beaucoup sollicité pour obtenir un « bon modèle de questionnaire ». À force de donner des conseils en privé je crois qu’il est temps de synthétiser mes remarques dans un article.

La mauvaise nouvelle

Je ne pense pas qu’il existe de questionnaire générique (avec des questions types qui fonctionneraient pour n’importe quel livre) qui soit adapté à une bêta-lecture. J’en ai vu passer plusieurs sur le net, et pour moi aucun ne va dans le bon sens. Cela signifie (je préfère te le dire tout de suite) que moi non plus je ne te donnerai pas de modèle de questionnaire prêt à l’emploi.

Se poser la bonne question

En premier lieu, il faut comprendre à quoi sert ce questionnaire et ce que tu cherches à en obtenir. Beaucoup de questionnaires que je vois passer intègrent des questions du genre « avez-vous aimé ceci ? » ou « qu’avez-vous pensé de cela ? ».

Au risque de te surprendre (et pardon à mes amis bêta-lecteurs) je te livre mon avis personnel : on s’en moque. En tout cas, je m’en fiche de savoir ce que le bêta-lecteur pense ou aime.

Quand on écrit, il me semble plus important d’être compris que d’être aimé. Aussi, ce que je cherche à savoir pour ma réécriture, ce n’est pas vraiment si mon bêta-lecteur a aimé mon livre, c’est s’il a lu le livre que je pensais avoir écris.

En conséquence : à éviter

De mon expérience personnelle, je retire que ce qui concerne la subjectivité du lecteur n’apporte pas grand chose d’utile. Chaque lecteur est différent, a des goûts distincts, et a donc « son avis ». Tu t’arracheras les cheveux si ton objectif est de plaire aux gens. La plupart du temps, tu ne connais même pas personnellement tes bêta-lecteurs, et donc leurs avis subjectifs resteront à jamais… eh bien, justement, subjectifs. Je te déconseille les questions du genre :

> avez-vous aimé ceci/cela ?
> que pensez-vous de ceci/cela ?

Traiter une réécriture sur la base de ces réponses, c’est juste un enfer (je le sais, hein : comme tout le monde j’ai essayé, et je console régulièrement des auteurs déprimés qui tentent en vain de réécrire leur texte à partir de ces retours disparates).

Autre point : nous ne sommes plus à l’école et tes lecteurs ne sont pas tes profs. Inutile de leur demander de te donner une note (déjà que j’ai cette habitude en horreur chez les blogueurs !). Cela ne t’aiguillera en RIEN sur les améliorations à apporter en réécriture. Donc laisse tomber les questions du genre :

> comment noteriez-vous ce chapitre/ce livre de 1 à 10 ?

Enfin, à ta place j’esquiverais les questions techniques dignes d’un comité de lecture. Trop de questionnaire sont formatés sur ce modèle. Leurs concepteurs oublient qu’un bêta-lecteur n’est ni un coach littéraire ni un éditeur. Tes bêta-lecteurs ne sont pas là pour évaluer la qualité de ton travail ni pour te « suggérer des améliorations » (comment le pourraient-ils ? La plupart n’ont jamais écris un livre de leur vie !). Ils ne sont pas des co-auteurs, ils sont des lecteurs-test. Et ce n’est pas pareil du tout.

Donc, à moins d’échanger avec un comparse auteur expérimenté, oublie les interrogations du type :

> avez-vous ressenti un manque de rythme ?
> la gestion des points de vue est-elle réussie ?
> avez-vous remarqué des thématiques lexicales ?
> comment jugez-vous le style ?

Ce serait comme si un compositeur demandait à son public de lui dire s’il a bien géré le changement de tonalité lors du pont, ou s’il ne devrait pas plutôt faire un accord de septième sur le refrain.

Quelles questions poser ?

Mon conseil est d’éviter de créer un questionnaire d’évaluation du livre (oublie donc pour un temps cette notion de « qualité »), mais plutôt de le penser comme un questionnaire de compréhension de lecture.

Au lieu de demander si le lecteur « a aimé » ton personnage, demande-lui par exemple de te le décrire, comme s’il devait le présenter à quelqu’un qui ne connaît pas le livre : qui est-il ? À quoi ressemble-t-il ? Quel est son caractère ? Son objectif dans la vie ? Son problème / sa faiblesse ? Est-ce qu’il a changé à la fin du livre par rapport au début ? Si oui en quoi ?

Tu vas me dire : « ça ne sert à rien qu’il me raconte tout ça, je le sais déjà ! ». Eh bien non, c’est faux. Ce que tu sais, c’est ce que tu as voulu écrire dans ton livre. En posant ce genre de questions, tu verras ce que les lecteurs y ont lu. Et comparer les deux est l’élément le plus important que tu puisses extraire d’une bêta-lecture. Trop d’auteurs prennent pour acquis qu’il s’agit de la même chose (et c’est pour cela qu’ils sont si désespérés quand un lecteur « n’a pas aimé » le livre), alors qu’une large part des « mauvaises notes » ou « mauvais commentaires » sur un livre découlent avant tout d’une incompréhension et d’une différence de perception entre l’auteur et le lecteur.

Plus tes questions parleront de ton histoire, plus les réponses seront précises. Du coup, n’hésite pas à parler vraiment de ton récit : pourquoi le personnage décide de garder le secret au chapitre 4 ? Pourquoi trahit-il tel personnage au chapitre 18 ? Pourquoi il ne se sert pas de son pouvoir au chapitre 12 ? Et l’adversaire ? Pourquoi s’oppose-t-il au héros ? Quel est son plan ? Pourquoi n’achève-t-il pas le personnage alors qu’il est à sa merci au chapitre 7 ?

Sois inventif ! Fais-leur écrire le pitch du roman, demande-leur de t’expliquer ce qu’est ce drôle d’objet du chapitre 2 qui a un nom si bizarre (c’est toi qui l’a inventé), de t’expliquer la fin, ou encore de te dire s’ils perçoivent une morale à l’histoire.

Être un bon auteur, c’est savoir retranscrire en mots ce que tu as en tête. C’est une sorte de télépathie par papier interposé (la marge d’erreur est donc forcément non négligeable). Il n’y a qu’en posant ce type de questions (spécifiques à ton histoire et donc différentes à chaque livre) que tu pourras comparer la vision des lecteurs et la tienne. Et si tu te rends compte que tes lecteurs « n’ont rien compris » à telle ou telle scène, cela signifie que tu t’es mal exprimé, et tu n’as plus qu’à revoir ta copie.

Avantages

Poser ce genre de questions résout quasiment tous les problèmes dont les auteurs se plaignent en bêta-lecture : on arrête de se torturer parce que le lecteur 1 « a aimé  » tel passage alors que le lecteur 2 l’a détesté. Soit le lecteur a lu la scène telle qu’on la voulait (et alors on  assume : tant pis s’il n’a pas aimé), soit il ne l’a pas comprise telle qu’on pensait l’avoir écrite, et alors il n’y a plus qu’à se remettre au travail (même s’il l’a aimée).

En procédant ainsi, les remarques des bêta-lecteurs sont bien plus faciles à gérer : il suffit de comparer ce que les gens ont perçu du livre avec ta vision à toi. Le lecteur a compris ? Parfait. Il n’a pas perçu les choses comme tu l’espérais ? Tu retouches. Détecter les incompréhensions te permet de clarifier ton texte.

J’entends souvent dire « il ne faut pas non plus prendre en compte tous les retours des bêta-lecteurs ». Si tu penses ça, cela prouve simplement que ton questionnaire n’est pas adapté à ce dont tu as besoin (si les réponses que tu reçois te sont inutiles, c’est probablement que tes questions l’étaient).

Charité bien ordonnée…

On me demande souvent à partir de quel moment on peut estimer que son manuscrit est prêt pour la bêta-lecture. Je te propose un indicateur simple : quand tu es capable de répondre toi-même à toutes les questions du formulaire.

Je suis sérieux : une fois que tu as préparé ton questionnaire, remplis-le. Réponds aux questions, fais-toi une sorte de « formulaire de référence », celui que tu aimerais recevoir de la part de chacun des bêta-lecteurs. Cela te fera une bonne base de comparaison.

Cela te permettra de mieux te rendre compte de ce que tu demandes aux bêta-lecteurs en terme d’investissement et de temps, et de vérifier ce que tu attends vraiment comme réponses. Cela te permettra aussi de voir quelles sont les questions redondantes (si tu es obligé de réécrire plusieurs fois la même chose dans tes réponses, c’est que tu as posé plusieurs fois la même question sous des formes différentes).

Si tu ne butes sur aucune question, tu peux envoyer ton manuscrit. Si tu bloques sur quelque chose, si tu as du mal à répondre, cela signifie que toi-même tu ne comprends pas bien ton texte (et ne rigole pas, ça arrive bien plus souvent que tu ne le crois) ou que tes questions sont trop floues.

Attention ! Si tu as suivi mes conseils, ton questionnaire contient énormément de spoilers (il raconte quasiment tous les moments clefs de ton histoire) ! Donc précise bien à tes lecteurs (en MAJUSCULE, en gras et en rouge) de ne l’ouvrir qu’après la fin du livre (si tu es parano tu peux ne leur envoyer que sur demande une fois qu’ils ont fini la lecture).

Voilà ! Je sais que ces conseils vont un peu à contre-courant des questionnaires de bêta-lecture habituels. Néanmoins, personnellement, évoluer vers ce type de questionnaires a complètement changé ma vision de la bêta-lecture, et même ma relation avec mes relecteurs (ces derniers sont souvent mal à l’aise quand on leur demande de juger de la qualité d’une histoire, alors tout simplement je cesse peu à peu de le leur demander, car ce n’est pas leur rôle).

M’enfin, ce n’est que mon avis.


Un autre article évoque la difficulté de transcrire ce que l’on pense :
Au secours, mes lecteurs n’aiment pas mon personnage !

Sinon, je parlais déjà de bêta-lecture dans les articles suivants :
Réussir sa phase de bêta-lecture
Être un bon bêta-lecteur


« Sérieux, tu ne m’aimes pas ?
Roh, tu es lourd… »


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Inventer des mots : les (rares) cas où cela est utile

« Tu es vraiment spilmato quand tu t’y mets.
— Pardon ? »


Nous autres, auteurs de littérature de l’imaginaire, plaçons nos histoires dans des univers nouveaux. Nous créons des mondes, des peuples, des animaux, des objets et des technologies, et parfois il peut nous arriver de vouloir créer des langues et des mots nouveaux.

Hélas, ce qui est amusant pour l’auteur ne l’est pas forcément pour le lecteur, et un mot inconnu dans un texte provoque immanquablement un arrêt dans le flux de lecture. en conséquence, c’est souvent une mauvaise idée de parsemer tes écrits de mots inventés, mais il existe aussi quelques cas où cela peut avoir son intérêt.

Passons ça en revue.

1. Désigner quelque chose de nouveau

Pour ton univers de fantasy, tu as imaginé une bien drôle de créature, une sorte de machin poilu à cinq pattes qui rampe au sol. Cet animal n’appartient à aucun bestiaire terrestre, mais il est courant dans le monde de ton livre : il te faut bien le baptiser, n’est-ce pas ?

Cela vaut pour les objets, les créatures, même les concepts : si c’est réellement nouveau et que ça n’a pas d’équivalent dans notre monde réel, oui, tu peux lui donner un nom. Cela ne signifie pas que tu dois. Vérifie d’abord que tu en auras l’usage (si ta créature n’apparaît qu’une fois pour ne jamais revenir dans le livre, tu peux sans doute te passer de l’affubler d’un nom).

Attention : si le mot que tu créés est traduisible en français, l’inventer est juste une absurdité. Si ton personnage mange du pain tandis qu’il voyage à cheval, il est ridicule d’écrire qu’il mâche du deir sur la selle de son magnifique aurik-akor. Considère ta langue inventée comme une langue étrangère : si cette langue était de l’anglais, tu n’écrirais pas que ton personnage mange du bread tandis qu’il chevauche son horse ? Eh bien, c’est pareil.

Il est à noter qu’inventer un nom pour quelque chose ne signifie pas forcément inventer un mot de toutes pièces. Il est souvent plus efficace d’utiliser des termes réels pour construire une désignation imaginaire, soit en les combinant soit en utilisant la connotation qu’ils impliquent.

Exemple 1 : tu te rappelles de ta créature bizarre décrite plus haut ? Si tu la nommes « étoile de terre » (en référence à l’étoile de mer que nous connaissons tous) ce sera bien plus clair et facile à mémoriser pour le lecteur que si tu l’appelles un xiarp. Un animal qu’on désignerait sous le terme de gueulard-sauteur serait plus évocateur qu’un lukis. Dans L’Assassin Royal (Robin Hobb), Fitz consomme régulièrement de l’Écorce Elfique. Dans Dune (Frank Herbert), la combinaison que portent les Fremen s’appelle un Distille. Tu ne pourras pas recourir à cette tactique de façon systématique, mais souviens-toi que dans la vraie vie aussi nous avons des rouge-gorges, des martin-pêcheurs ou des saules pleureurs. 

Exemple 2 : dans certains romans de SF, on peut croiser des mots comme « artilect » (contraction des termes « intellect » et « artificiel »). Dans un roman post-apo j’ai aussi croisé le mot « antech » (contraction de « antique » et « technologie »). Là encore, ces combinaisons de mots existants fournissent des indications au lecteur, le guident dans la compréhension et l’aident à la mémorisation.

Si tu inventes vraiment un mot de toutes pièces, rends-toi service : choisis-le court et facile à prononcer. Cela aidera ton lecteur à s’en souvenir, et tu limiteras les chances que ce terme sonne de façon ridicule. Tu devrais éviter les combinaisons de lettres improbables, les apostrophes et tirets, ou autres bizarreries que tu trouverais fun – à moins bien sûr que tu ne leurs trouves une justification et un sens. De façon générale, mieux vaut faire simple.

2. Désigner quelque chose d’anachronique

Je t’ai encouragé dans le premier point à n’inventer un mot que lorsque tu voulais désigner quelque chose de vraiment nouveau, mais imaginons désormais que tu souhaites désigner quelque chose déjà connu de ton lecteur, mais qui semblerait déplacé dans ton univers ?

Il peut s’agir d’unités de mesures (il est étrange de parler d’heures et de minutes dans un univers de fantasy), de concepts (comme le suffrage universel ou la biodiversité), ou encore d’exclamations (super !).

Néanmoins, il faut quand même chercher longtemps pour trouver une situation dans laquelle tu seras vraiment obligé d’inventer un terme : la plupart du temps, tu peux t’en sortir par un équivalent ou un synonyme simplement plus adapté.

À noter tout de même que les exclamations et les jurons font souvent l’objet de petites inventions de la part des auteurs. Cela peut apporter de la couleur et de la cohérence aux dialogues, même si pour cela il vaut mieux que ton mot inventé ait un sens précis et un lien avec ton monde pour être crédible. Un terme monté de toutes pièces aura rarement l’impact espéré.

Exemple : une insulte du genre « espèce de tamkati ! » t’oblige à expliquer ce qu’est un tamkati, et tant que l’aspect péjoratif de ce terme ne sera pas fortement ancré dans l’esprit du lecteur, il n’aura que peu d’impact.

Mieux vaut souvent détourner des mots réels ou des injures existantes. Cela évite de créer des mots à partir de rien : souviens-toi qu’un mot inventé, tu dois l’expliquer. Et moins tu dois expliquer, mieux c’est.

Exemples : Dans les Mémoires du Grand Automne, le juron « Cendres ! » évoque à la fois la crainte des incendies dans un monde forestier ainsi que le fléau des pucerons cendrés (un adversaire récurent).

Si dans ton livre deux peuples se font la guerre, une insulte du type « fils de XXX » (où XXX est le nom du peuple ennemi) est claire sans avoir besoin d’explications.

3. Montrer et faire partager la confusion du personnage

Il y a un autre cas de figure où utiliser des mots étranges et inconnus peut avoir un intérêt : lorsqu’on souhaite faire partager au lecteur l’incompréhension du personnage.

Attention : cela ne fonctionne que si le personnage de point de vue ne connaît pas la langue en question, et qu’il est donc aussi perdu que le lecteur. Dans ce cas, ne pas traduire fait sens, car ni le personnage ni le lecteur ne savent de quoi il est question. Si le personnage comprend la langue et qu’il est possible de traduire le mot, on retombe dans la situation décrite au point N°1.

Utiliser des mots nouveaux peut être un bon moyen de plonger le lecteur dans une ambiance dépaysante et déstabilisante en jouant justement sur l’inconnu.

Exemple : dans Dune, Paul Atréides doit se faire une place parmi les Fremen, mais pour cela il doit rapidement déduire et comprendre leur culture. Le lecteur joue à ce petit jeu en même temps que le personnage et cherche à savoir à quoi correspondent leurs mots, leurs expressions et leurs coutumes. Tu noteras néanmoins que peu de mots sont de totales inventions d’Herbert : outre l’exemple du Distille déjà évoqué plus haut, on remarque que l’auteur utilise plusieurs termes issus de langues arabiques (il joue ainsi sur l’ambiance et cela sert à caractériser les Fremen, mais ce sont des termes empruntés, pas inventés). Même le terme de krys ne sort pas de nulle part : le dictionnaire parle d’un petit poignard maltais, tandis que Krystallos en grec signifie « verre » et « cristal » (et c’est bien l’aspect de ce poignard fremen fabriqué avec une dent de ver des sables).

Utiliser des mots inconnus peut aussi servir l’intrigue voire même masquer un mystère central. Combien de récits d’aventure sont construits autour de mots étranges dont les personnages cherchent à découvrir la signification ?

Exemple : dans Le Seigneur des Anneaux (Tolkien), la traduction d’une gravure donne lieu à une énigme qui doit ouvrir la porte des mines de la Moria. C’est finalement Frodon qui comprend l’erreur de traduction et permet à la communauté de l’Anneau de poursuivre son périple.

***

D’une manière générale, même s’il s’agit d’un petit plaisir coupable en littérature de l’imaginaire, soit prudent lorsque tu te lances dans la création de mots. Assure-toi que c’est bien une nécessité pour ton récit, et n’oublie pas que le rôle de l’auteur est le plus souvent de véhiculer ses idées de la façon la plus directe possible. Inventer un mot de toutes pièces répond rarement à cette exigence.

M’enfin, ce n’est que mon avis.


« Tu me coupes une tranche de porc-sifflard ?
— Qu’est-ce que c’est ?
— Aucune idée. »


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