[4 Pages pour une narration] Les Aventuriers de la Mer, Robin Hobb

[Que sont les articles « 4 Pages pour une Narration » ? C’est expliqué ICI]

Paragraphe

Aujourd’hui, place aux quatre premières pages du premier tome des Aventuriers de la Mer, de Robin Hobb (cet article fait écho à l’analyse sur l’Assassin Royal de la même autrice).

L’objectif de l’exercice que je te propose est de mieux comprendre les différents types de narration, comment les écrire, et ce qu’une narration particulière implique comme résultat dans un texte. Si tu ne connais pas bien les narrations de base, je t’encourage à lire ou relire la série d’articles Choisir sa narration.

Ensuite, je t’invite à lire ces premières pages en gardant en tête les questions suivantes :

  1. Quelle est la narration employée ?
  2. Comment le sais-tu ? Relève les indices qui t’ont mené(e) à ta réponse. D’ailleurs, question subsidiaire, ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?
  3. Quel est le temps de la narration ?
  4. Qu’est-ce que cette narration permet, dans ce chapitre, qui n’aurait pas été possible (ou plus difficilement) avec une autre narration ?
  5. Si tu as lu mes articles sur la narration, tu sais qu’il existe des difficultés inhérentes à chacune : comment procède l’auteur, dans cet ouvrage ?

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Quelle est la narration employée ?

Dans le précédent article de cette rubrique, nous avions vu que la série de l’Assassin Royal était rédigée à la première personne du singulier. Cette autre série de romans, Les Aventuriers de la Mer, se déroule dans le même univers et est rédigée par la même autrice. Pourtant, d’évidence, ce n’est pas un récit à la première personne : le texte est rédigé à la troisième personne du singulier.

Avons-nous affaire à un narrateur omniscient ou à une focalisation interne ? C’est plus difficile à dire, n’est-ce pas ? Le prologue est peu focalisé et on observe le débat des serpents de mer de l’extérieur, en omniscient ; le premier chapitre au contraire est bel et bien rédigé de l’unique point de vue du pirate Kennit. Crois-moi sur parole : les chapitres suivants seront du même acabit, à la 3ème personne focalisée.

Comment le savons-nous ?

Étudier ces deux chapitres à la suite est un bon exercice et tu devrais désormais être capable de percevoir la différence de narration entre le prologue et le chapitre 1 :

Dans le prologue, nous ne sommes pas « dans » la tête d’un personnage. Dans le premier paragraphe, on pourrait croire que le texte est focalisé sur Maulkin. Mais dans le second, le texte nous fournit des faits « racontés » qui ne viennent clairement pas de lui : « Ses perceptions manquaient de logique et de clarté car, comme beaucoup de ceux qui se trouvaient pris entre les époques, il était souvent distrait et incohérent ». Puis Maulkin monte à la surface alors que nous restons au fond de l’eau à assister au débat entre Shriver et Sessuréa. La dernière phrase enfonce le clou : « Ils allaient partir vers le Nord pour retrouver les eaux d’où ils étaient venus, dans le temps lointain dont bien peu se souvenaient ». S’ils ne s’en souviennent pas, qui donc nous raconte tout ça, à part un narrateur omniscient ?

Dans le chapitre 1, la narration n’est pas la même. Le vois-tu ? Tout est présenté du point de vue du personnage de Kennit, montré par ses yeux, exprimé de son point de vue : « Kennit marchait le long de la ligne de marée sans prêter attention aux vagues salées » ; « Il y avait ancré le Marietta en profitant des vents matinaux » ; « Kennit avait eu l’impression de s’avancer dans une gueule » ; « Kennit avait ordonné à Gankis de l’accompagner » ; « Au dernier coup d’œil que lui avait jeté Kennit, le mousse, perché sur le canot échoué, lançait tour à tour des regards effrayés au sommet boisé de la falaise et au Marietta qui tirait sur son ancre » ; « Kennit en avait perçu l’attraction ». Tout ce qui est expliqué ou évoqué dans ce chapitre est connu du personnage et suit le fil de ses réflexions. Nous sommes donc bien ici en focalisation interne.

Ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?

Le prologue est dans la Présentation : cette introduction est… eh bien, une introduction, presque un avant-propos, un message de l’auteur au lecteur. Robin Hobb nous présente le cadre de son récit et – pour les lecteurs attentifs de ses autres cycles – indique de quoi va parler cette série (en l’occurrence : de la renaissance des dragons).

En revanche, dès cette introduction terminée, nous passons en Représentation. Personne ne nous « raconte » l’histoire de Kennit, nous la vivons avec lui en direct depuis sa tête.

Quel est le temps de la narration ?

Nous sommes là face à un récit à la troisième personne rédigé au passé.

Comme souvent, pas de surprise ni de recherche d’originalité de ce côté-là. Le passé est le temps du récit par excellence, le plus transparent pour la plupart des lecteurs. C’est le choix par défaut d’une histoire : tant que le texte n’a pas besoin d’un autre temps pour une raison précise, mieux vaut écrire au passé, et c’est ce que fait Robin Hobb.

Qu’est-ce que cette double-narration permet dans ces chapitres ?

Pourquoi choisir l’omniscient dans ce prologue ? J’y vois plusieurs raisons :

  • Placer le lecteur dans la tête d’une créature aussi étrange qu’un serpent de mer n’était sans doute pas une option pertinente pour le début d’une série. Indiquer clairement « prologue » et observer ces créatures de l’extérieur permet à Hobb de commencer le récit en douceur, à distance, d’instaurer une ambiance avant une action, et de décrire les serpents de façon directe. Il s’agit d’un choix de simplicité et d’efficacité, permis par la nature même du prologue.
  • Ce ton distant donne un aspect « fable » qui crée une atmosphère particulière, en cohérence avec une œuvre de fantasy qui parle de dragons. L’omniscient permet à Hobb de transmettre des informations dont les serpents n’ont pas conscience et en particulier d’insister sur le temps : « L’hiver n’est pas venu depuis cent ans » ; « […] des souvenirs du temps d’avant le temps d’aujourd’hui » ; « […] comme beaucoup de ceux qui se trouvaient pris entre les époques » ; « […] dans le temps lointain dont bien peu se souvenaient ». Le tout donne un parfum de légende, de « conte au coin du feu », comme si l’autrice nous murmurait « écoutez, je vais vous raconter une histoire… »

Pourquoi ensuite choisir la 3ème personne focalisée pour le reste du récit ? Et surtout, pourquoi ne pas avoir choisi la 1ère personne comme dans l’Assassin Royal alors qu’il s’agit du même univers ? Tout simplement parce qu’une narration est un outil technique qui vise un but précis. Elle n’est liée ni à un monde ni à un auteur.

  • L’Assassin Royal nous présentait avant tout « l’histoire de Fitz ». Tout le récit était centré sur lui et il était donc le mieux placé pour nous raconter sa vie. Les Aventuriers de la Mer (c’est suggéré dès le titre) est un récit choral mettant en scène de nombreux personnages dont les actions individuelles vont, ensemble, modeler l’histoire d’une région du globe et affecter le destin d’une espèce entière (les dragons). La zone d’action est bien plus vaste, les personnalités des protagonistes bien plus diverses, et il n’y a pas UN héros unique. Impossible pour Hobb d’utiliser la 1ère personne.
  • Grande unité de temps, grande unité de lieux, nombreux personnages : cela semble un job idéal pour un narrateur omniscient, non ? Eh bien non, car ces personnages sont chacun le héros d’une ligne narrative différente et n’agissent pas ensemble (pour certains, ils se croiseront bien peu). Pour faire une belle tresse, il faut bien distinguer chaque mèche. C’est ce que fait Robin Hobb en créant plusieurs récits bien distincts, chacun basé sur une personnalité forte. Elle veut nous faire connaître chaque protagoniste de l’intérieur et nous place donc DANS la tête de chacun d’eux. À chaque chapitre, nous sommes à la 3ème personne focalisée, centré sur un personnage comme Althéa, Kennit, Hiémain, Brashen et d’autres…

Comment l’autrice évite-t-elle les écueils ?

Je dis souvent qu’il vaut mieux ne pas mélanger les narrations, alors Robin Hobb ne commet-elle pas une erreur ici avec son prologue en omniscient et son chapitre en focalisé ? Non, car elle ne les « mélange » pas, justement. Au contraire, elle les sépare bien. Elle utilise une narration spécifique pour son prologue (narration qu’elle réutilisera lors de quelques interludes clairement identifiés comme tels) et utilise une narration principale pour son récit (la plus « passe-partout » de toutes, à savoir la 3ème personne focalisée au passé).

Les risques liés aux narrations sont toujours les mêmes :

En omniscient, la distance narrative peut lasser ou endormir, mais Robin Hobb ne laisse pas au lecteur le temps de somnoler : son prologue fait seulement deux pages (!). Elle dit ce qu’elle a à dire, pose son ambiance, puis passe immédiatement à « la vraie histoire ».

En 3ème personne focalisée :

  • Les récits en focalisé sont souvent longs : eh bien… en effet, c’est une série en neuf tomes (sans compter qu’un autre cycle de six ouvrages, intitulé Le Fou et l’Assassin, vient ensuite réunir l’Assassin Royal et Les Aventuriers de la Mer !)
  • Les récits en focalisé ne peuvent contenir que ce que connaît le personnage et sont limités à son point de vue : pour contourner cette difficulté, Robin Hobb utilise la technique du récit choral et change de personnage de points de vue à chaque chapitre. La multiplicité des personnages lui offre une large variété de possibilités pour nous transmettre (à nous lecteurs) ce qu’elle veut nous dire.
  • C’est aussi une excellente option pour nous parler d’un même personnage sous toutes les coutures : on vit dans la tête d’un personnage pendant tout un chapitre (ce qui nous le montre de l’intérieur) puis au chapitre suivant on vit dans la tête de quelqu’un qui le fréquente de prés (ce qui nous le montre de l’extérieur). Cela apporte une profondeur inouïe aux personnages puisque nous découvrons à la fois comment ils se voient eux-mêmes et comment les autres les voient. C’est, selon moi, l’une des réussites les plus fascinantes de cette série.

Pour conclure, Robin Hobb nous offre un cas d’école qui prouve par l’exemple que le choix d’une narration, ce n’est pas un « feeling d’auteur » ni quelque chose qui serait attaché à un univers de fiction. Une narration est liée à une histoire donnée et aux personnages qui la vivent, et chaque narration apporte des avantages et inconvénients qu’il est important de connaître pour faire le meilleur choix. Ces deux séries (L’Assassin Royal et Les Aventuriers de la Mer) sont placées dans le même univers et rédigées par une même personne. Elles sont pourtant radicalement différentes et confèrent des expériences de lecture qui n’ont rien à voir. Et cela, c’est essentiellement à cause de (grâce à) la narration.

M’enfin, ce n’est que mon avis.

***

Et toi, que t’évoque cet extrait ? Que penses-tu de cette narration ? Qu’as-tu à dire sur ce passage ? As-tu des questions ? Discutons-en en commentaires !

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[4 Pages pour une Narration] Wyld, de Nicholas Eames

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Aujourd’hui, place aux quatre premières pages d’un roman de fantasy intitulé Wyld, de l’auteur canadien Nicholas Eames.

L’objectif de l’exercice que je te propose est de mieux comprendre les différents types de narration, comment les écrire, et ce que chaque narration implique comme résultat dans un texte. Si tu ne connais pas bien les narrations de base, je t’encourage à lire ou relire la série d’articles Choisir sa narration.

Ensuite, je t’invite à lire ces premières pages en gardant en tête les questions suivantes :

  1. Quelle est la narration employée ?
  2. Comment le sais-tu ? Relève les indices qui t’ont mené à ta réponse. D’ailleurs, question subsidiaire, ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?
  3. Quel est le temps de la narration ?
  4. Qu’est-ce que cette narration permet, dans ce chapitre, qui n’aurait pas été possible (ou plus difficilement) avec une autre narration ?
  5. Si tu as lu mes articles sur la narration, tu sais qu’il existe des difficultés inhérentes à chacune : comment s’en sort l’auteur, sur celle-ci ?

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Quelle est la narration employée ?

Dans les trois premiers articles de la série, nous avons rencontré les trois narrations les plus fréquentes sous la forme d’extraits que j’ai tenté de choisir les plus typiques possibles. Mais évidemment, la vérité, c’est qu’il existe de multiples nuances, des variantes, des cas particuliers. Wyld – je pense que tu l’auras ressenti avec ces quatre pages – est un roman techniquement rédigé avec un narrateur omniscient.

Pourtant, nous allons voir qu’il y a une différence de taille entre l’omniscient utilisé ici et celui que nous avons vu avec Les Chevaliers du Tintamarre.

Comment le savons-nous ?

Nous avons ici un texte rédigé à la troisième personne, avec un conteur qui commence par nous présenter le personnage de Clay Cooper. Rien que ce départ nous rappelle Les Chevaliers du Tintamarre avec une formule classique de l’omniscient : description de personnage (qui se concentre surtout sur l’aspect extérieur) puis action.

En revanche, ces pages sont un bon exercice pour voir si tu perçois bien la différence entre narrateur omniscient et narration focalisée. Dans Les Chevaliers du Tintamarre c’était facile : il y avait plusieurs personnages et il était assez évident que le narrateur n’en était aucun des trois. Ici, le narrateur reste centré sur Clay Cooper et ne s’en écarte jamais. Alors, on pourrait dire que c’est une narration focalisée, n’est-ce pas ? Pourquoi est-ce que j’affirme que nous sommes en omniscient et non en focalisé ? C’est en grande partie une question de distance narrative.

  • Première phrase : te souviens-tu de l’article Comment désigner ses personnages dans son récit ? Le simple fait que le personnage soit ici mentionné par son prénom + son nom (et pas seulement son prénom) est un gros indice en soit. Si le texte était rédigé du point de vue du personnage, l’auteur n’aurait utilisé que son prénom. Avec le nom, immédiatement, l’auteur nous tire en arrière et nous place dans une position de spectateur qui découvre Clay Cooper de l’extérieur.
  • Premier paragraphe : la description du personnage se concentre sur son physique et est faites depuis l’extérieur. On peinerait à imaginer que les images utilisées soient celles pensées par le personnage. Le torse en tonneau cerclé de fer ? Les chopes en tasses de porcelaine ? La mâchoire en lame de pelle ? Son ombre qui s’étend derrière lui ? Ce sont bien des points de vue externes.
  • Second paragraphe : le personnage est désigné par son nom de famille seul (et non par son prénom). C’est quelque chose qu’on fait quand on parle de quelqu’un (comme quand on parle de Macron ou de Zidane), pas quand on pense à soi-même. Cela paraît anodin et pourtant ça ne l’est pas ! Vise un peu le passage suivant : « Un casque limitait le champ de vision, étouffait les sons et vous donnait l’air passablement idiot. Il était hors de question que Clay Cooper porte un casque. » Le rendu serait subtilement différent si on enlevait simplement le nom de famille « Cooper » : sans le nom de famille, on aurait l’impression qu’il s’agit de la pensée (consciente) du personnage, d’une réflexion qui traverse sa pensée à cet instant ; avec le nom, c’est une explication externe, fournie par le narrateur omniscient, et il est peu probable que le personnage soit en train de penser à son casque au moment où il croise Pip.
  • De manière générale, nous n’avons quasiment pas accès aux pensées du personnage de Clay Cooper (ça participe à son côté taciturne). Ses attitudes et ses répliques sont très parlantes et on se fait une idée de ce qu’il a en tête, mais nous n’avons pas de phrases focalisées qui nous font suivre ses réflexions en direct.
  • Il y a de la blagounette dans l’air, et si parfois on ne sait pas trop si c’est le narrateur qui se moque ou s’il s’agit des pensées de Clay (« jeta un coup d’œil en direction de Pip – qui eut la bonne grâce de rougir de honte »), cela dérive de plus en plus (« — J’y. Crois. Pas, insista Barbiche, bien décidé à montrer que dans le domaine de la surenchère, il ne craignait personne. »)

Je pense que l’humour sous-jacent du livre se ressent déjà, même s’il est encore « light » dans ce premier chapitre. Wyld est un roman bourré de trucs drôles, c’est de la fantasy pleine d’action, qui sait se faire émotionnelle et sentimentale, mais qui a surtout vocation à faire rire. À la façon d’un Pratchett ou d’un Adams, l’auteur utilise l’omniscient pour déployer son univers dingue. De nombreuses descriptions, traits d’humour ou clins d’œil ne peuvent pas être autre chose que la prose d’un narrateur omniscient.

Et pourtant, du début à la fin, nous resterons centrés sur Clay Cooper et nous ne le quitterons jamais. La narration est bien omnisciente et distante, mais ancrée sur un unique personnage. C’est assez atypique, d’où son intérêt.

Ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?

Si tu as lu l’article consacré à ce sujet et si tu as déjà fait l’exercice sur les précédents articles de la rubrique « 4 pages pour une narration », ta réponse devrait être automatique : narrateur omniscient ? Distance narrative ? Humour ? Nous sommes dans un texte de Présentation. Le narrateur nous raconte une histoire, à nous lecteurs, et s’amusera à nous glisser tout un tas de clins d’œil que nous seuls pouvons comprendre.

Tu en as déjà un aperçu dans ces quatre pages avec le titre du roman et la mention des « roquebandes » : le livre est une immense parodie qui joue sur le mélange improbable entre fantasy et rock’n’roll. L’auteur usera de l’ironie dramatique pour faire sourire le lecteur initié (c’est bourré de références, et je suis sûr d’en avoir manqué un paquet). Si tu aimes la fantasy, l’humour et les concerts de rock, tu peux y aller les yeux fermés.

Quel est le temps de la narration ?

Nous sommes là face à un récit à la troisième personne rédigé au passé.

Comme souvent, pas de surprise ni de recherche d’originalité de ce côté-là. Le passé est le temps du récit par excellence, le plus transparent pour la plupart des lecteurs. C’est le choix par défaut d’une histoire : tant que le texte n’a pas besoin d’un autre temps pour une raison précise, mieux vaut écrire au passé, et c’est ce que fait l’auteur de Wyld.

Qu’est-ce que cette narration permet dans ce chapitre ?

Le plus gros point fort de l’omniscient est sa « mobilité » : le narrateur n’est pas rivé à un seul personnage et il peut exprimer les pensées de plusieurs personnages d’une même scène. En conséquence, cet extrait a de quoi étonner : le narrateur ne quitte pas Clay Cooper d’une semelle dans ces quatre pages (et je te confirme que ça durera tout le livre).

Un autre avantage de l’omniscient est de faciliter la narration sur une longue période de temps et/ou de nombreux lieux et/ou avec de nombreux personnages. Alors certes, le récit racontera un long périple, mais cela ne durera pas des années. On voyagera de lieu en lieu mais le narrateur ne nous fera pas « sauter » d’un endroit à un autre. Il restera collé aux basques de Clay Cooper.

Alors, pourquoi diable l’auteur utilise-t-il l’omniscient ? Pourquoi n’emploie-t-il pas la focalisation interne, qui nous rapprocherait de Clay Cooper et nous apporterait plus d’immersion ? Pourquoi s’encombrer de cette distance narrative ?

Souviens-toi, la distance narrative est un inconvénient sur certains sujets, mais c’est aussi une force : cette distance peut aider l’auteur à créer un décalage nécessaire au rire. Le narrateur peut commenter l’histoire, utiliser des métaphores ou comparaisons improbables, dédramatiser des situations qui pourraient autrement être considérées comme choquantes. Terry Pratchett. Douglas Adams. Ironie dramatique. Etc.

La voilà, la réponse : si Nicholas Eames utilise l’omniscient, c’est parce que son objectif premier est d’abord de nous fournir un récit humoristique. Ce livre est en premier lieu un pastiche de fantasy à la sauce rock ; ensuite seulement un roman d’action et d’aventure. Et donc, il n’a pas trop le choix : l’omniscient est la seule narration capable de lui permettre cet univers et ces opportunités d’humour.

Mais alors, pourquoi se focaliser sur Clay Cooper au lieu d’utiliser la flexibilité de l’omniscient ? Quitte à choisir l’omniscient, pourquoi ne pas utiliser toutes ses armes ? Eh bien je pense que c’est le moyen qu’il a trouvé pour limiter les mauvais côtés de l’omniscient.

Comment l’auteur évite-t-il les écueils ?

L’omniscient a donc plein d’avantages que l’auteur n’utilise pas. Est-ce que cela l’aide à en gommer les inconvénients ? Tel qu’il s’y prend, oui, je le crois.

Le plus gros défaut du narrateur omniscient est la distance narrative qu’il impose, puisqu’il intercale un narrateur (le conteur) entre le lecteur et l’action. Le lecteur « flotte » au-dessus des événements et a conscience qu’il y a « quelqu’un » qui lui raconte une histoire. Il se retrouve donc métaphoriquement « plus loin » de l’action, comme dans les gradins d’un théâtre.

L’astuce qu’utilise Eames, c’est de rester aux côtés d’un unique personnage. Le lecteur est toujours « dans les gradins » ; le décor de la scène change à chaque chapitre ; mais le protagoniste principal, lui, ne quitte jamais le devant de la scène. Cela crée un point d’ancrage pour le lecteur. De plus, l’auteur se contente d’utiliser l’omniscient pour son besoin principal : l’humour. Il renonce, volontairement, à ses autres facettes. Il ne saute pas vers d’autres lieux ou d’autres personnages. Dès qu’il a terminé avec une vanne, il revient à Clay Cooper. Le livre commence avec Clay et se termine avec Clay.

En omniscient, les deux autres façons de conserver l’attention du lecteur en dépit de la distance narrative sont :

  • Avoir une intrigue accrocheuse, solide et percutante ;
  • Avoir du style.

Nicholas Eames livre ici un travail réglé au millimètre : chaque chapitre est court, « raconte quelque chose », se termine par un cliffhanger. C’est d’une grande maîtrise et rondement mené. Ce roman pourrait très bien être publié sous forme de série littéraire, 1 chapitre = 1 épisode. L’histoire tient bien la route, c’est super efficace. Quant au style, la promesse initiale est tenue : c’est super fun, inventif, les références au rock sont là, on ne s’ennuie pas une seconde.

Beaucoup d’auteurs voudraient bénéficier en même temps de la souplesse de l’omniscient et de l’immersion de la focalisation, mais ce n’est pas en mélangeant les deux narrations qu’on peut y parvenir. Si Eames avait rédigé son livre en focalisé en se permettant ici et là quelques écarts de narration pour faire ses blagues, cela n’aurait pas fonctionné car nous aurions senti le décalage et le mélange des narrations. Le résultat aurait été fouillis et flou. Puisqu’il tenait à l’humour, il a donc fait son choix : il a utilisé l’omniscient, sciemment et sans se débiner. Mais comme il en connaissait les défauts, il a fait en sorte de n’exploiter que ce dont il avait besoin pour réduire au maximum l’impact de ses mauvais côtés. Il exploite à fond l’humour que lui permet l’omniscient, et compense la distance narrative par un texte super bien construit et très fun. La marque d’un auteur qui, techniquement, sait très bien ce qu’il fait.

M’enfin, ce n’est que mon avis    😉

***

Et toi, que t’évoque cet extrait ? Que penses-tu de cette narration ? Qu’as-tu à dire sur ce passage ? As-tu des questions ? Discutons-en en commentaires !

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Règle Pixar [20] : décortiquer, démonter, remonter

Exercise : take the building blocks of a movie you dislike. How d’you rearrange them into what you do like ?

Entraîne-toi : prends les éléments d’un film que tu n’aimes pas. Comment peux-tu les arranger autrement pour en faire quelque chose que tu aimes ?


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Sur ce blog, il n’est pas rare que je t’encourage à t’entraîner pour améliorer ton écriture, comme un sportif s’entraîne entre les matchs, au lieu de n’écrire que pour publier.

Dans ce conseil N°20, Pixar te propose justement un exercice très formateur (mais impubliable) : refondre le travail d’un autre.

Voyons ensemble en quoi ça peut consister, et surtout ce que ça peut t’apporter.

Pourquoi étudier le travail des autres ?

Dans son conseil N°10, Pixar t’incite à t’interroger sur ce qui te plait dans les œuvres des autres auteurs afin de mieux comprendre ce qui te fait vibrer toi. Identifier ton ADN d’auteur est capital si tu souhaites écrire des œuvres personnelles.

Dans ce conseil N°20, l’idée est au contraire de rechercher chez les autres ce qui, selon toi, ne marche pas. L’avantage en observant le travail des autres, c’est évidemment qu’on le fait avec plus de recul. Travailler sur l’histoire d’un autre permet d’être détaché émotionnellement de l’oeuvre et de moins s’aveugler. On est obligé de ne juger que ce qui est dans le texte (avec nos propres histoires, on a une vision bien trop globale de l’univers et des personnages, et bien trop d’affectif pour être objectifs).

Les réseaux sociaux nous prouvent tous les jours que nous aimons critiquer. Sauf que… critiquer, c’est facile. Ici, Pixar ne te demande pas de « critiquer » : l’exercice consiste à choisir une histoire que tu n’aimes pas, et de lui apporter des modifications pour qu’elle devienne quelque chose que tu aimes. Tout un programme.

En quête de concret

Ce qui est intéressant dans l’exercice, c’est que devoir « réparer » l’histoire t’oblige à sortir de la posture de critique. Tu dois chercher :
1) ce qui (pour toi) ne fonctionne pas (analyse de causes) ;
2) comment tu pourrais le modifier pour que ça fonctionne.

Il ne suffit donc pas de dire « cette voiture n’avance pas ! ». Il faut identifier pourquoi elle n’avance pas, puis proposer quelque chose qui va changer la donne. Et ce sont bien deux choses différentes, la seconde n’étant possible que si tu sais être précis dans la première.

En discutant avec d’autres auteurs, je suis souvent surpris par la difficulté que nous avons à formuler nos critiques d’histoires. On retombe sans cesse sur des formulations clichés qui ne veulent rien dire. Il est très facile de dire qu’un texte « est plat », que « les personnages ne sont pas attachants », que « l’histoire est incohérente », que « c’est mal écrit ». Mais ça, ce n’est pas du diagnostic, c’est toujours de la critique. C’est du même niveau que dire d’une voiture qu’elle n’avance pas, qu’elle manque de reprise ou qu’elle est moche.

Or, si tu veux faire vivre ce texte, rendre les personnages attachants ou combler les trous de l’intrigue, il va te falloir être bien plus précis – et surtout bien plus concret – que cela.

Pour ce faire (comme pour réparer ta voiture) tu auras besoin d’un petit bagage technique. Si tu suis ce blog depuis un moment, tu sais déjà de quoi je parle, et je t’assure que neuf fois sur dix, quand une histoire ne t’accroche pas, l’origine du problème vient des fondamentaux :

Au niveau narration :
– Vérifie en premier le triptyque objectifs / obstacles / enjeux (la base de la base, car la plupart des histoires butent là-dessus) ;
– Puis tu peux creuser d’autres aspects de l’histoire, comme la ligne directrice, le lien protagoniste-antagoniste-thème, la caractérisation du personnage principal.

Au niveau style :
– Vérifie en premier si la narration choisie par l’auteur te semble judicieuse, et s’il réussit à la tenir sur la durée ;
– Vérifie son usage du montrer/raconter ;
– Puis tu peux passer en revue les différents articles focus.

Outre que cette approche méthodiste fonctionne bien (globalement nous faisons tous, tout le temps, les mêmes erreurs), elle permet de se détacher de l’aspect subjectif du « j’aime/j’aime pas » pour entrer dans une réflexion du type « ça fonctionne/ça ne fonctionne pas ». Quand cela devient automatique, cela rend ensuite l’analyse de nos propres textes plus efficace (car plus objective).

Démontage – remontage

C’est bien de savoir démonter un mécanisme, mais il faut savoir le remonter maintenant. Formaliser (ne serait-ce qu’au brouillon) une sorte de « plan d’actions d’amélioration » te force à ne pas rester superficiel dans ton analyse, et à te confronter pour de vrai aux problèmes. Tu penses que c’est un problème de carburateur ? Eh bien vas-y, change-le, et vois si ça améliore vraiment les choses !

C’est important d’aller au bout de la démarche à plusieurs titres :
– Cela permet de vérifier/confirmer tes hypothèses et ton diagnostic (en réfléchissant à la mise en oeuvre d’une solution, tu réalises souvent que le problème n’est pas vraiment où tu le pensais au départ) ;
– Cela te permet de mettre en pratique des gymnastiques intellectuelles qui t’aideront pour tes propres textes ;
– Cela t’aide à rester humble, car c’est toujours très difficile d’améliorer une histoire qui ne marche pas (si tous les critiques s’astreignaient à l’exercice jusqu’au bout, il y aurait un peu moins de shitstorms sur les réseaux, crois-moi).

Bien sûr, tu ne peux pas aller aussi loin qu’une réécriture pour un roman, mais l’exercice est tout à fait à ta portée sur un texte court de type nouvelle. Le pousser jusqu’au bout (càd jusqu’à la rédaction complète d’un nouveau texte) est un exercice incroyable. Tu ne pourras sans doute pas le publier, mais je t’assure que le travail réalisé (très différent d’une création personnelle) te fera voir certaines choses sous un nouvel angle.

***

En ce qui me concerne, c’est devenu un quasi-réflexe : lorsqu’une série ou un roman me déplaît, il n’est pas rare que j’exploite mes temps de trajet en voiture ou mes pauses déjeuner à réfléchir à « pourquoi j’ai décroché », de façon très méthodique, et à chercher en conséquences comment je réécrirais cette histoire « si c’était moi ».

Si tu me passes la comparaison, c’est comme s’entraîner à disséquer des cadavres pour mieux appréhender le fonctionnement du vivant. Ce n’est pas forcément propre, les intéressés ne seraient peut-être pas ravis de te voir faire, les tentatives improbables d’amélioration peuvent te faire ressembler au Dr Frankenstein, mais c’est indéniablement un exercice extrêmement formateur.

M’enfin, ce n’est que mon avis.
🙂


« Du coup, si tu devais refaire mes conclusions à ma place, tu ferais comment ?
— À la tronçonneuse. »

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10 pistes pour mieux supporter la critique

« Hum, ça fait du bien là où ça fait mal…
– Tu es devenu masochiste ?
– Pas trop le choix : je suis auteur. »


À moins de n’écrire que pour soi-même et de ne jamais exposer nos textes aux regards des autres, nous autres auteurs avons une activité publique. Cela signifie qu’il faut s’attendre à avoir des retours sur les histoires que nous publions, et malheureusement certains de ces retours peuvent être moins enthousiastes que ceux escomptés. Oh, bien sûr, « la critique est utile ». Tout le monde sait ça. Cela ne l’empêche pas de faire mal.

Petit guide de survie à l’attention des auteurs qui souhaitent le rester.

Pourquoi la critique fait-elle mal ?

Il y a, je le pense, de profondes raisons culturelles et sociales. Combien de fois, dans la vraie vie, taisons-nous des reproches à des amis ou de la famille, afin d’éviter les conflits ? Oncle Roger a mauvaise haleine, mais on n’ose pas le lui avouer. Tout simplement, ça ne se fait pas. En conséquence, la critique brise les conventions établies : nous avons l’impression de subir une gifle en public et en éprouvons de la honte. Combien de fois ai-je lu « ça ne se fait pas de dire des choses pareilles ! » de la part d’auteurs outrés ?

Pourtant, qui écrit la critique ? Et pour qui ? Le fait est que, en général, les critiques ne nous sont pas adressées. Un commentaire sur Amazon, c’est un lecteur qui parle à d’autres lecteurs. Il avertit les autres qu’oncle Roger sent un peu de la bouche, et pas de chance si Roger tombe sur ce message. Du coup, bien souvent, ce qu’on considère comme une attaque personnelle n’est pas une attaque, et est encore moins personnelle. C’est comme surprendre une conversation entre deux individus qui parlent de nous dans notre dos.

Alors oui, oncle Roger va se sentir très vexé et honteux que l’information sur sa mauvaise haleine soit devenue publique. Mais si ça fait si mal, c’est que la plupart du temps, l’auteur ne s’y attend pas. Pas vraiment. Il n’a pas anticipé la critique : il se sent être « quelqu’un de bien », qui a travaillé dur. Qui critiquerait ça ? Hé, cela ne se fait pas !

Quelques pistes

1) Cesse de croire que tu « mérites » des commentaires positifs parce que tu as beaucoup travaillé. C’est faux. On ne mérite pas des compliments parce qu’on travaille beaucoup, on mérite des compliments lorsqu’on travaille bien. Tu peux avoir mis beaucoup d’efforts et de temps dans un livre, s’il comporte des défauts, tu récolteras des critiques. Et c’est normal. C’est sain !

2) Attends-toi à ces commentaires négatifs. Ils ne manqueront pas de venir, c’est certain, alors prépare-toi. Regarde les notes de tes auteurs préférés sur Amazon : tous récoltent des commentaires négatifs. Aucun de tes textes n’est irréprochable. Et ce n’est pas parce que certaines personnes les aiment que cela « annule » leurs imperfections.

3) Ne les écarte pas. Comme on retire vivement la main de la flamme qui nous brûle, c’est un réflexe de les rejeter. De plus, certains commentaires manquent de tact, sont parfois maladroits ou injurieux. C’est alors tellement plus simple de se braquer ! Pourtant, ces critiques sont des mines d’informations. Regarde-les dans les yeux. Même grossier, un commentaire du type « le personnage principal est un casse-couilles de première ! » est une sacrée piste à suivre. Les commentaires négatifs sont souvent prolixes. Profite-en.

4) Ne te cache pas derrière de fausses excuses. Bannis de ta bouche des répliques comme « cela ne se fait pas de dire ça », « on ne peut pas plaire à tout le monde », « ça n’a pas fonctionné pour lui mais ça plaira à d’autres », « il n’a rien compris, c’était voulu ». Ce ne sont que des tactiques d’évitement.

5) Ne réponds JAMAIS aux critiques : soit tu penses que la critique a du sens et tu t’en sers pour améliorer tes écrits, soit tu la mets de côté. Point. La critique est le ressenti d’un lecteur, tu ne peux pas argumenter contre ça. Il ne peut pas « avoir tort » de ne pas aimer ton livre.

6) Distingue l’œuvre de l’auteur : la critique pointe les défauts de ton histoire, elle ne dit pas du mal de toi (tes lecteurs ne te connaissent pas). Alors arrête de faire ton Calimero, personne ne t’en veux. Essuie tes yeux, relève le nez de ton nombril et repenche-toi sur tes histoires.

7) Sers-toi de ces critiques de façon concrète pour t’améliorer. Essaie pour de vrai de faire en sorte qu’on ne puisse plus te critiquer sur ce sujet à l’avenir. Documente-toi. Travail ce point. Le lecteur a « mal compris » ? Fais en sorte qu’on ne puisse plus te comprendre de travers. Une critique négative dont tu as appris quelque chose n’est plus négative.

8) Persévère. Quoi, tu croyais être bon du premier coup ? Remporter ton premier concours de nouvelles ? Vendre des milliers d’exemplaires de ton premier livre ? Rédige d’autres histoires. Continue. Tu verras, il est plus facile d’accepter la critique avec l’expérience : avec le temps on se connaît mieux soi-même, on acquiert de la confiance dans son travail et dans son jugement ; et on la comprend mieux, cette critique. Il devient alors plus aisé de la considérer pour ce qu’elle est (une opportunité d’amélioration).

9) Recherche la critique. Mieux que de l’attendre, va au-devant d’elle ! Choisis des relecteurs bienveillants mais exigeants et capables de dire les choses. Cela t’habitue, en plus de te faire progresser. S’entourer d’une cours de « béni-oui-oui » qui te répète à chaque bêta-lecture à quel point ton livre est génial n’est pas seulement inutile : c’est dangereux (en ce qui me concerne, un bêta-lecteur dont aucune remarque ne me permet d’améliorer mon livre est rayé de ma liste – no offense).

10) Choisi comme objectif d’auteur le fait de produire de bons textes, pas d’être aimé. Ainsi, chaque critique sera une opportunité d’avancer vers ton objectif, au lieu de t’en éloigner. Les étoiles et les likes ne sont pas des preuves d’amour…

M’enfin, ce n’est que mon avis.

PS : pour éviter que tes bêta-lecteurs ne fassent trop mal à ton Ego hypersensible par inadvertance, rappelle-toi quand même que tu peux leur donner quelques consignes simples à respecter.


« Allez vas-y, fais-moi mal !
– Repose cette cravache tout de suite, et reprends ton stylo ! »

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[EXTRAIT] Latium – Romain Lucazeau

L’atmosphère était propre, dénuée de toute trace de contamination bactérienne. Elle orienta une des caméras binoculaires du plafond, observa avec intérêt l’ensemble compliqué de tuyaux, de bras articulés, de réservoirs emplis de liquides à la texture gluante, organique, qui couvrait tout l’espace disponible. Ou presque : au milieu, connectée à l’appareillage par plusieurs grappes de cathéters tendus par une intense circulation de fluides, se trouvait une énorme masse de chair rose et lisse, accrochée au plafond comme une pièce de boucherie. L’organe artificiel avait la forme d’une poire, comme une poche tendue par un poids trop important pour elle. La chose se trouvait en état de stase depuis plus d’un siècle.

Oikè lança une série d’instructions. Le système lymphatique et sanguin qui l’entourait changea la composition des liquides qu’il pompait. Juste sous la paroi charnue, des veines épaisses comme un bras se mirent à saillir, et une odeur d’ammoniac et de sang se répandit. Des poches se remplirent et se vidèrent en rythme, libérant des substances organiques, de plus en plus vite, faisant tressauter l’ensemble. Le moment de la délivrance arrivait.

Les tissus se déchirèrent, dans un bruit écœurant de viande arrachée, et des sucs transparents commencèrent à suinter jusqu’à former une flaque gluante d’ichor, souillée de traces de sang. L’objet tout entier fut pris de mouvements convulsifs, d’une intensité croissante, et, tout à coup, quelque chose à l’intérieur creva. Le monstrueux placenta se contracta une dernière fois pour relâcher son fardeau, un être qu’il avait gardé en lui pendant des années, à présent un étranger. Du sang gicla jusqu’au plafond de métal lisse. Un corps, vivant, nu, adulte, semblable à celui d’un humain de sexe féminin, glissa sur le sol.

Oikè l’observa, fascinée, luttant contre un sentiment à la lisière du mysticisme. Il ne s’agissait pas d’une femme : son code génétique était un mixte de plusieurs espèces animales de la planète des origines. Mais l’imitation, effet d’une subtile ingénierie génétique, était, de l’extérieur, parfaite — quand bien même n’aurait-elle pas résisté à une observation attentive des organes internes. Son cerveau avait été atrophié à dessein, à l’exception des fonctions reptiliennes les plus primitives. Ce n’était pas un individu autonome. Étendue par terre, couverte de morceaux de placenta et de liquides nauséabonds, tachée de sang, elle s’agitait, secouée de spasmes sans signification, puis un cri rauque indiqua que les poumons venaient de subir la morsure de l’air.

Un ergatès monté sur des pattes d’insecte entra en cliquetant dans la cabine. Il observa la chose étendue par terre, prit le temps de vérifier les proportions et les paramètres vitaux. Des aiguilles surgirent de son torse, plus rapides que l’éclair, pour effectuer de minuscules incisions, ramener des prélèvements infinitésimaux pour analyse. Lorsqu’il fut satisfait de son examen, l’ergatès s’approcha. Des appendices de préhension et des outils chirurgicaux, scalpels et fraises, firent leur apparition. Des bras articulés se saisirent sans ménagement du corps par les membres et le cou, puis l’allongèrent, s’assurant de son immobilité. L’automate enfonça alors une lame en carbone monomoléculaire dans le cuir chevelu, découpa les chairs et les os du crâne avec une facilité déconcertante. Insensible aux réactions désordonnées de la créature, il retira la boîte crânienne et commença la longue et complexe opération consistant à vider l’intérieur du crâne des tissus cérébraux préexistants.

Puis il commença à construire le support de conscience. Cela dura des heures. Pendant tout ce temps, la patiente ne cessa de pousser des gémissements étouffés, dénués de sens, sans qu’à aucun moment l’ergatès ne réagisse, occupé qu’il était à insérer dans le crâne un ensemble de cristaux de données, de processeurs et de mécanismes d’alimentation en énergie et de microréfrigération. Puis il se lança dans un patient travail de suture pour connecter la machine au système nerveux du corps. Sous le regard d’Oikè, les aiguilles et les pinces virevoltaient, comme les doigts d’un pianiste, se livraient à un travail de précision. Il s’agissait, pour le chirurgien automate, d’établir des interfaces entre chaque terminaison nerveuse et les différents appareils informatiques introduits par ses soins. La colonne vertébrale, le cerveau reptilien, les nerfs optiques, mille autres points de contact qui auraient dû croître de manière naturelle — tout cela devait assurer l’intégration de l’âme computationnelle et de la chair biologique.

Latium – Romain Lucazeau (extrait)


[Que sont les articles « Extraits » ? C’est expliqué ICI]

Ressenti personnel

Je parcourais ma bibliothèque en me demandant quels auteurs français m’avaient filé des claques ces deux dernières années quand mes yeux sont tombés sur Latium, de Romain Lucazeau. Aussitôt m’est revenue cette scène de venue au monde, une naissance à la fois violente et froide.

Pour replacer Latium dans son contexte, le roman décrit un monde futuriste dont l’être humain est absent : l’Homme a disparu depuis longtemps, laissant essentiellement derrière lui des IA immortelles mais désœuvrées.

Dès le premier paragraphe cette scène conjugue éléments organiques (bactérienne, masse de chair rose, poche) et technologiques (caméras binoculaires, appareillage, connectée). L’absence de contamination bactérienne suggère une ambiance hospitalière, mais la comparaison « comme une pièce de boucherie » nous fait plus penser à un lieu de mort qu’à un lieu de vie.

D’ailleurs, ce qui va naître dans cette scène nous fait languir dans l’inquiétude. Le texte joue sur la peur de l’inconnu en le désignant par des termes vagues (la chose, l’ensemble, l’objet). Il en rajoute avec des mots comme fardeau, étranger, monstrueux. Ce n’est qu’après ces trois paragraphes introductifs qu’intervient la délivrance, que l’on « voit » ce qui était jusqu’ici caché. L’auteur se veut enfin factuel et précis : « Un corps, vivant, nu, adulte, semblable à celui d’un humain de sexe féminin ».

Mais ce n’est pas une femme non : je te l’ai expliqué, dans Latium, l’être humain n’existe plus. Alors le texte nous le souligne, afin que nous comprenions bien que la créature qui vient de prendre vie ici ressemble à un humain mais n’en est pas un.

Aussitôt, ce paragraphe très biologique est compensé par une partie ultra-technologique. Nous assistons, avec un mélange de fascination mêlée d’horreur, à l’opération sans anesthésie à laquelle se livre l’automate. Et c’est au dernier paragraphe que nous comprenons à quoi nous venons véritablement d’assister : à la naissance d’un être hybride, au corps biologique et au cerveau technologique. Comme l’est ce passage. Voire peut-être même le roman tout entier.

« L’enfer est pavé d’adverbes »

Romain Lucazeau a-t-il lu cette célèbre citation de Stephen King ? Peut-être. Quoi qu’il en soit il sait tout ce que je t’ai expliqué sur les adverbes dans cet article focus.

Il y a à peine plus de 3% d’adverbes dans ce passage, pour 0 (zéro) adverbes en -ment. Depuis que je m’amuse à faire des stats, c’est le taux le plus bas que j’ai rencontré. Comme quoi il est tout à fait possible d’écrire des textes compliqués, avec des phrases longues et complexes, en étant précis… sans avoir recours aux adverbes.

latium


Et toi, que t’évoque cet extrait ? Qu’as-tu à dire sur ce passage ?
Discutons-en en commentaires !


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