[SCRIBBLOG] Six Questions de Style sur Lesquelles d’Écharpent les Écrivains

[Que sont les articles du Scribblog ? C’est expliqué ICI]

Nouvelle adaptation française d’un article Mythcreants posté sur le blog de la plateforme Scribbook : cela faisait longtemps que je voulais reparler de style ici, alors j’ai sauté sur l’occasion pour adapter en français ce parfait condensé de Chris Winkle. Six sujets de style dont tout le monde parle sans arrêt et sur lesquels personne n’est d’accord !

(Teaser : on reparlera style dans un prochain post Scribblog d’ici un mois ou deux !)

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Peut-être cela va-t-il vous étonner, mais les écrivains ne sont pas toujours d’accord entre eux. Quand le sujet de discorde concerne une question technique liée au style, cela peut être assez déroutant pour l’auteur novice. La plupart des débutants veulent juste écrire une prose respectable… mais comment savoir ce qu’est une prose respectable quand chacun s’écharpe sur le sujet ? Passons en revue six questions, et je vous donnerai ce que je pense être des réponses à peu près sûres.

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La compétence des personnages

« Tu es compétent en quoi, toi ?
— En introduction.
— …
— Non ? »


Dans l’un de ses cours d’écriture créative, l’auteur de fantasy Brandon Sanderson rappelle qu’un bon protagoniste répond le plus souvent à au moins deux des trois points ci-dessous :
1) c’est quelqu’un qu’on apprécie, voire qu’on aime (c’est « quelqu’un de bien »).
2) c’est un personnage actif (ses décisions et ses actions impactent l’histoire, il est le moteur de l’intrigue).
3) il est compétent dans au moins un domaine d’activité (il est doué et capable sur ce sujet précis).

Sur ce blog, nous avons déjà abordé le premier point à de nombreuses reprises (ICI ou encore ). Nous avons aussi expliqué comment faire pour qu’un personnage ne soit pas passif. Mais nous avons peu parlé de compétence.

Compétent pourquoi ?

Dans la vie, quelqu’un d’incompétent est qualifié de « bon à rien » et provoque autour de lui une réaction de mépris et de rejet. Il en va de même pour un personnage de fiction : si le personnage ne semble pas doué, il risque fort de ne pas remporter l’adhésion du public, ou – pire – d’inspirer la pitié.

Même s’il n’est pas « nul », un personnage incompétent paraît fade. Beaucoup d’auteurs novices veulent que leur héros soit une personne « normale », et font ainsi l’erreur de choisir un protagoniste banal, sans défaut ni sans talent particulier. Or, un personnage se construit en creux : sans haut et sans bas, il est plat.

Dans une soirée, qui attire les regards ? Celui qui joue de la guitare, danse super bien, sait jongler, gère avec brio la table de mixage, raconte des blagues hilarantes, ou encore a préparé ce succulent repas.

Quelqu’un de très compétent sur un sujet donné – même s’il est antipathique – inspire au moins une chose : le respect. Et ça, c’est définitivement un élément utile à tout personnage. Tout le monde peut faire avec un peu de respect.

Compétent sur quoi ?

L’auteur dispose d’un très large choix pour attribuer des compétences à son personnage. L’important, c’est que le personnage soit capable de réaliser des trucs cool (sous-entendu : que le lecteur aimerait bien être capable de maîtriser lui-même). Si il est vraiment bon dans ce qu’il fait, il peut presque s’agir de n’importe quoi.

Il est intéressant de noter que le personnage n’a pas forcément besoin d’être compétent sur un sujet central de l’histoire : si c’est un récit de guerre, il n’a pas besoin d’être un bon combattant, par exemple. Pour ton histoire, tu peux vouloir justement qu’il ne soit pas compétent sur ce thème (soit parce que tu souhaites qu’il acquiert cette compétence via l’histoire, soit parce que tu ne souhaites pas qu’il développe ce sujet). Néanmoins, lui adjoindre un autre talent – montrer qu’il est doué en quelque chose d’autre – aura toujours une conséquence très positive sur son image.

Ex : imagine que pour ton récit de guerre, tu souhaites un protagoniste incompétent en combat. Il peut ne pas aimer ça, ne pas savoir faire, voire même devenir un poids pour son escouade. Mais tu peux en faire un cuisinier talentueux, si compétent en vérité qu’il améliore le quotidien de ses frères d’armes le soir quand vient l’heure de la soupe.

Le montrer, et le montrer vite

Comme mentionné plus haut, montrer la compétence du personnage permet de créer pour lui du respect, et cela concoure à l’intérêt et l’attachement qu’éprouvera le lecteur. Il vaut donc mieux le faire au plus tôt.

Ex : les scènes d’ouverture des films James Bond servent en partie à cela, et mettent en exergue l’extrême compétence de l’agent 007.

Comme d’habitude, il vaut mieux montrer la compétence du personnage que se contenter de le raconter : dire qu’un personnage policier est un bon flic, c’est bien ; le montrer gérer une situation difficile sur le terrain avec brio, c’est mieux.

Attention : ce n’est pas aussi facile qu’on le croit, en partie parce que les débuts de récits confrontent souvent le protagoniste à ses premières difficultés ou de solides obstacles. Or, si la première scène montre le héros échouer sur un sujet en lien avec sa compétence, on obtient le résultat inverse de celui recherché.

Ex : si ton personnage de flic se plante dans ses déductions ou ses actions lors du premier chapitre (pour les besoins de ton intrigue), tu auras beau souligner ses excellents états de service autant que tu voudras : le lecteur retiendra qu’il n’est pas si doué que ça, et pourrait penser que le personnage ne mérite pas sa bonne réputation.

Quelques pistes :

  • faire en sorte que les difficultés rencontrées n’aient pas de rapport direct avec la compétence du personnage ;

Ex : dans la série La Voie des Rois de Brandon Sanderson, Shallan est une dessinatrice de grand talent, particulièrement douée. Mais au début du récit, alors qu’elle voudrait devenir l’apprentie de la réputée Jannah (un objectif qui n’a rien à voir avec son don pour le dessin), elle peine à convaincre cette dernière parce que ses connaissances de base en histoire ou en philosophie sont trop faibles.

  • faire en sorte que ce soit justement la grande compétence du personnage qui lui attire des ennuis.

Ex : toujours dans la série La Voie des Rois de Brandon Sanderson, Kaladin est un soldat très compétent. Si doué, même, qu’il sort victorieux d’un combat qu’il n’aurait jamais dû remporter. C’est alors le début de ses tourments…

La compétence, ce n’est pas que pour les héros

Cette réflexion sur la compétence est intéressante à mener sur la plupart des personnages du récit. Elle requiert même une attention particulière pour l’adversaire du protagoniste, qui a absolument besoin d’être compétent dans sa lutte contre le héros (sinon, il n’y a pas de tension et l’antagoniste ne peut pas faire correctement son job).

Le listing en trois points mentionné dans le cours de Sanderson est un triptyque facile à garder en tête et à évaluer pour l’ensemble des personnages majeurs de ton roman. S’il n’est pas forcément souhaitable que tous les personnages complètent les trois points, t’assurer qu’ils en valident au moins deux peut devenir une bonne habitude à prendre. N’hésite pas à rendre tes personnages compétents : tu n’as jamais rien à y perdre.

Quant aux personnages « bons à rien », à part dans le registre humoristique, satirique ou potache, tu ferais sans doute mieux de les éviter dans les rôles principaux de ton récit.

M’enfin, ce n’est que mon avis.


« Et en conclusion, tu te défends ?
— Seulement si on m’attaque. » 


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[EXTRAIT] Le Goût de l’Immortalité / Catherine Dufour

Vous savez que j’ai eu mon petit succès comme auteur de fresques d’appartements. Mes paysages 3d se sont bien vendus, particulièrement la série « variations polynésiennes pour un lagon et deux motu ». Sur le Réseau, s’il y a une question que j’ai entendue encore plus souvent que « C’est à vous, ce bel avatar ? », c’est « Mais pourquoi la polynésie ? ». On me la pose toujours. J’ai pourtant donné la réponse dans une interview publiée il y a une centaine d’années par la défunte boucle uskr’du. Cet article d’à peine mille signes angliques est disponible chez xiaomao, si ça vous intéresse, mais je peux vous le résumer en une seule phrase : le rêve naît naturellement du dépaysement. Ou, si vous préférez : une bonne histoire naît d’un bon conflit d’atmosphères.

Imaginez un Jardin, avec des Tilleuls et des fontaines, au fond duquel passe une femme désuète, de ce genre qui porte un chignon lisse piqué d’une épingle d’argent et ne fait jamais rien d’autre que de marcher à petits pas et repeindre ses sourcils d’un air sérieux. Considérez ensuite n’importe quel port rongé par le sel et le vent, résonnant de cris, du bruit des machines et du roulement de mille plantes de pieds courant à l’ombre des grands navires après un travail, un bordel, une bagarre ou une friture d’Algues. Vous pouvez ajouter une odeur de Jasmin au premier décor et une odeur d’iode à l’autre, vous mourrez d’ennui dans les deux. La femme se promène, se farde et bâille, les marins jouent, boivent et crachent. Maintenant, prélevez au pinceau la délicate jouvencelle du premier monde et déposez-la dans le second. Laissez-la grelotter ne serait-ce qu’une minute sur un môle trempé d’embruns, à trois pas d’un débit de Saké ou de l’aile tronquée d’un navire à quai, je vous promets que vous n’aurez pas à attendre longtemps que l’action commence. Ou bien faites entrer dans le Jardin aux Tilleuls un marin sec de soif, fou de faim, puant le Kelp et le métal bouillant, vous aurez bientôt des anecdotes amusantes à raconter. Vous pouvez aussi éparpiller de coûteuses Fleurs de Tilleul sur le quai misérable, pour voir, ou verser du Saké dans les fontaines, vous voilà paré contre l’ennui. Créer une histoire, c’est opposer des atmosphères. Raison pour laquelle j’ai incrusté d’immenses ruines nigérianes ou écossaises au cœur de lagons polynésiens, avec le succès que vous savez. On ne s’en lasse jamais : ces éléments hétérogènes produisent du rêve par simple friction.

Le Goût de l’Immortalité (extrait) / Catherine Dufour


[Que sont les articles « Extraits » ? C’est expliqué ICI]

Ressenti personnel

Alors qu’il était prêt et planifié il y a des semaines, WordPress m’a mangé cet article (sic !). J’ai néanmoins repris le clavier et recopié une nouvelle fois cet extrait, un passage qui m’a tant marqué lors de la lecture de cet ouvrage que je suis directement allé le rechercher dès que j’ai décidé de te parler de Catherine Dufour.

Parce que Catherine Dufour, c’est une autrice qui a marqué la SF française de plusieurs textes flamboyants. Le Goût de l’Immortalité (2005) est tout de même Prix Bob-Morane 2006, prix Rosny aîné 2006, prix du Lundi 2006 et grand prix de l’Imaginaire 2007. Et, dans le même univers mais un format très différent, j’adore encore plus l’excellent Outrage et rébellion (2009).

Pourquoi t’ai-je cité ce passage ? D’abord parce qu’il est un bon exemple du style Dufour, mais surtout parce que je sais que beaucoup d’auteurs passent par ici et que ce texte explique une vérité fondamentale sur l’écriture elle-même. C’est grâce à ce court passage que j’ai mémorisé cette belle et simple leçon :

Une bonne histoire naît d’un bon conflit d’atmosphères.

La démonstration est limpide, et c’est bien ce que fera Catherine Dufour dans l’ensemble de son roman : elle frottera l’une contre l’autre la vie et la mort, mixera la science génétique et la sorcellerie vaudou, opposera un monde souterrain (misérable où la vie ne tient qu’à un fil) à de hautes tours (luxueuses, et gages d’immortalité).

Je ne résiste pas à glisser ici un autre extrait, alors que la narratrice évoque à son interlocuteur le récit à venir :

J’hésite sur la forme. Quant au fond, je peux déjà vous promettre de l’enfant mort, de la femme étranglée, de l’homme assassiné et de la veuve inconsolable, des cadavres en morceaux, divers poisons, d’horribles trafics humains, une épidémie sanglante, des spectres et des sorcières, plus une quête sans espoir, une putain, deux guerriers magnifiques dont un démon nymphomane et une… non, deux belles amitiés brisées par un sort funeste, comme si le sort pouvait être autre chose. À défaut de style, j’ai au moins une histoire. En revanche, n’attendez pas une fin édifiante. N’attendez pas non plus, de ma part, ni sincérité, ni impartialité : après tout, j’ai quand même tué ma mère.
Ce n’est pas un sujet qui peut se passer de mensonges.

Un modèle de récit à la première personne

Puisque l’idée de cette série d’articles est de reboucler sur des thèmes que nous avons déjà vu sur ce blog, je pense que ce roman est un excellent exemple à suivre pour qui souhaite écrire à la première personne.

Dès le début du roman, il est clairement formalisé que la narratrice s’adresse à un interlocuteur qu’elle connaît et avec lequel elle a déjà l’habitude d’échanger. Cela donne une impression de complicité et de véracité. On comprend sans ambiguïté qu’elle va lui raconter son histoire pour une raison bien précise. Catherine Dufour esquive ainsi l’écueil fréquent de ces récits à la première personne qui ne s’adressent à personne et n’ont aucun but. Celui-ci en a deux : un officiel, clair dès le départ ; un second officieux, qu’on ne découvre et comprend qu’à la fin. La narratrice a un objectif clair, et ne fait pas son récit à la légère.

Que ressentons-nous, à la lecture ? Un fort sentiment de « vrai », de témoignage tangible et de proximité. Le premier paragraphe de l’extrait, si l’on s’y attarde, a tous les accents d’un véritable message transmis d’une personne à une autre via internet. L’usage régulier du vouvoiement aide le lecteur à s’identifier en tant que destinataire. Mais surtout, même si le lecteur ne connaît pas certains termes, la narratrice part du principe que son interlocuteur les maîtrise, lui, et ne s’étend pas sur des explications d’exposition qui sonneraient faux.

Ex : « Cet article d’à peine mille signes angliques est disponible chez xiaomao, si ça vous intéresse ». Nous ne savons pas ce qu’est xiaomao, mais la tournure de phrase prend pour acquis que la personne à qui le texte s’adresse le sait très bien. Le contexte nous fournit assez d’élément pour que le manque de connaissance ne soit pas bloquant.

Cela se retrouve en permanence dans le livre : une scission entre de nombreux éléments que la narratrice n’explique pas (car éléments du quotidien supposés connus du destinataire), et des informations secrètes qu’elle lui révèle peu à peu par son récit.

Rédiger une histoire à la première personne est un exercice qui comporte bien des pièges. Par exemple, il limite en général le récit au point de vue du narrateur. Si tu lis ce roman, tu verras à quel point Catherine Dufour se sort avec brio de cette limitation. Si la narratrice nous parle bien d’elle-même, elle évoquera aussi d’autres destins de personnages : l’un parce qu’elle l’a espionné de façon consciencieuse via le réseau et a reconstitué ses faits et gestes ; l’autre via un récit de seconde main qu’on lui a rapporté, avec les trous et les suppositions qui rendent le tout crédible et réel.

L’ensemble donne au lecteur l’illusion d’être intégré dans l’univers. Nous avons l’impression de lire un message privé sur un forum du réseau ou via une sorte d’email futuriste. Un tableau brossé depuis un futur fourmillant et vivant.

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Et toi, que t’évoque cet extrait ? Qu’as-tu à dire sur ce passage ?
Discutons-en en commentaires !


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Au secours, mes lecteurs n’aiment pas mon personnage !

« Tu ne m’aimes pas ?
— Non.
— Pourtant je me trouve super !
— On ne doit pas parler de la même personne… »


Une bonne histoire n’accroche le lecteur que si elle concerne un bon personnage. Et un bon personnage, c’est un personnage auquel on s’attache, d’une façon ou d’une autre. Hélas, parfois, nos lecteurs n’ont pas le même coup de foudre que nous pour notre protagoniste. Bien sûr, tes lecteurs n’ont pas besoin d’être raides dingues de ton personnage pour apprécier l’histoire, mais imagine : tes bêta-lecteurs te disent que ton héros est agaçant voire insupportable ! Là, c’est le drame. Comment est-ce possible ? Que dois-tu changer pour remédier à la situation ? Voici quelques pistes de réflexions.

« Mes lecteurs sont nuls : ils n’ont rien compris. »

J’ai récemment adapté en français un excellent article de Chris Winkle pour la plateforme Scribbook. Le post évoque (entre autres) un principe intitulé « l’auteur est mort », qui dit que l’avis de l’auteur n’a plus d’importance une fois le livre publié. L’auteur ne peut pas être derrière l’épaule de chaque lecteur pour lui expliquer le livre, et l’histoire est obligée de parler pour elle-même. Si ton lecteur pense que ton personnage est agaçant, argumenter du contraire et prétendre « qu’il n’a pas compris » est vide de sens. S’il a mal compris, c’est que tu t’es mal exprimé, point.

« Il est hors de question que je modifie mon personnage ! »

Dans cette situation, l’auteur se braque souvent car il a la sensation qu’on lui demande de changer son personnage pour faire plaisir à ses lecteurs. Pourtant, ce n’est pas vraiment ce qu’il se passe.

Pourquoi ce personnage est-il ton personnage principal ? Sans doute parce qu’il te touche, que tu y es attaché(e). Cela signifie que ce personnage possède des qualités et des bons côtés qui le rendent appréciable à tes yeux.
Pourquoi tes lecteurs ne l’aiment-ils pas, en ce cas ? Il n’y a qu’une seule réponse possible à cette question : c’est parce que le personnage qui est dans le livre n’est pas le même que celui qui se trouve dans ta tête.

Neuf fois sur dix, le problème est un problème de représentation.

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Ainsi, la question « dois-je modifier mon personnage ? » est ambiguë. En fait, tu n’as pas forcément à modifier le personnage que tu as en tête, mais à modifier celui qui se trouve dans ton livre afin que les deux correspondent. Cela passe par l’acceptation du fait que, si tes lecteurs n’aiment pas ton personnage aujourd’hui, c’est que (pour le moment) tu n’as pas su le représenter dans ton texte tel qu’il est dans ta tête. Sinon, tes lecteurs l’apprécieraient autant que toi.

« Je ne veux pas lui retirer ses défauts ! »

Tu penses que tes lecteurs rejettent ton personnage pour ses défauts ? C’est possible, mais c’est peu probable. D’abord parce que les lecteurs n’aiment pas les personnages lisses et « parfaits » ; ensuite parce que ce sont les défauts qui caractérisent le mieux un personnage ; enfin parce que quand tu aimes quelqu’un, ce n’est pas pour « son absence de défauts » mais pour ses qualités. Si tes lecteurs n’aiment pas ton personnage, c’est peut-être parce que tu n’as pas su mettre en avant ses bons côtés (les raisons pour lesquelles le lecteur devrait l’apprécier en dépit de ses défauts). C’est fréquent : on est si accaparé par l’intrigue, par l’écriture du drame, par la mise en scène des obstacles, qu’on oublie de souligner les qualités du personnage. Si tu l’aimes, c’est qu’il en possède. Alors montre-les.

Exercice : liste trois qualités de ton personnage qui font que toi, tu l’aimes. Vérifie alors ton texte : à quels moments voit-on ces qualités ? Est-ce qu’elles sont bien mises en avant ? Est-ce qu’elles sont montrées, plutôt que racontées ? Est-ce qu’on les voit à l’œuvre à plusieurs reprises, ou est-ce qu’on n’en a qu’un bref aperçu en une phrase et puis plus rien ?

PS : si à ce moment-là tu réalises que ton personnage a plein de qualités et qu’elles figurent bien dans le livre, fais le même exercice avec les défauts : si le personnage est bourré de qualités et qu’on ne l’aime pas, c’est peut-être parce qu’il n’a aucun défaut (et oui, c’est tout aussi agaçant).

Quelles sont les traits qui font aimer un personnage, et lesquels provoquent l’effet inverse ? J’en ai déjà parlé sur ce blog ici et .

Neuf fois sur dix

Neuf fois sur dix, un lecteur qui va te dire qu’il y a un problème avec ton personnage aura raison.
Neuf fois sur dix, un lecteur qui va t’expliquer quel est le problème et comment le résoudre aura tort.

Si plusieurs lecteurs se plaignent de ton personnage, c’est que le problème est réel et que tu dois absolument apporter des modifications (pas forcément à ton personnage, mais en tout cas à ton texte).

Interroger tes lecteurs peut se révéler instructif, mais seulement si tu sais lire entre les lignes et si tu te méfies des solutions toutes faites qu’ils vont te suggérer. Dans la vie, les gens sont très peu lucides sur ce qu’ils aiment chez les autres ou pas. Quand on n’aime pas quelqu’un, on se contente souvent de jugements vagues du genre « c’est un con » ou « elle est chiante ». Ce n’est pas « la vérité » : c’est uniquement ce qu’on ressent en fonction de ce qu’on connaît d’eux. N’as-tu jamais vécu le cas où ton meilleur ami a une nouvelle amoureuse que tu ne peux pas supporter ? Pourtant, lui, il l’aime. Tu peux toujours partir du principe que vous n’avez pas les mêmes goûts, mais il est plus probable que vous ne connaissiez pas les mêmes facettes de cette personne. Elle est toujours la même. La perception que vous avez d’elle, non.

En conséquence, ton travail d’auteur consiste à trouver ce que tu n’as pas mis dans ton texte, ou ce que tu as mal exprimé, et qui fait que tes lecteurs ont une perception différente de la tienne.

De mon expérience, les deux axes principaux à étudier sont :

– de vérifier que ton personnage n’inspire pas la pitié (la plupart du temps, les personnages jugés « agaçants » tombent dans cette catégorie, cf. article Pas de Pitié pour les Personnages) ;

– de vérifier que les qualités de ton personnage sont bel et bien mises en avant (cf. exercice ci-dessus). Sur le même sujet, je te conseille la lecture d’un autre article de Chris Winkle 12 Traits pour faire aimer votre héros, qui explique bien ces mécanismes et souligne quels traits sont valorisants pour un personnage.

Le reste ? Eh bien c’est du travail d’écriture. Ce qui est vrai pour un dessinateur l’est pour un auteur, et toute la compétence d’un artiste est là : savoir reproduire et transmettre ce qu’il a dans la tête. Si ton lecteur ne voit pas ton personnage comme toi tu le vois, il n’y a qu’une façon d’y remédier, à savoir par les mots.

M’enfin, ce n’est que mon avis.


« Donc si tu ne m’aimes pas, c’est juste parce que tu n’as pas vu mes bons côtés ?
— Quels bons côtés ? »

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[SCRIBBLOG] Cinq concepts pour devenir un meilleur conteur

[Que sont les articles du Scribblog ? C’est expliqué ICI]

Nouvelle adaptation française d’un article Mythcreants posté sur le blog de la plateforme Scribbook : pour une fois (c’est rare !), j’avais abordé ce sujet avant Chris Winkle (il n’y a pas si longtemps, dans un post intitulé 10 pistes pour mieux supporter la critique). Et bien voici d’autres bons conseils et des concepts à s’approprier d’urgence pour les auteurs qui comptent durer dans le métier…

scribbook-blog-cinq-concepts

Améliorer son travail est un processus qui implique des retours potentiellement conflictuels sur nos histoires, et une naturelle résistance émotionnelle au changement. Néanmoins, comprendre quelques principes importants peut nous aider à placer les problèmes que nous rencontrons en perspective. Voici cinq concepts très utiles pour mieux accepter les critiques et rendre nos histoires meilleures.

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Magie : Les Trois Lois de Brandon Sanderson (3/3)

Brandon Sanderson, une référence de la fantasy anglo-saxonne, est mondialement connu pour ses systèmes de magie innovants, imaginatifs et particulièrement bien conçus. Afin d’aider les autres auteurs, il a tenté de regrouper ses réflexions en trois grands principes. Nous avons déjà passé en revue les deux premiers :

« La possibilité pour l’auteur de résoudre un conflit par la magie est directement proportionnelle à la manière dont le lecteur comprend cette magie. »

« Les contraintes sont plus importantes que les capacités. »

La Troisième Loi

La troisième loi est plus difficile à mettre en œuvre, car il s’agit d’une question d’équilibre à trouver, mais le concept est néanmoins capital.

Brandon Sanderson définit sa troisième loi ainsi :

« Développez ce que vous possédez déjà avant d’ajouter quelque chose de nouveau. »

Ce qui signifie : avant de créer de nouveaux pouvoirs, essaie d’approfondir autant que possible ceux que tu as déjà imaginé. En bref, Sanderson nous rappelle que faire plus, ce n’est pas faire mieux.

L’exposition est un art difficile

En littérature de l’imaginaire, l’auteur rencontre une difficulté particulière au genre : en plus de devoir mettre en place ses personnages et son intrigue, il doit exposer au lecteur son univers et son fonctionnement. Les lecteurs adorent plonger dans un nouveau monde (et c’est bien pour cela qu’ils lisent de la fantasy ou de la SF). Néanmoins, ils sont vite perdus si l’univers devient fouillis. Plus tu vas vouloir ajouter des choses dans ton monde, plus celui-ci risque de perdre en cohérence et de gagner en complexité, jusqu’à un point où le lecteur ne te suivra plus. Il en va de même pour la magie : créer un système élaboré est intéressant pour l’auteur, mais le lecteur ne sera-t-il pas perdu dans de multiples catégories et des dizaines de pouvoirs différents ?

Approfondir, pas ajouter

Le conseil de Sanderson est donc de se limiter en quantité et de ne pas déployer un système magique trop vaste, mais au contraire de rechercher de la profondeur. Pour cela, il suggère trois axes de réflexions :

– extrapoler

Cela revient à se poser la question « que se passerait-il si ? ». Trop d’univers de fantasy contiennent de la magie sans que celle-ci n’impacte vraiment le monde, ce qui est particulièrement illogique étant donnée son importance et sa capacité à réaliser des choses « hors normes ». Imaginons un monde dans lequel la fleur d’une plante rare permet d’acquérir une super force. Comment cela influerait-il un univers médiéval classique ? Il y a de fortes chances que ce pouvoir ait des applications militaires ou criminelles. Mais dans quels autres métiers cela aurait-il des applications ? Cela ne donnerait-il pas un surplus de statut aux cultivateurs de la plante, ou aux pays mieux exposés que d’autres au niveau du climat ? Que se passerait-il si quelqu’un avait le monopole de la production ? Que se passerait-il pour l’ensemble de cette société si de mauvaises conditions météos empêchaient soudain la plante de pousser ? Ou si un substitut envahissait le marché et que tout le monde avait soudain accès à ce pouvoir ? Etc.

– interconnecter

Cela revient à relier les différents pouvoirs que tu souhaites créer : les lier entre eux, mais aussi avec le thème de ton histoire et les autres éléments du récit. Imaginons que dans l’exemple ci-dessus, tu souhaites aussi développer un pouvoir de télékinésie. A priori, aucun rapport avec la super force. Mais tu pourrais décider que la télékinésie s’acquiert en consommant la racine de la même plante : en liant les deux pouvoirs ensemble (ils découlent de deux parties distinctes d’un même végétal) tu renforces la cohésion du monde. Cela pourrait avoir du sens, en particulier si tu as prévu d’aborder des thématiques liées au développement durable et à la gestion des ressources, par exemple. Et quel pourrait être le lien entre cette plantes, ces pouvoirs, et la religion de ce monde ? Etc.

– rationaliser

Cela revient à combiner ensemble des éléments dont tu disposes déjà, au lieu d’en créer de nouveaux. Tu désires créer une nouvelle peuplade dans ton monde, et tu es tenté de lui créer des pouvoirs magiques spécifiques ? Réfléchis : ne peux-tu pas faire en sorte que ce peuple utilise la même plante de façon différente et innovante du premier peuple, plutôt que de créer une nouvelle magie de toute pièce sans lien avec la première ? L’idée est, à chaque fois que tu as besoin de quelque chose pour ton récit, d’essayer de le puiser dans ce qui existe déjà plutôt que de systématiquement créer du nouveau.

Brandon Sanderson a prouvé que l’on peut avoir un système de magie extrêmement profond et intéressant avec très peu de pouvoirs, tant qu’ils sont bien déployés et exploités à fond. Si tu imagines toutes les conséquences de l’existence de ces pouvoirs (sur la culture, les aspects sociaux, la politique et la religion), si tu les lies entre eux (et avec ton monde et tes thèmes), et si tu sais rationaliser au lieu d’empiler les originalités, tu te retrouveras au final avec un système de magie vraiment intéressant, crédible, facile à assimiler pour le lecteur, et surtout bien intégré dans ton monde.

Conclusion

Aucun auteur n’aime s’entendre dire que pour créer son monde, il doit « suivre des règles ». Brandon Sanderson s’en défend tout au long de ses essais, expliquant simplement qu’il s’agit de réflexions qui fonctionnent pour lui, et que chacun est libre de faire comme il l’entend.

Ceci dit, son succès et la qualité de ses romans devraient faire réfléchir, tout autant que la logique et la pertinence de ses arguments. Si tu ne l’as pas déjà fait, je t’encourage à lire l’intégralité de ses essais (un peu plus de 20 pages). Ses explications sont limpides, et j’y repense à chacune de mes lectures. En ce qui me concerne, je suis convaincu : les univers où la magie « fonctionne » sont ceux où les auteurs ont su gérer (consciemment ou pas) ces trois « lois » de Sanderson.

M’enfin, ce n’est que mon avis (et celui de Brandon Sanderson).


L’essai de Brandon Sanderson (troisième partie) :
Version originale (anglais)
Adaptation française intégrale des trois essais (24 pages)

<< Première Loi
<< Deuxième Loi

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Magie : Les Trois Lois de Brandon Sanderson (2/3)

Brandon Sanderson, une référence de la fantasy anglo-saxonne, est mondialement connu pour ses systèmes de magie innovants, imaginatifs et particulièrement bien conçus. Afin d’aider les autres auteurs, il a tenté de regrouper ses réflexions en trois grands principes. Dans un précédent article nous avons déjà passé en revue le premier :

« La possibilité pour l’auteur de résoudre un conflit par la magie est directement proportionnelle à la manière dont le lecteur comprend cette magie. »

La Deuxième Loi

La seconde loi est très intéressante également, mais si tu es un fidèle du blog tu verras que nous avons déjà évoqué ce concept plusieurs fois à propos d’autres sujets.

Brandon Sanderson définit sa deuxième loi ainsi :

« Les contraintes sont plus importantes que les capacités. »

Ce qui signifie : lorsque l’on travaille à un système de magie, réfléchir à ce que la magie ne peut pas faire est bien plus important que de définir ce qu’elle peut faire.

Il est difficile pour les auteurs de créer des pouvoirs vraiment novateurs, que personne n’avait imaginés auparavant. De nombreux héros d’histoires différentes ont des capacités qui se ressemblent finalement beaucoup, d’un livre ou d’un film à un autre. On retrouve toujours un peu les mêmes pouvoirs. Alors qu’est-ce qui rend ces personnages uniques ? Ce sont plus souvent leurs faiblesses que leurs capacités.

Pas d’innovation sans contraintes

Souviens-toi, je t’en ai parlé de façon très générale dans l’article « La technique bride-t-elle la créativité ? » : il n’y a pas d’innovation sans contraintes. Le conseil de Sanderson est donc de réfléchir à sa magie en se focalisant sur ses contraintes. Il en liste plusieurs catégories.

– les limites : le personnage peut courir très très vite ? D’accord, mais jusqu’à quelle vitesse peut-il courir, exactement ? Quelle est la vitesse qu’il ne peut pas atteindre ? Quelle est sa limite ?

Ex : dans plusieurs histoires où le héros peut se téléporter, il ne peut pas aller n’importe où. Il ne peut se transporter que dans des endroits qu’il connaît déjà. C’est une limite.

– les faiblesses : est-ce que l’utilisation de ces pouvoirs présente des inconvénients ? Est-ce que cela a un effet néfaste sur le personnage ? Des effets secondaires ? Est-ce que cela le rend plus faible, dans certains cas ?

Ex : dans le manga One Piece, les pirates qui mangent un fruit du démon obtiennent une capacité extraordinaire, un pouvoir spécial. Mais en contrepartie, dès qu’ils tombent à l’eau, ils perdent toutes forces et coulent comme des pierres. C’est une faiblesse.

– les coûts : est-ce qu’il faut payer un prix pour pouvoir utiliser la magie ? Le personnage puise-t-il dans son énergie ? Doit-il verser son sang ? Accomplir un rituel compliqué ?

Ex : dans la série Darker Than Black, les pactisants souffrent d’un trouble obsessionnel compulsif qui les obligent – à chaque usage de leur pouvoir – à accomplir une action spécifique (corner toutes les pages d’un livre, manger un œuf, fumer une cigarette… ou encore se briser un doigt ou boire du sang d’enfant). C’est un coût à payer.

– autres : afin de trouver d’autres façons originales de contraindre la magie, Sanderson propose de s’interroger sur différents sujets. Par exemple, d’où vient la magie ? De quelle façon acquiert-on les pouvoirs dans ton univers ? À quelle fréquence peut-on s’en servir ? Peut-on l’utiliser n’importe où ou seulement dans certains lieux ? Etc.

Plus de difficulté = plus d’intérêt

Les auteurs ont tendance à se servir de la magie comme un moyen pour leurs personnages de résoudre leurs ennuis, alors qu’il s’agit surtout d’un bon moyen de leur poser des problématiques intéressantes. Créer des contraintes à l’usage de la magie a plusieurs avantages :

– cela oblige les personnages à lutter pour obtenir ce qu’ils veulent ;

– cela créé de la tension, car l’usage de la magie est d’emblée définie par ses difficultés ;

– cela te force, en tant qu’auteur, à approfondir à la fois ton univers et tes personnages.

Là encore : on ne parle pas que de magie

N’as-tu pas l’impression d’avoir lu des choses sur ce blog qui font écho à ce discours ? En effet, je t’ai déjà donné un conseil de ce genre dans l’article « Personnages et contradictions ». C’était dans la même veine que Pixar te conseillait de réfléchir à l’envers (« Règle Pixar [9] – Par élimination »).

Cela ne s’applique pas qu’à la magie : ce que tes personnages ne savent pas faire (ou ne veulent pas faire) est souvent plus caractérisant que ce qu’ils peuvent accomplir ; ce que tu ne peux pas (ou ne veux pas) mettre dans ton histoire t’aidera plus à développer ton intrigue que ce que tu pourrais y mettre. De manière générale, pense à réfléchir en termes de limites et de contraintes : cela t’aidera à déployer des éléments plus originaux et plus profonds.

M’enfin, ce n’est que mon avis (et celui de Brandon Sanderson).


L’essai de Brandon Sanderson (deuxième partie) :
Version originale (anglais)
Adaptation française (huit pages)

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