Le décor, réelle composante de l’histoire

« Tu es où ?
— Je ne suis pas là. »


On parle souvent de l’intrigue d’un livre, on souligne souvent l’importance capitale des personnages, mais il y a pour moi un troisième côté au triangle d’un bon récit : le décor. Truby appelle ça « l’univers », Lavandier utilise le judicieux terme « d’arène ». Et si on parlait un peu du lieu où elle se déroule, ton histoire ?

Le rôle sous-estimé de l’arène

Trop de récits ne prennent pas assez en compte l’importance du décor, et trop d’intrigues pourraient être téléportées d’un lieu à un autre sans aucun impact. Or, souviens-toi de ce que j’expliquais dans l’article Spécifique Vs Générique : les éléments que tu mets dans ton livre doivent être considérés comme les joueurs exceptionnels d’une dream team. Tu dois choisir chaque élément afin qu’il soit le meilleur à son poste. Il en va de même pour l’univers du récit, qui devrait être considéré comme son socle.

triangle

Certains disent qu’il faut traiter le lieu de l’histoire comme un personnage à part entière. Même s’il y a quelque chose qui me dérange dans cette idée (il est bien rare qu’un lieu évolue et dispose d’un arc narratif), le fond va dans le bon sens, et c’est peut-être bien ce principe fondateur que l’on doit retenir : l’arène a tout à gagner à être choisie, caractérisée et décrite avec le même soin qu’un acteur majeur du récit. Que seraient Harry Potter sans l’école de Poudlard, Batman sans Gotham City ou les hobbits sans la Comté ?

Spécifique Vs Générique (le retour)

Peu importe que l’arène soit vaste (« Dans une galaxie lointaine, très lointaine… ») ou réduite (l’unique chalet de montagne où se déroule l’action du film Les 8 Salopards de Tarantino), le but est de construire ton arène selon les mêmes préceptes que tes personnages, à savoir :
– quels sont les « traits » dont mon arène a besoin pour mon histoire ?
– quels sont ses liens avec la thématique de mon histoire ?

Si ton arène est multiple et que les personnages se déplacent d’un lieu très différent à un autre, les questions sont les mêmes, mais à l’échelle de chaque acte / chapitre / scène. Chaque lieu devient une sorte « d’arène secondaire ».

Dans tous les cas :

  • Pense en termes d’ambiance : quelle atmosphère souhaites-tu, comment la rendre au mieux ? Élabore un visuel, des couleurs dominantes, des sons et des odeurs, des éléments de vie afin que ce décors ne donne pas une impression de carton-pâte figé.
  • Pense en termes pratiques : tu as prévu une évasion mystérieuse, une scène de bal, un huit-clos ? Alors vérifie que ton arène aura les caractéristiques techniques appropriées à ce qu’il va s’y dérouler (un passage secret, une salle de réception, un lieu muni d’une seule entrée ?).
  • Pense en termes symboliques : quel est le rapport au thème ? Est-ce que ce lieu a un passé particulier, un côté symbolique pour l’histoire ? Pour le personnage ? Ce dernier en a-t-il conscience ou pas ?

Penser « arène » t’ouvrira de très nombreuses portes en terme de « jeu d’auteur » : changer une scène de lieu peut complètement la révolutionner. Transposer une intrigue et des personnages dans un autre univers peut tout changer (en mal ou en bien). C’est un cercle vertueux qui est en jeu : l’arène doit aider à cerner les personnages et le thème > les personnages et le thème doivent permettre de donner chair à l’arène > l’arène doit alimenter personnages et thème > etc.

Réel Vs Imaginaire

Bien sûr, en littérature de l’imaginaire, l’univers est à créer de zéro, ou presque. C’est un gros travail pour un auteur, qui offre néanmoins l’énorme avantage du « sur-mesure » : si tu écris en science-fiction ou en fantasy, tu n’as aucune excuse si l’environnement de ton histoire n’est pas adapté à ton récit. Méfie-toi des emprunts ! Trop d’univers de fantasy s’inspirent des décors de Tolkien pour en faire autre chose : est-ce réellement adapté ? Par quel curieux hasard l’univers d’un autre pourrait-il « coller » à ton histoire et ta thématique ?

Mais si tu écris des histoires dans le monde réel, ne crois pas que cet article ne t’est pas destiné : ce n’est pas parce que tu n’inventes pas le décor que tu n’as aucune responsabilité. Tu choisis l’arène de ton histoire, et si tu fais du bon boulot, elle impacte ton récit par ses caractéristiques et son atmosphère tout autant qu’un univers inventé. Placer ton récit à Paris n’est pas la même chose que le placer à Marseille ou à New York. Et chaque quartier, chaque rue, chaque bâtiment peut encore receler une myriade d’arènes différentes. Ne donne pas dans le générique, dans le « lambda » ! Un petit coucou à ma comparse l’autrice bretonne Lynda Guillemaud : de l’île de Bréhat à la forêt de Brocéliande, chacun de ses romans est aussi une histoire de lieu.

Et toi, où se déroule ton histoire en cours ? Ton arène a-t-elle un réel impact sur ton histoire, sert-elle ton thème ? Pourrait-on déplacer ton récit dans une autre arène, ou est-il lié à la sienne de façon intrinsèque, comme une plante rare qui germe dans un sol précis et sous des conditions météos particulières ?

Ne sous-estime pas le pouvoir de l’arène.
M’enfin, ce n’est que mon avis.


« Mon histoire de déroule en Laponie.
— Ah oui ?
— Oui : c’est l’arène des neiges.
— …
— Désolé. »

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Règles Pixar [3] – Le thème de l’histoire

Trying for theme is important, but you won’t see what the story is actually about until you’re at the end of it. Now rewrite.

Chercher à traiter un thème est important, mais vous ne verrez pas ce dont parle vraiment l’histoire avant de l’avoir terminée. Ensuite, réécrivez.


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Je ne vais pas ici t’expliquer pourquoi développer un thème est un plus très appréciable dans un récit (je l’ai déjà fait dans l’article La morale de l’histoire). Néanmoins…

Cette règle Pixar pointe du doigt un défaut d’auteur trop rare à mon goût : le fait de vouloir « verrouiller » son thème trop tôt.

Si je dis que c’est un défaut « trop rare à mon goût », c’est parce que beaucoup d’auteurs novices pensent essentiellement leurs récits en termes d’action (« c’est une histoire où il se passe ceci et cela »), et très peu en termes de traitement d’un thème (« c’est une histoire qui parle de ceci, et qui signifie cela »). Ils ne se précipitent donc pas sur leur thème : ils n’en développent souvent aucun (du moins, pas consciemment).

En tant qu’auteur architecte, définir le thème de mon récit est la toute première chose que je fais. Autant te dire que l’avertissement de Pixar s’adresse tout particulièrement à des gens comme moi ! Aujourd’hui, même s’il me paraît toujours indispensable de savoir de quoi je parle pour développer univers, personnages et intrigues, l’expérience m’a prouvé que la maxime Pixar est juste une simple et profonde vérité.

Savoir de quoi on veut parler afin de chercher quoi dire… et comment le dire

Prenons l’exemple de ces articles de blog : lorsque je débute la rédaction d’un billet, je choisis un sujet. J’effectue quelques recherches, regroupe mes connaissances personnelles, me note quelques points importants à ne pas oublier… puis j’écris. Choisir le sujet au départ est capital : j’ai besoin de savoir de quoi je vais parler. Et comme le texte est une sorte de voyage, j’ai besoin de connaître la direction vers laquelle je souhaite me tourner.

Néanmoins, la première version de l’article est souvent très fouillie : les informations, arguments et exemples s’enchaînent, pas toujours de façon logique. Et c’est en écrivant, en cherchant à amener le post vers une conclusion propre, que je clarifie mes idées. Ce n’est qu’une fois terminé que je sais vraiment ce que je voulais faire passer dans l’article

Et alors viens la phase de réécriture : le premier jet m’a clarifié les idées, je sais ce que je veux VRAIMENT dire. Je re-structure le billet en ce sens, jette les réflexions qui dérivent ou ne sont pas pertinentes. Je synthétise et cherche des exemples pour appuyer là où je le crois nécessaire.

Un roman de fiction ? C’est pareil.

Néanmoins, je pense que le risque n’est pas exactement le même qu’on soit un auteur architecte ou jardinier.

Les architectes commencent par choisir un thème : le risque est de vouloir y coller à tout prix, même si l’histoire attire l’auteur vers une autre direction. C’est très bien de choisir un thème et de tout bâtir en ce sens, mais 1) on peut se tromper (de thème, ou de façon de le traiter) ; 2) on peut ne pas avoir creusé assez, et réaliser que notre thème en cache en fait un autre, plus profond ou plus subtil ; 3) ou tout simplement découvrir des nuances dans le traitement que l’on n’avait pas imaginé au départ. Il faut donc rester ouvert et à l’écoute de son récit.

Les jardiniers se lancent dans la rédaction d’un récit sans forcément avoir un thème en tête. Parfois, ils n’ont qu’un concept, un lieu, quelques personnages, et savent à peine de quoi parlera l’histoire. Le risque est d’ignorer le thème sous-jacent à l’action, et de ne penser qu’en termes dramatiques (= ce qu’il se passe) sans considérer la thématique (= ce que ça dit, ce que ça véhicule). Au mieux, leur récit ne dit rien de spécial et reste neutre ; au pire, il évoque des choses que l’auteur ne voulait pas dire du tout.

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Dans les deux cas, prendre du recul en fin du premier jet est capital. cela permet d’observer la partie thématique de son récit :

– pour le préciser et le corriger si on est architecte,
– pour l’identifier si on est jardinier.

Orienter la réécriture en fonction du thème permettra de resserrer le discours et d’assurer une réelle cohérence à l’ensemble : supprimer les éléments qui s’écartent du thème ; redéfinir ou compléter les lieux ou personnages selon le thème ; vérifier que les lignes narratives soient bien liées au thème ; ciseler les climax et la fin du récit en fonction.

M’enfin, ce n’est que mon avis… ou presque. Parce que dès qu’on parle de distinction architecte/jardinier, je préfère demander l’avis des jardiniers de ma connaissance.

En tant qu’écrivain « jardinier », je ne vois le thème qu’à la fin de la première phase d’écriture, lorsque j’ai enfin une vision globale. C’est seulement dans un second temps que je modifie les scènes précédentes pour que tout concourt au grand final. J’ai conscience que mon premier jet n’est qu’une ébauche parce que je ne sais jamais vraiment où je vais en commençant un roman. Pour cette raison, mon travail s’effectue toujours au moins en deux parties, souvent avec davantage de phases de réécriture !

Edit : dans l’émission La Grande Librairie sur France5 du 16/11/2017, l’auteur anglais Philip Pullman explique ne pas se focaliser sur la recherche du thème lors de l’écriture. En substance, il dit que « si un thème doit apparaître, il apparaît ». Lorsqu’il raconte comment lui est venue l’idée des daemon de sa série de fantasy À la croisée des mondes, il dit avoir imaginé ces créatures d’abord, puis avoir réalisé seulement après qu’elles pouvaient servir d’analogie sur le passage à l’âge adulte et la maturité.


« Qui aurait pu croire que cet article se terminerait sur une conclusion aussi vide d’intérêt ?
— Hum… à peu près tous les habitués du blog ? »
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[CAS PRATIQUE] Descriptions

« C’est vrai qu’on n’a jamais dit à quoi tu ressembles !
— Facile : je ne ressemble à rien. »


Comme souvent, ce billet est inspiré des bêta-lectures que je réalise pour des comparses auteurs. Quand je commence à faire des remarques identiques à des personnes différentes, c’est qu’il y a matière à dire. Aujourd’hui, parlons descriptions.

« Jean m’attendait à l’entrée du village. Il devait avoir chaud, habillé en pantalon et chemise. Il m’escorta pour me faire visiter : les maisons étaient toutes identiques, alignées les unes à côté des autres, de mêmes tailles. L’endroit restait verdoyant et ombragé, grâce aux nombreux arbres. Les gamins qui couraient derrière des animaux en liberté, les oiseaux dans le ciel, ce vieil homme qui grignotait un en-cas en s’essuyant les doigts sur ses vêtements : j’aimais déjà l’endroit. »

Voici donc une description. Elle souffre d’un défaut particulier. Parviens-tu à l’identifier ? Non ? Alors ferme les yeux, et essaie de visualiser la scène. Si tu réussi à voir quelque chose, tu disposes d’une imagination débordante (ou d’une excellente paire de lunettes), car la description de l’auteur est floue.

Le souci de cette description est que l’auteur n’utilise que des termes génériques. Jean est habillé en pantalon et chemise ? C’est le cas d’un type en jean et chemise de bûcheron. C’est aussi le cas d’un type en pantalon de costume et chemise blanche. Maisons, arbres, animaux, vêtements : ce sont des termes génériques.

Testons deux réécritures :

« Jean m’attendait à l’entrée du village. Il devait avoir chaud, avec son pantalon de rando et sa chemise à carreaux. Il m’escorta pour me faire visiter : les cases, toutes identiques, étaient bâties de bois et de terre. Alignées les unes à côté des autres, elles ne devaient pas faire plus de 5m de diamètre. L’endroit restait verdoyant et ombragé, grâce aux nombreux palmiers. Les gamins qui couraient sur la terre battue derrière des poules et des chèvres en liberté, les aigles qui tournaient haut dans le ciel, l’ancêtre souriant qui grignotait une galette d’orge en s’essuyant les doigts sur son sarouel : j’aimais déjà l’endroit. »

« Jean m’attendait à l’entrée du village. Il devait avoir chaud, avec son pantalon à pinces et sa chemise Versace. Il m’escorta pour me faire visiter : les pavillons étaient tous identiques, modernes et couleur saumon, les entrées côte à côte sous des réverbères imitation fer forgé. L’endroit restait verdoyant et ombragé, grâce aux lignées de platanes. Les gamins qui couraient derrière deux chiens sans collier, la nuée d’hirondelles dans le ciel, le grand-père qui grignotait un croissant au beurre en s’essuyant les doigts sur son veston : j’aimais déjà l’endroit. »

Bien sûr, l’exemple te semblera exagéré (il l’est). Il ne sert que d’illustration, mais vois comme les deux descriptions évoquent des lieux totalement différents, sans contredire pourtant le texte initial ! Ces deux réécritures sont à peine plus longues que l’exemple premier. On reproche souvent aux descriptions ennuyeuses d’être trop longues, mais la plupart du temps, l’ennui provient surtout d’un manque de précision. Les mots ne déclenchent pas d’images dans le cerveau du lecteur : celui-ci déconnecte, sort du récit.

Ne dites pas peu de choses en beaucoup de mots, mais dites beaucoup de choses en peu de mots.

Pythagore

Cette maxime n’est évidemment applicable que si l’on choisit les mots avec attention, et que l’on sélectionne ceux qui ont le sens le plus précis possible. Plus le terme choisi est précis, moins il nécessite de compléments et d’explications, et plus il percute l’esprit du lecteur avec une image mentale claire (cf. l’article Montrer plutôt que raconter). Si je demande à dix personnes d’imaginer un bateau ou une voiture, je provoque dix images différentes. Si je demande d’imaginer un voilier ou une voiture de sport, les images vont se ressembler un peu plus. Si j’utilise les termes catamaran et Ferrari…

Bonne description = un visuel + un sentiment

Le principe du travail sur l’image, ce n’est pas de donner tous les éléments d’une scène, mais de fournir suffisamment de détails pour que le lecteur :

  1. complète le tableau de lui-même ;
  2. éprouve un sentiment.

Et c’est ce mot qui est important : sentiment. Que le lecteur visualise la scène n’est qu’un objectif intermédiaire. La finalité, c’est ce qu’il en éprouve.

L’exemple traité ci-dessus vise un même objectif, quelle que soit la version proposée : montrer que le personnage arrive dans un lieu dans lequel il se sent bien. La description sert donc 1) à poser les fondations du visuel, sur lesquelles le lecteur va construire son image mentale, 2) à faire comprendre que le lieu plaît au personnage. La description évoque d’abord un visuel, puis un sentiment, et ce sentiment sert la caractérisation du personnage narrateur. Ce sont les deux composantes de la description : visuel et sentiment.

La description, affaire de narrateur

Comprends-tu bien que le protagoniste de notre histoire a peu de chances d’être le même dans les deux versions du texte ? Se sentir à sa place dans un village de brousse, ou dans une banlieue pavillonnaire, ce n’est pas la même chose. La description d’un lieu dépend tout autant du lieu lui-même que du narrateur qui en parle : une « description objective », cela n’existe pas. Un même lieu pourra être présenté de façon complètement différente selon qui raconte l’histoire : l’auteur ne s’attardera donc pas sur les mêmes éléments. Idem pour les descriptions de personnages, d’objets, etc.

« Jean m’attendait à l’entrée du village. On étouffait, ici. Il m’escorta pour me faire visiter, et je me sentis aussitôt perdu au milieu de ces pavillons identiques et sans charme, peints de couleurs pastel comme les maisons de poupées de ma fille. Pour apporter un peu d’ombre, les promoteurs avaient choisi des platanes : j’éternuais une puis deux fois, et fouillais ma poche à la recherche de kleenex. Des oiseaux que je ne connaissais pas tournaient dans le ciel tel des vautours. Des mômes chahutaient et taquinaient deux gros chiens qui ne portaient ni laisse ni muselière. Je me réfugiais derrière Jean : à peine arrivé, je rêvais déjà de repartir. »

Dans cet extrait, le lieu n’a pas changé. Le personnage, en revanche, n’est plus le même, et en conséquence la description non plus.

Il est à noter que c’est tout aussi vrai avec une narration à la troisième personne : un narrateur omniscient a son propre caractère, et sa propre façon de décrire les choses ; une narration focalisée se concentre sur un personnage du récit, et les descriptions sont donc censées suivre le ressenti de ce dernier (c’est justement ainsi qu’on repère un auteur qui ne maîtrise pas ce distingo : ses descriptions n’ont pas de « voix »).

Prends le temps de visualiser la scène, avec les yeux de ton narrateur. Que vois-tu ? Comment te sens-tu ? Et surtout : que vois-tu qui provoque ce sentiment ?

Conservez les détails qui vous impressionnent le plus, ceux qui vous paraissent les plus clairs, laissez de côté tout le reste.

Stephen King

Terminons sur deux extraits :

Une multitude d’érables et de chênes.
Des horizons de mélèzes.
D’infinies perspectives d’épinettes et de bouleaux, tout échevelés de brume.
La grande forêt nordique qui emplit la vue dans toutes les directions, de toute sa platitude, et expire en silence les éons de solitude : Vyanthryr la noire.
Il n’a pas fallu trois jours pour qu’elle nous communique l’impression diffuse de ne plus appartenir au peuple des hommes, mais à son règne étrange et intouchable, qui frémit tout autour de nous, à des centaines de lieues à la ronde.

Manesh : Les Sentiers des astres, tome 1 (extrait)

Stefan PLATTEAU

La description de la forêt est relativement courte, mais très précise : si tu demandes à dix peintres de la brosser, il y a fort à parier que les tableaux se ressembleront beaucoup, jusque dans le choix des couleurs (pourtant non mentionnées). On voit, et on ressent.

Depuis ce sommet, où une roche usée crevait çà et là une marée de bruyères, nous avons découvert la ville osisme. Retranchée derrière ses murs de terre, de bois et de pierre, elle occupait une hauteur contrôlant un vaste plateau, où alternaient des prairies et des lopins cultivés. Avec ses toits de chaume nichés dans un panorama verdoyant, Vorgannon paraissait petite et paisible ; mais le filet scintillant d’une rivière, qui venait sinuer au pied du plateau, en faisait une forteresse facile à défendre. Des fumées épaisses montaient d’un quartier où l’on travaillait le métal. Des troupeaux de vaches paissaient les près qui descendaient jusqu’au cours d’eau. Albios, le seul d’entre nous à connaître la région, nous avait assurés qu’il s’agissait d’une place royale ; et à voir la situation et la richesse de la cité, nous ne pouvions que lui donner raison.

Même pas mort : Rois du monde, première branche (extrait)

Jean-Philippe JAWORSKI

La description du village, plus détaillée, n’est pas non plus interminable, et nous apporte des informations de contexte importantes pour le récit : outre le visuel qu’elle dessine dans notre esprit, elle nous donne le sentiment d’une place prospère et forte, au potentiel militaire. Elle nous aide à comprendre le monde et les personnages, par exemple en nous expliquant ce que signifie « être riche » dans cet univers.



[Tu veux soumettre une description à la sagacité des lecteurs du blog ? Poste-la donc en commentaire ! Fais court, précis, et évoque-nous (montre-nous) beaucoup de choses avec peu de mots !]

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Règles Pixar [2] – Un livre intéressant, mais pour qui ?

Keep in mind what’s interesting to an audience, not what’s fun to do as a writer. They can be very different.
Gardez à l’esprit ce qui est intéressant pour le public, pas ce qui est fun à faire en tant qu’auteur. Cela peut être très différent.


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Je dis souvent qu’une activité artistique doit avant tout être un plaisir, et j’aime entendre un écrivain dire qu’il s’éclate à rédiger son roman en cours. Seulement voilà…

Cette règle Pixar met en garde les auteurs contre une vérité toute simple : ce qui est amusant à imaginer/concevoir/écrire pour l’auteur n’est pas forcément ce qui intéressera/divertira/questionnera le lecteur.

Risque 1 : le sujet

L’inspiration ou l’envie d’écrire une histoire peut provenir d’un fait réel, d’une anecdote ou d’un témoignage ; d’une passion de l’auteur pour quelque chose ; d’un lieu qu’il affectionne en particulier. Hélas, il n’y a rien de plus faux que de penser que, parce que tu adores un sujet, tes lecteurs le trouveront aussi passionnant que toi. Il est alors facile de tomber dans le péché d’orgueil, et d’assommer le lecteur avec des passages que tu auras pris un pied terrible à écrire. Mieux vaut appliquer les conseils de Stephen King : ta passion et tes travaux de recherche ne doivent servir que de contexte à ton histoire, et c’est à ton histoire de focaliser l’intérêt du lecteur ; pas l’inverse.

Ex : dans un roman historique, l’Histoire (avec un grand H) doit servir de contexte à l’intrigue et aux personnages. Mais il faut que le récit possède un vrai intérêt, et ne soit pas qu’un prétexte de l’auteur pour faire étalage de ses connaissances universitaires.

Risque 2 : le défi technique

Un auteur peut être amateur de technique, et se lancer des défis très intéressants en termes d’exercices de style : employer une narration à la seconde personne du singulier, s’imposer un champ lexical particulier, changer de personnage de point de vue à chaque chapitre, créer une structure narrative complexe, etc. Tout peut avoir un intérêt, mais la question à garder en tête est : « un intérêt pour qui ? ». Si cela sert l’histoire ou l’ambiance, et a pour objectif d’avoir un impact particulier sur le lecteur, c’est parfait. Si c’est juste parce que l’auteur trouve cela intéressant à faire, la prudence est de mise. C’est quelque chose que j’ai souvent pu constater en bêta-lecture de confrères : hélas, ce sont les parties dont l’auteur a le plus de mal à se séparer, car il en est fier ; le lecteur, lui, reste de marbre devant un exploit technique dont il ne comprend pas l’intérêt… ou qu’il ne perçoit même pas.

Ex : cela me rappelle La Horde du Contrevent d’Alain Damasio. Si vous regardez les notes des lecteurs sur une librairie en ligne, vous constaterez que ce chef d’œuvre de fantasy recueille de nombreux commentaires à 1 étoile. Sa narration éclatée sur plus de 20 protagonistes, les expériences littéraires de l’auteur, son vocabulaire : ce livre est un tour de force incroyable. Et pourtant je ne le conseillerai pas à n’importe qui : pour beaucoup de monde, il est juste illisible.

Risque 3 : le mystère

Tu te souviens de mon article sur le mystère et la gestion du suspens ? Je t’y expliquais en substance que le plaisir de celui qui pose une énigme n’est pas le même que celui qui en cherche la solution. L’auteur jubile en bâtissant son récit sur un mystère : cela l’amuse de caser des indices ou sous-entendus, qui ont un sens pour lui, mais qui seront anodins pour le lecteur (à moins d’une hypothétique seconde lecture). L’auteur se pense très malin mais ne réalise pas que, de l’autre côté du miroir, l’expérience de son lecteur est bien moins fun que la sienne.

Ex : dans Le ver à soie de Robert Galbraith (alias JK Rowling), l’auteur nous exclut de la tête de son personnage au trois-quarts du récit : le héros découvre l’identité de l’assassin, mais l’auteur souhaite continuer à nous la cacher, à nous lecteurs. Le personnage sait, nous non. Nous sommes soudain coupés de l’histoire : l’auteur situe tout l’intérêt de son récit dans le secret (l’identité du coupable) alors que ce qui est passionnant pour nous lecteurs est le cheminement de pensée du héros. Très frustrant.

[Tu as d’autres idées de risques à éviter concernant le grand écart entre intérêt de l’auteur / intérêt du lecteur ? Parles-en en commentaires !]

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L’écriture : une passion de partage et non d’égoïsme

Certains auteurs prétendent écrire uniquement pour eux-mêmes. Ils en ont le droit. Peut-être même est-ce un devoir, en tant qu’écrivain, de se satisfaire d’abord soi-même. Mais un auteur ne peut se plaindre d’un désintérêt des gens si lui-même ne s’intéresse pas – au moins un peu – à eux : un texte rédigé, couché sur le papier, a un destinataire. Si tu comptes être lu, et si tu espères qu’un lecteur parcoure tes mots jusqu’au point final, écris d’abord pour toi, ne te gêne pas, fais-toi plaisir… mais ne perd pas SON intérêt de vue.

M’enfin, ce n’est que mon avis.



« Et nos conclusions ?
— Oh pas d’inquiétude, elles, elles ne sont intéressantes pour personne… »

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[CAS PRATIQUE] Les pièges de la narration à la première personne

« Je ne suis pas vraiment un exemple.
— On est d’accord. »


Lors de mes bêta-lectures, je fais très souvent des reproches sur la gestion des points de vue de narration. Plusieurs éditeurs m’ont dit être très attentifs à ce sujet, et justement rechercher une « voix » particulière dans les manuscrits qu’on leur envoie. C’est peut-être pour cette raison que je ne retrouve quasiment jamais ce défaut en édition traditionnelle, alors que les ouvrages autoédités en sont truffés.

J’ai déjà rédigé une longue série sur le choix de la narration, que je t’invite très fortement à lire ou à relire.

Néanmoins, de bons exemples valent mieux que des explications, et l’excellent ouvrage Personnages et points de vue d’Orson Scott Card en regorge. Je te propose de jouer avec moi sur quelques exemples/exercices. Aujourd’hui, illustrons le récit rédigé à la première personne.

Pour s’échauffer, voici un premier extrait :

Je regardai Nora à l’autre bout de la pièce. Ses mains dansaient dans les airs comme des ballerines folles, tellement gracieuses, quoique manifestement nerveuses. L’accord allait bientôt être conclu : elle était embêtée et inquiète. Les gens qui essayaient de lui parler étaient tellement ennuyeux, et leur conversation si superficielle !

La première personne est-elle ici bien maîtrisée ? Bien sûr que non. Orson Scott Card arrête très vite cet exemple :

« Inutile de continuer. Le narrateur n’a aucun moyen de savoir ce qui tracasse Nora à ce moment précis ni à quoi elle pense en discutant avec ces gens. Il pourrait certes se contenter d’émettre des hypothèses, mais ce n’est pas le cas […]. De très nombreux écrivains débutants commettent cette erreur… »

Et c’est hélas quelque chose que je confirme : c’est ponctuel, et plus subtil que dans cet extrait, mais il arrive régulièrement que des auteurs fassent de légers écarts et se laissent aller à exprimer le ressenti d’un personnage autre que celui  qui raconte l’histoire.

Prêt à aller plus loin ? Voici un autre extrait.

Je me réveillai avec un mal de tête carabiné. J’étirai mon bras sur le lit et rencontrai une feuille de papier. J’ouvris les yeux en grimaçant, car le soleil qui se déversait par la fenêtre était violent. Un sentiment de perte terrible s’empara de moi ; le chagrin me submergea. Je me levai et titubai jusqu’à la salle de bains ; chacun de mes pas m’envoyait un coup de marteau dans le cerveau. J’attrapai une boîte de cachets d’aspirine, la retournai, puis entrai sous la douche. L’eau gicla violemment sur mon crâne, ruissela sur mon visage, s’écoula en rus sur mon corps, le purifiant. Je m’essuyai vigoureusement, puis me rhabillai avec les vêtements que j’avais jetés en boule sur le sol. Je n’étais capable de penser qu’à mon chagrin, à cette peine si forte qu’elle m’en donnait la nausée. Il n’y avait rien à manger dans la cuisine, excepté du beurre de cacahuète, des biscuits de farine complète et du bicarbonate de soude. Je mis une cuillère à café de bicarbonate dans un verre, l’emplis d’eau et le bus d’une traite.

La première personne est-elle ici mieux maîtrisée ?

Pas beaucoup mieux, hélas. Bien qu’il s’exprime à la première personne (« je »), le narrateur nous laisse à l’extérieur de sa tête. On se sent enfermé dehors : il nous décrit ce qu’il fait, on voit ses actes, mais on ne les comprend pas. Par exemple, quand il dit « J’étirai mon bras sur le lit et rencontrai une feuille de papier », nous restons interdit : il est censé savoir ce qu’est cette feuille, et devrait nous le dire. Finalement à la fin de cet extrait nous n’avons aucune idée de pourquoi le personnage est dans cet état-là. Si tu racontes ça à un ami, comme à un confident, ce dernier va te regarder en fronçant les sourcils : il ne comprendra rien à ce que tu racontes.

Voici l’avis de Card :

« Ce passage est tour à tour froid et mélodramatique, mais ce n’est pas son principal défaut. Le plus dérangeant dans ce paragraphe, c’est que le narrateur s’observe de loin, ignore ce qu’il a dans sa propre tête. Il voit ce qu’il fait, mais ne sait pas pourquoi il agit ainsi. Nous le regardons à travers l’objectif d’une caméra – puisqu’il est le narrateur, il devrait se rappeler ses sentiments.

En effet, il n’a pas observé ces gestes, il les a accomplis. Pourtant, rien ne nous est dit de leur signification. Le narrateur a-t-il la gueule de bois ? Est-il malade ? Pourquoi s’attarder autant sur la douche ? Cette toilette a-t-elle un sens particulier ? Toutes les douches se ressemblent, nous en prenons tous. […] Imaginez qu’un de vos amis vous raconte une histoire et qu’il se lance dans une envolée lyrique sur sa douche (« … s’écoula en rus sur mon corps, le purifiant. ») : vous lui demanderiez sans doute d’abréger et d’en venir au fait ! […] Dans ce cas, pourquoi le lecteur (qui n’est pas votre ami) se donnerait-il la peine de lire ces idioties ?

Les deux seules exceptions sont les phrases hautement mélodramatiques décrivant de fortes émotions : « Un sentiment de perte terrible s’empara de moi » et « Je n’étais capable de penser qu’à mon chagrin ». On ne sait rien de l’origine de son chagrin, aussi n’est-on pas tout à fait sûr d’être dans la tête du narrateur. Au lieu de faire l’expérience de ses sentiments, nous devons nous contenter de termes abstraits.

L’intérêt principal d’une narration à la première personne réside dans la facilité avec laquelle les émotions sont partagées, dans la coloration des événements par l’attitude et les motivations du personnage narrateur. Malheureusement, nous n’avons rien de tout cela dans cet exemple. Ce récit censément écrit à la première personne est aussi froid et anonyme qu’un annuaire téléphonique. En fait, il est typique de la majorité des textes d’écrivains novices… »

Et si tu tentais l’exercice ? Te sens-tu capable de réécrire ce même paragraphe pour tenter de faire en sorte qu’il sonne comme écrit à la première personne ?

Voici ma propre tentative (edit du 16/10/2017 : tous vos commentaires m’ont donné envie de revoir ma copie 😉) :

Lorsque je me suis réveillé, j’avais un mal de crâne du tonnerre. Je n’avais plus été aussi mal depuis mes dernières soirées étudiantes, et la vodka ne me réussissait toujours pas.

J’avais dormi au milieu de mes brouillons raturés. Il y en avait partout dans le lit, et la dernière page de mon livre me collait à la joue, tâchée de salive. Je ne me souvenais plus trop de la soirée, sauf des premiers shots servis par Tom, et de notre lecture orale débridée de mon manuscrit refusé. Qui d’autre aurais-je pu appeler que mon comparse d’écriture pour me remonter le moral ? Cet énième refus d’éditeur était celui de trop. Une fois de plus, je voulais tout arrêter. Abandonner. Tom avait supposé que le remède de la dernière fois marcherait de nouveau, et il avait débarqué avec deux bouteilles.

Hélas, en me levant, je me sentais tout autant une merde que la veille, et prendre une douche n’y changea rien. Je n’avais plus une fringue propre, plus d’aspirine, plus rien dans le frigo à part les biscuits de farine complète de mon ex. Et surtout : plus envie d’écrire…

Voici la version de Card.

Ce matin-là, je me réveillai avec un mal de crâne carabiné. J’étirai le bras, comme à mon habitude, pour caresser Nora, mais le lit était vide, à l’exception d’une feuille de papier sur laquelle était griffonnée une note. Je repoussai celle-ci car le contenu du message ne m’intéressait pas. Cela faisait des jours, maintenant, des mois qu’elle était partie. Quand cesserai-je de la chercher au réveil ? Sur mon lit de mort, j’en serai peut-être toujours à espérer son retour. Peut-être viendra-t-elle, la salope, pour se délecter du spectacle.

J’ouvris les yeux et le regrettai aussitôt ; le soleil se déversait, brutal, dans la chambre, ce qui ne faisait jamais du bien lorsqu’on avait la gueule de bois. Je me levai et titubai jusqu’à la salle de bains ; chacun de mes pas me faisait l’effet d’un coup de marteau dans le cerveau. La douche commença par être trop froide, puis trop chaude, et le savon ne parvint pas à me décaper en profondeur, comme je l’aurais souhaité. Évidemment, la boite d’aspirine était vide, mais ce n’était pas grave – de toute façon, il n’y aurait pas assez d’aspirine sur la surface de cette planète pour venir à bout de mon mal de crâne.

Je m’essuyai vigoureusement pour me punir d’être le genre de tocard qui se réveillait seul chaque matin. Puis je m’habillai. Je n’étais pas retourné à l’état sauvage – j’eus donc l’idée d’enfiler des vêtements propres. Mais à quoi bon ? J’attrapai donc les vêtements que j’avais jetés en boule sur le sol.

Dans la cuisine, il n’y avait rien à avaler à part du beurre de cacahuète, des biscuits de farine complète et du bicarbonate de soude. La vue du beurre de cacahuète et des biscuits me donna envie de dégueuler. Je mis une cuillère à café de bicarbonate dans un verre d’eau et le but d’une traite, mais j’étais plus mal en point que prévu. Je me précipitai dans la salle de bains et vomis tout. Quelle superbe matinée.

Le narrateur peut aussi être le genre de personne qui ne révèle pas facilement ses sentiments et motivations. Seul un écrivain téméraire prendrait le risque d’écrire à propos d’un personnage aussi fermé et taciturne ! Ce n’est pas impossible, toutefois, comme le propose Card :

Ce que j’ai fait ce matin-là ? Bien… Je me suis réveillé avec la gueule de bois, et il n’y avait plus d’aspirine dans l’armoire à pharmacie. J’ai voulu caler mon estomac avec du bicarbonate de soude, mais j’ai tout vomi. Alors j’ai enfilé mes vêtements sales, et je suis sorti. C’est ce que vous vouliez savoir ?

Conclusion de Card

« La première personne de narration doit impérativement révéler la personnalité du narrateur, ou bien elle n’en vaut pas la peine. Le personnage narrateur doit être le genre de personne qui s’exprime facilement sur sa vie, de façon à ce que ses sentiments et ses motivations soient transparents. Si ces contraintes sont trop pénibles pour vous, vous avez deux possibilités : admettez que la première personne ne convient pas à votre histoire et reprenez tout à la troisième personne ; inventez un nouveau personnage narrateur qui pourra s’exprimer à la première personne. Trouvez-lui des motivations, élaborez ses sentiments ; ou bien, expérimentez avec d’autres personnages. »

Conclusion personnelle

Dans un récit à la première personne, il faut imaginer le narrateur comme un confident. Pense-le vraiment comme quelqu’un qui raconte son histoire à un tiers. Ne sois pas « l’auteur qui écrit son récit à la première personne », mais bien « le personnage qui s’exprime ».

L’aide la plus précieuse qui soit est de définir clairement à qui il s’adresse et pourquoi. C’est LE point faible de la plupart des récits novices à la première personne, car beaucoup d’auteurs débutants pensent que ce n’est pas important. Or, le ton, la façon de s’exprimer, et surtout le tri des événements (qu’est-ce qui est important ou pas, sur quel élément j’insiste, lequel je passe sous silence ?) dépendent de cela. Pour t’en convaincre, imagine raconter ta journée d’hier dans un mail à ton père, à un ami, ou dans un billet de blog sur internet. Il est certain que tes trois récits seront différents (et pourtant les faits seront identiques, et racontés par la même personne, toi). Le personnage écrit-il une lettre à un proche ? Rédige-t-il ses mémoires ? Est-il en train de témoigner à la barre, ou dans une salle d’interrogatoire ? Le fait-il pour se disculper, pour avouer ses fautes, dans un souci de rétablir une vérité historique ? Si tu ne le sais pas, tu ne peux pas écrire ton récit à la première personne et espérer que ça sonne vrai.

Pour conclure, un extrait d’un ouvrage de Jean-Philippe Jaworski, bien connu pour ses récits rédigés à la première personne. J’ai choisi un passage qui n’est pas sans lien avec l’exemple décortiqué plus haut.

« J’ai perdu mon frère.

Des années durant, j’ai vécu avec cette absence.
Je croyais m’en être accommodé. Mon existence était si remplie ! La tâche que j’avais été appelé à accomplir paraissait démesurée : prendre cette terre, la garder, nourrir mes clans ; édifier mes places fortes ; guerroyer contre les tribus ligures accrochées à la montagne, combattre la dodécapole dans les basses terres, crier mes défis jusque sous les murs de Felsina. Oui, j’ai passé des années sur la brèche… Ça occupe l’esprit. Ça comble le vide. C’est du moins ce que je croyais. »

Jean-Philippe Jaworski / Rois du monde, Tome 2 : Chasse royale : Première partie

Vois-tu comment les premiers mots nous exposent d’emblée de quoi on parle sans nous laisser dans le flou ? Comprends-tu que les phrases nous montrent bel et bien ce qui « occupe l’esprit » du personnage ? Discernes-tu le regard que pose le personnage sur lui-même à posteriori, l’intimité de sa confession ?

Je te l’ai déjà dit : la première personne est ma narration préférée. Mais c’est aussi la plus difficile et la plus technique. Il faut que tu en ais conscience.

M’enfin, ce n’est que mon avis (et celui de Mr Card ;))


Tu veux essayer l’exercice ? Poste ta participation en commentaire, et discutons-en !
🙂

Règles Pixar : Réflexions pour raconteurs d’histoires

« Oh, pitié, ne me raconte pas d’histoire !
— Tu es sûr ? »


Les studios Pixar sont célèbres pour leurs films d’animation. Depuis Toy Story en 1995, ils réussissent l’exploit d’obtenir les acclamations quasi-unanimes de la presse et du public à chaque sortie. Depuis des années, 22 règles d’or du studio circulent sur le web : une employée au storyboard y aurait regroupé les conseils que ses collaborateurs lui auraient donnés à son arrivée. Si tu ne les connais pas déjà, une rapide recherche web te les listera.

Dans cette série, j’aborderai chacune d’elles en détails, les interpréterai au prisme des conseils que je te donne d’habitude, et chercherai à les illustrer d’exemples. À mon sens, même si elles s’adressent au départ à des scénaristes de films, elles sont tout aussi valables pour n’importe quel conteur, y compris les romanciers.

Liste des articles publiés :

Règle N°1
You admire a character more for trying than for their successes.
Vous admirez plus un personnage parce qu’il essaie que parce qu’il réussit.

Règle N°2
Keep in mind what’s interesting to an audience, not what’s fun to do as a writer. They can be very different.
Gardez à l’esprit ce qui est intéressant pour le public, pas ce qui est fun à faire en tant qu’auteur. Cela peut être très différent.

Règle N°3
Trying for theme is important, but you won’t see what the story is actually about until you’re at the end of it. Now rewrite.
Chercher à traiter un thème est important, mais vous ne verrez pas ce dont parle vraiment l’histoire avant de l’avoir terminée. Ensuite, réécrivez.

Règle N°4 (à paraître)
Once upon a time there was ______. Every day, _______. One day ______. Because of that, ______. Because of that, ______. Until finally ______.
Il était une fois ______. Chaque jour, ______. Mais un jour _______. À cause de cela, _______. À cause de cela, _______. Jusqu’à ce que finalement ______.

Règles Pixar [1] – La réussite en question

You admire a character more for trying than for their successes.
Vous admirez plus un personnage parce qu’il essaie que parce qu’il réussit.


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Admirer : Considérer quelqu’un ou quelque chose avec un sentiment d’étonnement mêlé  d’approbation, le plus souvent motivé par la supériorité qu’on lui reconnaît dans divers domaines de la vie intellectuelle, esthétique, morale, etc.

Cette règle Pixar pointe du doigt un défaut d’auteur qui consiste à ne pas confronter le héros à de trop gros échecs, de peur que le public le rejette pour cela. En conséquence, le personnage réussit toujours ce qu’il entreprend ; s’il échoue, ce n’est pas de sa faute. Ce défaut est la conséquence d’une philosophie winners & losers (ceux qui réussissent Vs Ceux qui échouent), un mode de pensée qui pourrit l’état d’esprit de beaucoup de gens… et nos récits, aussi.

Et pourtant…

Les grands défenseurs de la paix comme Nelson Mandela sont admirés, inspirent un grand respect, et obtiennent des Prix Nobel. Hélas, aucun n’a encore trouvé la solution aux guerres qui rongent le monde, tout comme L’Abbé Pierre a échoué à éradiquer la pauvreté.

À un autre niveau, nous sommes tous très impressionnés par ceux qui plaquent leur vie pour s’en construire une autre, par ceux qui tentent des exploits techniques ou sportifs de haute volée, par ceux qui se portent au secours de sinistrés en dépit du danger. Au final, peu importe si leur nouvelle vie est réussie, si le record est battu ou si le blessé est sauvé : notre opinion d’eux ne changera pas. Leur intention, en soit, est déjà très inspirante.

Et pour les personnages de fiction

Dans L’Empire contre-attaque, nous ne méprisons pas Luke pour son combat perdu contre Vador : sa cause est noble (sauver ses amis) et son courage grand. Il affronte plus fort que lui. Il perd son duel mais gagne notre respect : est-ce qu’à sa place nous nous serions jeté dans la gueule du loup comme il l’a fait ?

Dans Le Seigneur des Anneaux, Frodon ne cède-t-il pas finalement à l’Anneau ? Après tant d’efforts, au dernier moment, il échoue à le détruire. Nul ne lui jettera pourtant la pierre, et nous oublions même volontiers ce « détail ». À partir du Conseil d’Elron, alors qu’il se propose d’essayer quand tous les autres peuples se disputent la marche à suivre, Frodon gagne notre respect : lui, le plus petit d’entre tous, va défier le grand Sauron. Rien que parce qu’il essaie, il gagne le droit d’échouer.

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En conséquence :

Ne sois donc pas obnubilé par les échecs de tes personnages : focalises-toi sur ce qu’ils vont tenter ou pas. Ceux qui n’osent pas ne nous intéressent pas ; ceux qui se jettent à l’eau ont tout notre soutien (et plus l’eau est profonde et froide, plus notre soutien est inconditionnel). Un héros n’est pas obligé de toujours réussir. Il révèle même plus de choses intéressantes sur lui-même lorsqu’il échoue. Si sa cause est noble, on l’aimera du simple fait qu’il se dresse pour la défendre.

Pourquoi ? Parce qu’on aime les gens courageux, et qu’essayer est déjà en soi une preuve de bravoure. Nous sommes nombreux à « vouloir faire des choses » et à ne pas essayer, par peur d’échouer. Cette règle Pixar est une simple règle de vie. C’est bien connu : les seules choses qu’on regrette sont celles que l’on ne fait pas.

M’enfin, ce n’est que mon avis.



« On conclut ?
— Je suis sûr que ce sera un échec, mais si je peux y gagner un peu d’admiration, je veux bien essayer… »

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