[CAS PRATIQUE] Les pièges de la narration à la première personne

« Je ne suis pas vraiment un exemple.
— On est d’accord. »


Lors de mes bêta-lectures, je fais très souvent des reproches sur la gestion des points de vue de narration. Plusieurs éditeurs m’ont dit être très attentifs à ce sujet, et justement rechercher une « voix » particulière dans les manuscrits qu’on leur envoie. C’est peut-être pour cette raison que je ne retrouve quasiment jamais ce défaut en édition traditionnelle, alors que les ouvrages autoédités en sont truffés.

J’ai déjà rédigé une longue série sur le choix de la narration, que je t’invite très fortement à lire ou à relire.

Néanmoins, de bons exemples valent mieux que des explications, et l’excellent ouvrage Personnages et points de vue d’Orson Scott Card en regorge. Je te propose de jouer avec moi sur quelques exemples/exercices. Aujourd’hui, illustrons le récit rédigé à la première personne.

Pour s’échauffer, voici un premier extrait :

Je regardai Nora à l’autre bout de la pièce. Ses mains dansaient dans les airs comme des ballerines folles, tellement gracieuses, quoique manifestement nerveuses. L’accord allait bientôt être conclu : elle était embêtée et inquiète. Les gens qui essayaient de lui parler étaient tellement ennuyeux, et leur conversation si superficielle !

La première personne est-elle ici bien maîtrisée ? Bien sûr que non. Orson Scott Card arrête très vite cet exemple :

« Inutile de continuer. Le narrateur n’a aucun moyen de savoir ce qui tracasse Nora à ce moment précis ni à quoi elle pense en discutant avec ces gens. Il pourrait certes se contenter d’émettre des hypothèses, mais ce n’est pas le cas […]. De très nombreux écrivains débutants commettent cette erreur… »

Et c’est hélas quelque chose que je confirme : c’est ponctuel, et plus subtil que dans cet extrait, mais il arrive régulièrement que des auteurs fassent de légers écarts et se laissent aller à exprimer le ressenti d’un personnage autre que celui  qui raconte l’histoire.

Prêt à aller plus loin ? Voici un autre extrait.

Je me réveillai avec un mal de tête carabiné. J’étirai mon bras sur le lit et rencontrai une feuille de papier. J’ouvris les yeux en grimaçant, car le soleil qui se déversait par la fenêtre était violent. Un sentiment de perte terrible s’empara de moi ; le chagrin me submergea. Je me levai et titubai jusqu’à la salle de bains ; chacun de mes pas m’envoyait un coup de marteau dans le cerveau. J’attrapai une boîte de cachets d’aspirine, la retournai, puis entrai sous la douche. L’eau gicla violemment sur mon crâne, ruissela sur mon visage, s’écoula en rus sur mon corps, le purifiant. Je m’essuyai vigoureusement, puis me rhabillai avec les vêtements que j’avais jetés en boule sur le sol. Je n’étais capable de penser qu’à mon chagrin, à cette peine si forte qu’elle m’en donnait la nausée. Il n’y avait rien à manger dans la cuisine, excepté du beurre de cacahuète, des biscuits de farine complète et du bicarbonate de soude. Je mis une cuillère à café de bicarbonate dans un verre, l’emplis d’eau et le bus d’une traite.

La première personne est-elle ici mieux maîtrisée ?

Pas beaucoup mieux, hélas. Bien qu’il s’exprime à la première personne (« je »), le narrateur nous laisse à l’extérieur de sa tête. On se sent enfermé dehors : il nous décrit ce qu’il fait, on voit ses actes, mais on ne les comprend pas. Par exemple, quand il dit « J’étirai mon bras sur le lit et rencontrai une feuille de papier », nous restons interdit : il est censé savoir ce qu’est cette feuille, et devrait nous le dire. Finalement à la fin de cet extrait nous n’avons aucune idée de pourquoi le personnage est dans cet état-là. Si tu racontes ça à un ami, comme à un confident, ce dernier va te regarder en fronçant les sourcils : il ne comprendra rien à ce que tu racontes.

Voici l’avis de Card :

« Ce passage est tour à tour froid et mélodramatique, mais ce n’est pas son principal défaut. Le plus dérangeant dans ce paragraphe, c’est que le narrateur s’observe de loin, ignore ce qu’il a dans sa propre tête. Il voit ce qu’il fait, mais ne sait pas pourquoi il agit ainsi. Nous le regardons à travers l’objectif d’une caméra – puisqu’il est le narrateur, il devrait se rappeler ses sentiments.

En effet, il n’a pas observé ces gestes, il les a accomplis. Pourtant, rien ne nous est dit de leur signification. Le narrateur a-t-il la gueule de bois ? Est-il malade ? Pourquoi s’attarder autant sur la douche ? Cette toilette a-t-elle un sens particulier ? Toutes les douches se ressemblent, nous en prenons tous. […] Imaginez qu’un de vos amis vous raconte une histoire et qu’il se lance dans une envolée lyrique sur sa douche (« … s’écoula en rus sur mon corps, le purifiant. ») : vous lui demanderiez sans doute d’abréger et d’en venir au fait ! […] Dans ce cas, pourquoi le lecteur (qui n’est pas votre ami) se donnerait-il la peine de lire ces idioties ?

Les deux seules exceptions sont les phrases hautement mélodramatiques décrivant de fortes émotions : « Un sentiment de perte terrible s’empara de moi » et « Je n’étais capable de penser qu’à mon chagrin ». On ne sait rien de l’origine de son chagrin, aussi n’est-on pas tout à fait sûr d’être dans la tête du narrateur. Au lieu de faire l’expérience de ses sentiments, nous devons nous contenter de termes abstraits.

L’intérêt principal d’une narration à la première personne réside dans la facilité avec laquelle les émotions sont partagées, dans la coloration des événements par l’attitude et les motivations du personnage narrateur. Malheureusement, nous n’avons rien de tout cela dans cet exemple. Ce récit censément écrit à la première personne est aussi froid et anonyme qu’un annuaire téléphonique. En fait, il est typique de la majorité des textes d’écrivains novices… »

Et si tu tentais l’exercice ? Te sens-tu capable de réécrire ce même paragraphe pour tenter de faire en sorte qu’il sonne comme écrit à la première personne ?

Voici ma propre tentative (edit du 16/10/2017 : tous vos commentaires m’ont donné envie de revoir ma copie 😉) :

Lorsque je me suis réveillé, j’avais un mal de crâne du tonnerre. Je n’avais plus été aussi mal depuis mes dernières soirées étudiantes, et la vodka ne me réussissait toujours pas.

J’avais dormi au milieu de mes brouillons raturés. Il y en avait partout dans le lit, et la dernière page de mon livre me collait à la joue, tâchée de salive. Je ne me souvenais plus trop de la soirée, sauf des premiers shots servis par Tom, et de notre lecture orale débridée de mon manuscrit refusé. Qui d’autre aurais-je pu appeler que mon comparse d’écriture pour me remonter le moral ? Cet énième refus d’éditeur était celui de trop. Une fois de plus, je voulais tout arrêter. Abandonner. Tom avait supposé que le remède de la dernière fois marcherait de nouveau, et il avait débarqué avec deux bouteilles.

Hélas, en me levant, je me sentais tout autant une merde que la veille, et prendre une douche n’y changea rien. Je n’avais plus une fringue propre, plus d’aspirine, plus rien dans le frigo à part les biscuits de farine complète de mon ex. Et surtout : plus envie d’écrire…

Voici la version de Card.

Ce matin-là, je me réveillai avec un mal de crâne carabiné. J’étirai le bras, comme à mon habitude, pour caresser Nora, mais le lit était vide, à l’exception d’une feuille de papier sur laquelle était griffonnée une note. Je repoussai celle-ci car le contenu du message ne m’intéressait pas. Cela faisait des jours, maintenant, des mois qu’elle était partie. Quand cesserai-je de la chercher au réveil ? Sur mon lit de mort, j’en serai peut-être toujours à espérer son retour. Peut-être viendra-t-elle, la salope, pour se délecter du spectacle.

J’ouvris les yeux et le regrettai aussitôt ; le soleil se déversait, brutal, dans la chambre, ce qui ne faisait jamais du bien lorsqu’on avait la gueule de bois. Je me levai et titubai jusqu’à la salle de bains ; chacun de mes pas me faisait l’effet d’un coup de marteau dans le cerveau. La douche commença par être trop froide, puis trop chaude, et le savon ne parvint pas à me décaper en profondeur, comme je l’aurais souhaité. Évidemment, la boite d’aspirine était vide, mais ce n’était pas grave – de toute façon, il n’y aurait pas assez d’aspirine sur la surface de cette planète pour venir à bout de mon mal de crâne.

Je m’essuyai vigoureusement pour me punir d’être le genre de tocard qui se réveillait seul chaque matin. Puis je m’habillai. Je n’étais pas retourné à l’état sauvage – j’eus donc l’idée d’enfiler des vêtements propres. Mais à quoi bon ? J’attrapai donc les vêtements que j’avais jetés en boule sur le sol.

Dans la cuisine, il n’y avait rien à avaler à part du beurre de cacahuète, des biscuits de farine complète et du bicarbonate de soude. La vue du beurre de cacahuète et des biscuits me donna envie de dégueuler. Je mis une cuillère à café de bicarbonate dans un verre d’eau et le but d’une traite, mais j’étais plus mal en point que prévu. Je me précipitai dans la salle de bains et vomis tout. Quelle superbe matinée.

Le narrateur peut aussi être le genre de personne qui ne révèle pas facilement ses sentiments et motivations. Seul un écrivain téméraire prendrait le risque d’écrire à propos d’un personnage aussi fermé et taciturne ! Ce n’est pas impossible, toutefois, comme le propose Card :

Ce que j’ai fait ce matin-là ? Bien… Je me suis réveillé avec la gueule de bois, et il n’y avait plus d’aspirine dans l’armoire à pharmacie. J’ai voulu caler mon estomac avec du bicarbonate de soude, mais j’ai tout vomi. Alors j’ai enfilé mes vêtements sales, et je suis sorti. C’est ce que vous vouliez savoir ?

Conclusion de Card

« La première personne de narration doit impérativement révéler la personnalité du narrateur, ou bien elle n’en vaut pas la peine. Le personnage narrateur doit être le genre de personne qui s’exprime facilement sur sa vie, de façon à ce que ses sentiments et ses motivations soient transparents. Si ces contraintes sont trop pénibles pour vous, vous avez deux possibilités : admettez que la première personne ne convient pas à votre histoire et reprenez tout à la troisième personne ; inventez un nouveau personnage narrateur qui pourra s’exprimer à la première personne. Trouvez-lui des motivations, élaborez ses sentiments ; ou bien, expérimentez avec d’autres personnages. »

Conclusion personnelle

Dans un récit à la première personne, il faut imaginer le narrateur comme un confident. Pense-le vraiment comme quelqu’un qui raconte son histoire à un tiers. Ne sois pas « l’auteur qui écrit son récit à la première personne », mais bien « le personnage qui s’exprime ».

L’aide la plus précieuse qui soit est de définir clairement à qui il s’adresse et pourquoi. C’est LE point faible de la plupart des récits novices à la première personne, car beaucoup d’auteurs débutants pensent que ce n’est pas important. Or, le ton, la façon de s’exprimer, et surtout le tri des événements (qu’est-ce qui est important ou pas, sur quel élément j’insiste, lequel je passe sous silence ?) dépendent de cela. Pour t’en convaincre, imagine raconter ta journée d’hier dans un mail à ton père, à un ami, ou dans un billet de blog sur internet. Il est certain que tes trois récits seront différents (et pourtant les faits seront identiques, et racontés par la même personne, toi). Le personnage écrit-il une lettre à un proche ? Rédige-t-il ses mémoires ? Est-il en train de témoigner à la barre, ou dans une salle d’interrogatoire ? Le fait-il pour se disculper, pour avouer ses fautes, dans un souci de rétablir une vérité historique ? Si tu ne le sais pas, tu ne peux pas écrire ton récit à la première personne et espérer que ça sonne vrai.

Pour conclure, un extrait d’un ouvrage de Jean-Philippe Jaworski, bien connu pour ses récits rédigés à la première personne. J’ai choisi un passage qui n’est pas sans lien avec l’exemple décortiqué plus haut.

« J’ai perdu mon frère.

Des années durant, j’ai vécu avec cette absence.
Je croyais m’en être accommodé. Mon existence était si remplie ! La tâche que j’avais été appelé à accomplir paraissait démesurée : prendre cette terre, la garder, nourrir mes clans ; édifier mes places fortes ; guerroyer contre les tribus ligures accrochées à la montagne, combattre la dodécapole dans les basses terres, crier mes défis jusque sous les murs de Felsina. Oui, j’ai passé des années sur la brèche… Ça occupe l’esprit. Ça comble le vide. C’est du moins ce que je croyais. »

Jean-Philippe Jaworski / Rois du monde, Tome 2 : Chasse royale : Première partie

Vois-tu comment les premiers mots nous exposent d’emblée de quoi on parle sans nous laisser dans le flou ? Comprends-tu que les phrases nous montrent bel et bien ce qui « occupe l’esprit » du personnage ? Discernes-tu le regard que pose le personnage sur lui-même à posteriori, l’intimité de sa confession ?

Je te l’ai déjà dit : la première personne est ma narration préférée. Mais c’est aussi la plus difficile et la plus technique. Il faut que tu en ais conscience.

M’enfin, ce n’est que mon avis (et celui de Mr Card ;))


Tu veux essayer l’exercice ? Poste ta participation en commentaire, et discutons-en !
🙂

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Règles Pixar : Réflexions pour raconteurs d’histoires

« Oh, pitié, ne me raconte pas d’histoire !
— Tu es sûr ? »


Les studios Pixar sont célèbres pour leurs films d’animation. Depuis Toy Story en 1995, ils réussissent l’exploit d’obtenir les acclamations quasi-unanimes de la presse et du public à chaque sortie. Depuis des années, 22 règles d’or du studio circulent sur le web : une employée au storyboard y aurait regroupé les conseils que ses collaborateurs lui auraient donnés à son arrivée. Si tu ne les connais pas déjà, une rapide recherche web te les listera.

Dans cette série, j’aborderai chacune d’elles en détails, les interpréterai au prisme des conseils que je te donne d’habitude, et chercherai à les illustrer d’exemples. À mon sens, même si elles s’adressent au départ à des scénaristes de films, elles sont tout aussi valables pour n’importe quel conteur, y compris les romanciers.

Liste des articles publiés :

Règle N°1
You admire a character more for trying than for their successes.
Vous admirez plus un personnage parce qu’il essaie que parce qu’il réussit.

Règles Pixar [1] – La réussite en question

You admire a character more for trying than for their successes.
Vous admirez plus un personnage parce qu’il essaie que parce qu’il réussit.



Admirer : Considérer quelqu’un ou quelque chose avec un sentiment d’étonnement mêlé  d’approbation, le plus souvent motivé par la supériorité qu’on lui reconnaît dans divers domaines de la vie intellectuelle, esthétique, morale, etc.

Cette règle Pixar pointe du doigt un défaut d’auteur qui consiste à ne pas confronter le héros à de trop gros échecs, de peur que le public le rejette pour cela. En conséquence, le personnage réussit toujours ce qu’il entreprend ; s’il échoue, ce n’est pas de sa faute. Ce défaut est la conséquence d’une philosophie winners & losers (ceux qui réussissent Vs Ceux qui échouent), un mode de pensée qui pourrit l’état d’esprit de beaucoup de gens… et nos récits, aussi.

Et pourtant…

Les grands défenseurs de la paix comme Nelson Mandela sont admirés, inspirent un grand respect, et obtiennent des Prix Nobel. Hélas, aucun n’a encore trouvé la solution aux guerres qui rongent le monde, tout comme L’Abbé Pierre a échoué à éradiquer la pauvreté.

À un autre niveau, nous sommes tous très impressionnés par ceux qui plaquent leur vie pour s’en construire une autre, par ceux qui tentent des exploits techniques ou sportifs de haute volée, par ceux qui se portent au secours de sinistrés en dépit du danger. Au final, peu importe si leur nouvelle vie est réussie, si le record est battu ou si le blessé est sauvé : notre opinion d’eux ne changera pas. Leur intention, en soit, est déjà très inspirante.

Et pour les personnages de fiction

Dans L’Empire contre-attaque, nous ne méprisons pas Luke pour son combat perdu contre Vador : sa cause est noble (sauver ses amis) et son courage grand. Il affronte plus fort que lui. Il perd son duel mais gagne notre respect : est-ce qu’à sa place nous nous serions jeté dans la gueule du loup comme il l’a fait ?

Dans Le Seigneur des Anneaux, Frodon ne cède-t-il pas finalement à l’Anneau ? Après tant d’efforts, au dernier moment, il échoue à le détruire. Nul ne lui jettera pourtant la pierre, et nous oublions même volontiers ce « détail ». À partir du Conseil d’Elron, alors qu’il se propose d’essayer quand tous les autres peuples se disputent la marche à suivre, Frodon gagne notre respect : lui, le plus petit d’entre tous, va défier le grand Sauron. Rien que parce qu’il essaie, il gagne le droit d’échouer.

En conséquence :

Ne sois donc pas obnubilé par les échecs de tes personnages : focalises-toi sur ce qu’ils vont tenter ou pas. Ceux qui n’osent pas ne nous intéressent pas ; ceux qui se jettent à l’eau ont tout notre soutien (et plus l’eau est profonde et froide, plus notre soutien est inconditionnel). Un héros n’est pas obligé de toujours réussir. Il révèle même plus de choses intéressantes sur lui-même lorsqu’il échoue. Si sa cause est noble, on l’aimera du simple fait qu’il se dresse pour la défendre.

Pourquoi ? Parce qu’on aime les gens courageux, et qu’essayer est déjà en soi une preuve de bravoure. Nous sommes nombreux à « vouloir faire des choses » et à ne pas essayer, par peur d’échouer. Cette règle Pixar est une simple règle de vie. C’est bien connu : les seules choses qu’on regrette sont celles que l’on ne fait pas.

M’enfin, ce n’est que mon avis.



« On conclut ?
— Je suis sûr que ce sera un échec, mais si je peux y gagner un peu d’admiration, je veux bien essayer… »

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Planifier son roman avant de l’écrire… ou pas ?

« Tu vois, cet article, je l’avais anticipé.
— Moi non ! »


Planifier ses écrits, ou se lancer à l’instinct ? Sujet récurrent sur les forums ou les MOOC d’écriture. L’auteur de fantasy GRR Martin pense que, à chaque extrémité du spectre des romanciers, il existe deux sortes d’auteurs.

« En simplifiant, il y a les architectes et les jardiniers. Les architectes créent des plans avant même d’enfoncer le premier clou, ils conçoivent toute la maison : l’emplacement des tuyaux et le nombre de chambres, la hauteur du toit. Ils ont tout prévu, contrairement aux jardiniers, lesquels estiment qu’il suffit de creuser un trou et semer la graine pour voir ce qui arrive. »

GRR Martin

Il existe de grands auteurs de chaque sorte : Martin se définit lui-même comme architecte. Ursula Le Guin, une autre référence en littérature de l’imaginaire, est une jardinière assumée.

Étant un pur architecte, j’ai demandé l’aide d’une vraie jardinière : Leslie Héliade est l’auteur de La vie ailleurs, bestseller indé régulièrement en tête des ventes Amazon depuis un an. Professeur de français, elle est pour moi un binôme, une partenaire régulière de travail : elle m’aide à épurer mon style, je l’aide à structurer ses histoires. Elle a accepté de participer à cet article un peu particulier, sous forme d’interview croisé.

Est-ce que tu fais un plan de ton récit avant de l’écrire ?

Leslie : Absolument pas ! En général je regarde par la fenêtre le temps qu’il fait et je commence à écrire sur ce qu’il me passe par la tête. Au bout d’un moment, lorsque je vois que le texte prend une direction ou une autre, j’essaie de donner de la cohérence. Cela passe par un énorme travail de réécriture. J’écris très vite (heureusement !) et je suis capable de taper une vingtaine de page en une journée. La conséquence, c’est que j’écris autant que je supprime… sans parler de tout le travail de relecture où je me rends compte que mon héros blond est devenu châtain au milieu du bouquin. Toi, par contre, je crois que tu fais des plans…

Stéphane : Oui, toujours ! Je travaille un récit pendant des jours, des semaines, des mois avant d’en rédiger la première ligne. Je définis un thème, esquisse des personnages, cherche comment l’histoire doit démarrer et comment elle doit finir. Peu à peu j’affine, applique des méthodes de dramaturgie pour étoffer et construire mon intrigue. J’obtiens au final un séquencier, scène par scène. Je ne me lance dans l’écriture qu’à ce moment-là. Je le fais par fainéantise : au stade préparatoire, mon histoire change 36 fois, je la tords dans tous les sens. Si je devais réécrire à chaque fois, je me découragerais. Je n’écris que quand mon scénario sonne juste dans ma tête, contrairement à toi… ce qui m’inspire la question suivante :

As-tu déjà essayé d’écrire un roman avec la méthode opposée ? Qu’est-ce que ça a donné ?

Leslie : J’ai essayé de planifier, un grand nombre de fois… et le résultat a toujours été le même : le livre prend une direction tout autre que celle à laquelle j’ai pensé au départ ! J’en viens à penser qu’il ne sert à rien que je fasse des plans. Cela dit, lorsque mon travail est suffisamment avancé et que je vois où ma muse m’emmène, j’essaie de donner de la cohérence, donc de faire un plan. Et c’est là que je sais si le projet est viable ou non. Et toi, tu as déjà essayé la méthode « jardinier » ?

Stéphane : Pendant des années, j’ai tenu un blog fictionnel où j’écrivais chaque semaine en improvisation. Ce que j’ai appris de cette époque, c’était que 1) mes textes étaient bien meilleurs quand ils étaient préparés ; 2) je ne les « regrettais » jamais. Les textes improvisés, eux, étaient parfois extra… mais souvent anodins, clichés ou mal traités. J’avais envie de les reprendre à posteriori, j’en ai même supprimé certains. En bref, c’était très inégal. Je suis revenu à des pratiques plus méthodiques, afin de produire moins de déchets. Je suppose que ce n’est qu’une façon de voir ! Du coup, je voulais te demander, d’après toi…

Quels sont les points forts de ta façon de faire ? Ses points faibles ? Qu’est-ce qui te donne parfois envie dans la façon de faire opposée ?

Leslie : Franchement ? Je ne vois pas ce qu’il y a de positif dans le fait d’être viscéralement incapable de suivre un plan… C’est à croire que par esprit de contradiction mon cerveau refuse de s’y plier ! J’ai l’impression d’avoir une façon de faire « artiste » comme un peintre qui commence un tableau sans savoir ce qu’il dessinera derrière la maison au premier plan. L’avantage, c’est que je suis à l’aise avec les mots et que j’écris vite. Ce qui me fait envie dans la façon de faire opposée, c’est que c’est rassurant. Je pense que j’aurais moins l’impression de perdre mon temps à écrire des pages que je vais supprimer. Mais de toute façon, j’en suis incapable et ce n’est pas faute d’avoir essayé ! Je suis curieuse de savoir ce que tu vas répondre à cette question : qu’est-ce qui te fait envie, dans la façon de faire des jardiniers ?

Stéphane : Je suis comme tous les auteurs : quand j’ai une idée, j’ai très vite envie d’écrire ! J’aimerais être capable de me lancer directement dans l’écriture tête baissée, tout en obtenant un résultat satisfaisant à la fin. Certains y arrivent, et je trouve ça magique. Quelquefois je t’envie. Chez moi ça ne marche pas. L’inspiration, ça va, ça vient, ça vous embarque à droite, à gauche. Planifier m’assure que toutes les composantes (univers, personnages, intrigues) vont bien dans le même sens. C’est un fil d’Ariane. Cela rend les modifications et les nouvelles idées plus faciles à gérer, car j’ai une vue d’ensemble du projet. Problème : en plus d’être chronophage, cela exige de gérer la frustration et l’envie d’écrire. Scénariser un roman de 500 pages, cela me demande deux à trois mois, sans que je m’autorise à « écrire » au sens littéraire du terme. C’est difficile, mais à chaque fois que j’ai cédé à l’impatience, je l’ai regretté : j’ai perdu beaucoup de temps, et jeté des kilomètres de manuscrits à la poubelle.

Leslie : C’est intéressant ! Finalement on cherche tous les deux à éliminer nos « déchets littéraire ». Mais toi tu le fais en amont, et moi je le fais en aval !

Stéphane : Exactement ! Je dis souvent que jardiniers et architectes font le même boulot, mais pas dans le même ordre. En conclusion, comparons donc nos façons de faire :

Peux-tu nous lister tes étapes de travail ?

Leslie : En résumé : j’écris, je supprime en alternance et je fais des va-et-vient entre mon texte en évolution et une ébauche de plan qui se modifie au fur et à mesure de l’avancée du projet. Maintenant, si tu veux les détails…

1) J’ai une idée vague sur laquelle je commence à écrire et supprimer des pages. (Oui, c’est mon truc, ça : la poubelle est ravie… Heureusement que je travaille sur ordinateur, c’est plus écolo !)

2) Quand j’arrive à cinquante pages environ, je prends du recul et je rédige un synopsis temporaire. Parfois je supprime mes cinquante pages, parfois je les laisse. Ensuite, j’écris en suivant à peu près le synopsis et au fur et à mesure je le modifie pour coller davantage à mon texte. À ce stade, je peux dire si le projet verra le jour ou non. Nombreux sont ceux que j’ai avortés.

3) Lorsque j’ai achevé mon premier jet (disons entre 60 et 100 pages), je fais une pause de quelques semaines pendant laquelle je me documente ou je travaille sur d’autres projets parallèles.

4) Ensuite commence la première phase de réécriture. Le texte va subir de nombreuses modifications, en profondeur. Parfois, ce seront des chapitres entiers qui seront réécrits ou supprimés…

5) Lorsque j’arrive à une première version satisfaisante, j’envoie en bêta-lecture. Ensuite, c’est une phase de correction/relecture qui commence et je fais encore de très nombreuses modifications selon les retours que j’ai.

Stéphane : De mon côté c’est quasi-militaire comme approche.

1) Travaux préparatoires. Je pose par écrit mes motivations pour le projet, le thème que je veux aborder, mes idées de personnages. J’imagine un ou deux débuts possibles, cerne quelle devra être ma fin si je veux que mon histoire ait un sens. Je liste d’éventuels sujets sur lesquels me renseigner. À cette étape-là, ça a besoin de mûrir, et ça peut durer longtemps.

2) Scénarisation. Je bosse beaucoup les premiers chapitres (exposition) et les derniers (climax). À cette étape, je chamboule souvent tout d’un jour sur l’autre. C’est « ma » vraie phase créative.

3) Personnages. Je créé des fiches de personnages pour les protagonistes principaux. Je peaufine en parallèle le scénario jusqu’à arriver à un séquencier propre : une liste des scènes, résumées en quelques mots ou lignes.

4) Écriture. Je rédige l’histoire.

5) Réécriture. J’étudie mon premier jet en termes de structure/rythme, puis je fais une grosse passe sur la forme (orthographe/fluidité).

6) Bêta-lecture. J’envoie le texte à mes relecteurs. Je m’impose de mettre le texte de côté en attendant tous les retours.

7) Analyse des retours et réécriture. Retouches et modifications sur le fond d’abord (structure, révélations, cohérences, etc.) puis sur la forme. Après une ultime relecture de ma correctrice, c’est prêt pour publication.

Et si nous résumions dans un tableau ?

Leslie Stéphane
Premier jet – partie 1 Réflexion, étude du thème
Synopsis et réorganisation Scénarisation / personnages
Premier jet – partie 2 Premier jet
Réécriture Réécriture
Bêta-lecture Bêta-lecture
Réécriture et corrections Réécriture et corrections

Leslie : Curieusement, nous fonctionnons pareil dans notre gestion des réécritures !

Stéphane : Après tout, cela me semble normal : c’est la phase créative qui varie. Toi tu as besoin d’écrire pour bâtir ton récit, moi j’ai besoin de bâtir mon récit pour écrire.

Bon, au final, que faut-il faire ? Planifier son roman ou pas ?

Leslie : Ça, ça dépend ! La seule chose à faire, à mon avis, c’est écrire. On sait immédiatement si on va planifier ou non. Tu as dû t’en rendre compte au lycée… Est-ce que tu faisais des plans avant de rédiger tes commentaires composés ?  Je suis sûre que oui. Moi, non… enfin, si, mais je ne les suivais pas !

Stéphane : À chaque auteur de se poser la question, et de trouver sa réponse. On ne peut pas donner son plein potentiel sans procéder comme on le doit. Architecte et Jardinier ne sont pas vraiment des « méthodes », ce sont des natures. Il n’y a ni mérite particulier ni honte à bosser d’une manière ou d’une autre, tant que le bouquin est bon. Si un débutant ne sait pas comment procéder, mon conseil, c’est de lire des articles, témoignages ou livres sur l’écriture et de voir lesquels lui « parlent ». C’est en lisant des méthodistes comme Truby que j’ai compris quel auteur j’étais : ses arguments me semblaient évidents et limpides. Je me suis dit : « oui, c’est ça, il faut que je bosse de cette façon ». À chacun de trouver sa « voie du stylo ».

M’enfin, ce ne sont que nos avis !


« Alors, tu es plus Leslie ou plus Stéphane ?
— Moi ? Je m’en fous, je n’écris pas. »

Personnages et contradictions

« Ce que j’aime chez toi c’est que tu n’es jamais vulgaire.
— Ah bah putain, ça c’est bien vrai ! »


Quel que soit le sujet abordé, personne ne peut être défini selon des qualificatifs binaires, en mode « on-off » : intelligent/bête, radin/généreux, introverti/extraverti, courageux/lâche. Nous sommes tous l’un et l’autre, en alternance, en fonction des situations.

Oui, toi et moi, nous sommes pétris de contradictions : je refuse formellement de téléphoner au volant… et pourtant il peut m’arriver de décrocher ; je connais un écologiste convaincu qui roule au diesel et ne trie pas ses déchets ; ou une flippée de la sécurité et des libertés individuelles qui raconte 100% de sa vie sur les réseaux sociaux.

Des personnages en relief

Si tu souhaites créer un personnage avec des aspérités, que ton lecteur ait des « prises » sur lui, le jeu consiste à le définir par des tendances marquées, puis à en souligner les limites par des contradictions : le plus souvent, celles-ci se situent là où les traits du personnage entrent en conflit entre eux.

La série télévisée Scène de ménages réalise un travail remarquable sur ce sujet, et si tu es attentif, tu constateras les nombreux contre-pieds qu’elle fait prendre à ses personnages : ce ne sont pas des incohérences, ce sont des contradictions internes qui 1) ont du sens, 2) donnent du relief, 3) restent totalement compréhensibles par le spectateur.

Ex : le personnage d’Emma est capable de camper au sommet d’un arbre pendant une semaine pour éviter qu’un promoteur immobilier ne l’abatte pour bâtir un centre commercial ; mais dans un autre sketch, sa nature de bricoleuse impulsive lui fait empoigner sa tronçonneuse sans état d’âme pour couper un arbre qui fait de l’ombre sur sa terrasse.

Ex : le personnage de José nous est dépeint comme quelqu’un de simplet, voire un peu bête. Et pourtant, d’autres sketch nous soulignent un vrai talent avec les chiffres (il réalise des calculs mentaux stupéfiants). Il me rappelle le mythique personnage de Perceval de la série Kaamelott, bâti selon un modèle identique.

Ex : le personnage de Marion a longtemps été un modèle de fainéantise, glandeuse et profiteuse de l’extrême, tandis que Cédric incarnait le golden boy à la « win attitude ». Aujourd’hui, la série a réussi l’exploit de leur faire prendre un total contre-pied et à interchanger leurs places (Marion en « femme au top », Cédric en chômeur de longue durée). Ils sont toujours « eux-mêmes », mais les auteurs ont joué sur leurs contradictions : l’amour immodéré de Marion pour l’argent l’a tirée du canapé pour monter sa boîte… mais elle n’a pas changé. Sa fainéantise et son attitude profiteuse sont toujours là (abus de stagiaires, triche à gogo, mépris des obligations légales, etc.).

50 nuances de gris

Bien sûr, souligner les contradictions d’un personnage est un bon moyen de créer de l’humour, mais il ne faut pas croire que ce mécanisme ne concerne que les comédies. Puisque c’est ce qu’il se passe au quotidien pour nous tous dans la vraie vie, c’est aussi ce point qui apporte du réalisme aux personnages dans un récit très sérieux. C’est ce principe qui fait de Batman un Dark Knight chez Nolan. Dans Breaking Bad, ce sont ces contradictions qui charpentent Walter White. Dans Harry Potter, c’est l’affrontement entre la haine envers James Potter et l’amour éprouvé pour Lili qui provoque les (apparentes) incohérences dans les attitudes du professeur Rogue envers Harry.

Si tu créés un personnage alcoolique qui picole tout le temps, demande-toi justement quand est-ce qu’il ne boit pas. Si tu créés un personnage qui brave mille périls avec le sourire (comme Indiana Jones ?), demande-toi de quoi il a peur (des serpents ?). Si tu créés un personnage accro à son boulot, demande-toi quelle est la seule chose capable de lui faire manquer une journée de bureau.

Et souviens-toi que les contradictions acceptées par le lecteur sont celles qui sont compréhensibles. Elles ne doivent pas sortir de nulle part, et les meilleures sont celles qui soulignent les lignes de frottement entre plusieurs tendances fortes et connues du personnage :

– il est fan de sport, mais aussi très porté sur la famille ? Que va-t-il privilégier s’il doit choisir entre les deux, et selon quelles circonstances ?

– il est radin à l’extrême mais veut sans cesse faire plaisir à ses enfants dépensiers ? Jusqu’où se contorsionnera-t-il pour satisfaire aux deux ?

– sa nature profonde de justicier l’a poussé à devenir flic, mais il a un profond problème avec la gestion de l’autorité et le principe de hiérarchie ? Comment va-t-il se débrouiller quand l’un entrera en conflit avec l’autre ?

Pour chaque personnage majeur, tente donc l’exercice :

– essaie de le définir par un nombre réduit de grandes tendances (entre 3 et 5 affirmations maximum) ;

– trouve ensuite les limites de ces tendances, et ainsi les contradictions du personnage.

C’est une piste intéressante pour développer des caractères fouillés et crédibles, pour les sculpter en monts et en creux, et éviter qu’ils ne soient trop lisses, stéréotypés ou prévisibles.

M’enfin, ce n’est que mon avis.



« Je dis juste que, d’habitude, tu t’exprimes plutôt bien.

— Pour une fois que tu ne dis pas que de la merde… »

Prologue

« C’est exactement ce qu’on est en train de faire, non ?
— De quoi ?
— Un prologue. »


J’ai longtemps hésité à aborder ce sujet : sur les sites d’écriture et les forums, c’en est devenu un thème polémique et un prétexte à chamailleries. Et puis, à nouveau parce que je rencontre le cas en bêta-lectures chez des comparses auteurs, je me suis dit que je pouvais bien te donner mon avis sur la façon d’écrire un bon prologue.

La malédiction du prologue

La rumeur prétend que les éditeurs ne supportent pas les prologues. Une prophétie millénaire annonce que si tu rédiges un prologue, ton manuscrit sera refusé, et que pour chaque page de ce dernier, un chaton brûlera en enfer. Certains articles de blog te traitent d’imbécile si tu penses encore que ton livre a besoin d’un prologue.

J’ai un souci avec les « anti-prologues » : c’est que leur justification unique se résume à « parce qu’il y a trop de mauvais prologues ». Oui, c’est vrai. Mais c’est un peu comme dire : « punaise, tu rates toujours tes œufs à la coque, alors cesse d’en faire ! ». Ne vaudrait-il pas mieux apprendre à les cuisiner correctement, au lieu de s’en passer ? J’adore les œufs à la coque bien préparés…

Les basiques

Un prologue est une scène comme une autre, et tu dois donc d’abord te poser la même question que pour chacune de tes scènes : « à quoi me sert-elle ? »

Demandes-toi « pourquoi ai-je besoin d’un prologue à mon histoire ? ». Rédige la réponse (si si, je suis sérieux, écris-là, force-toi à te justifier en toutes lettres !). Elle doit ressembler, à peu de choses près, à : « ce prologue va me servir à exposer au lecteur des éléments indispensables à la compréhension de mon histoire ».

J’aurais même tendance à préciser « indispensables à la compréhension du début de mon histoire ». C’est à peu près la seule raison pour laquelle tu peux avoir besoin de réaliser cette scène « qui précède le début ». Tu chercheras la définition du mot prologue : ça sert à ça, un prologue. Si ta réponse est différente (du genre « je veux créer une atmosphère mystérieuse », « je veux débuter par une scène d’action », « je veux caser un meurtre gore »), ce n’est pas d’un prologue dont tu as besoin, mais d’un bon premier chapitre. Idem si tu penses que ton prologue servira à éclairer une scène vers la fin de ton ouvrage : si tu as le temps de fournir les informations plus tard, il est probable qu’il soit possible (et pertinent) de les fournir… plus tard.

Si tu n’es pas sûr(e) de toi, il existe une méthode très simple pour savoir si tu as besoin d’un prologue ou pas : ne l’écris pas, et rédige tes premiers chapitres d’abord. Si, en relisant tes trois premiers chapitres, rien ne te choque, c’est que tu n’as pas besoin de prologue. Si tu te dis : « ça n’a pas de sens, le lecteur NE PEUT PAS comprendre ‘ceci’ s’il ne sait pas ‘cela’ », c’est que tu as besoin d’un prologue. Et bravo : tu viens de pré-lister les éléments que tu dois mettre dedans.

Lister les informations nécessaires

Parce que oui, le but de ta scène est de fournir des informations.

Lors de ma dernière bêta-lecture, je me suis retrouvé face à un prologue que l’auteur désirait intrigant : dans un lieu mystérieux, des personnages mystérieux se livraient à des activités mystérieuses (en tenant un discours mystérieux).

Il semble que beaucoup d’auteurs soient terrifiés à l’idée de révéler des choses au lecteur, comme si ce dernier allait perdre tout intérêt en apprenant des éléments sur les lieux, les personnages, l’intrigue. Or, c’est justement tout le contraire : les chapitres rébarbatifs sont ceux où l’on n’apprend rien de nouveau et où il ne se passe rien d’extraordinaire. Compter sur une étonnante révélation à la fin du livre ne fonctionnera pas.

« Nous sommes en train de parler, il y a peut-être une bombe sous cette table et notre conversation est très ordinaire, il ne se passe rien de spécial, et tout d’un coup, boum, explosion. Le public est surpris, mais avant qu’il ne l’ait été, on lui a montré une scène absolument ordinaire, dénuée d’intérêt.»

Alfred Hitchcock

Le suspens ne provient pas des informations que l’on cache, mais bien de celles que l’on fournit.

« La bombe est sous la table et le public le sait, probablement parce qu’il a vu l’anarchiste la déposer. Le public sait que la bombe explosera à une heure et il sait qu’il est une heure moins le quart – il y a une horloge dans le décor ; la même conversation anodine devient tout à coup très intéressante parce que le public participe à la scène.»

Alfred Hitchcock

Exemple : relis donc l’introduction de « Harry Potter à l’école des sorciers ». Nous y apprenons, de façon extrêmement précise, de très nombreuses informations. Rowling bâtit un véritable contexte. Vois à quel point elle ne nous cache rien ! Réalise le décor qu’elle nous plante, très détaillé ! Lors des chapitres qui suivent, le vécu d’Harry chez son oncle et sa tante a une toute autre saveur ! Avoir lu cette introduction en change tout le sens et la façon dont on le vit, en particulier grâce à cet outil puissant dont je t’ai déjà parlé : l’ironie dramatique (nous n’avons qu’une hâte : que Harry découvre tout ce que nous savons déjà et qu’il devienne le grand magicien que le prologue nous a promis).

Nous en revenons donc aux basiques : le prologue doit modifier la perception que le lecteur aura des premiers chapitres du livre, grâce à des informations qu’on lui  fournit à dessein. Dresse-en une liste claire.

S’y limiter

Ton prologue doit donc contenir ces informations. Pas moins.

Mais pas plus non plus : comme ton prologue n’a pas d’autre but que de fournir ces éléments, tu dois le conclure au plus tôt dès que ces fameux éléments ont été délivrés au lecteur. Plus le prologue est court, mieux c’est. Une fois que le lecteur a les informations nécessaires à la compréhension de ton histoire, tu peux en commencer le récit.

La forme du prologue

Maintenant que tu sais ce que tu dois apprendre à ton lecteur (ni plus, ni moins), vient le moment de rédiger ce prologue. Considère-le comme une mini-histoire à part entière, et prépare-le comme telle. Il va donc te falloir :

choisir la narration la plus adaptée : elle peut être différente de la narration usitée dans le reste du livre ;

— définir les unités de temps, de lieu, d’action : dans presque tous les cas, au moins un de ces éléments est radicalement différent de l’unité du reste du récit (sinon, tu n’en aurais pas besoin). Soit le prologue se déroule dans un autre temps (flash-back, flash-forward) ; soit il se déroule dans un autre lieu que le reste du livre ; soit l’action y est particulière.

— définir quels personnages vont y agir. Pour choisir l’action et les personnages, rappelle-toi bien que ton but est de passer certaines informations : il te faut imaginer la meilleure mise en situation possible pour intégrer au mieux les éléments que tu as besoin de montrer ;

— choisir un bon début, et une bonne fin (si possible avec une chute digne d’une nouvelle) ;

— écrire, en prenant soin de bien montrer au lieu de raconter.

En conclusion

On reproche souvent aux prologues d’être clichés, de ne pas être utiles, de n’être que de l’exposition rébarbative (car « racontée ») : or, ce sont des défauts qui ne sont pas propres aux prologues. Ils menacent toutes les scènes d’un livre ! Si ton prologue cumule tous ces défauts, le supprimer ne sauvera pas ton ouvrage : la suite de tes écrits est probablement dans la même veine.

La solution réside, pour un prologue comme pour toutes les autres scènes, dans un peu de méthode et de préparation : se demander pourquoi la scène est utile, lui définir des objectifs précis, et écrire sans perdre ces derniers de vue.

— en te fixant des cibles spécifiques à ton histoire, pas de cliché ;

— en te posant dès le début la question de l’utilité, pas de scène en trop ;

— en t’efforçant de montrer au lieu de raconter, pas d’aspect « cours d’histoire indigeste ».

M’enfin, ce n’est que mon avis.



« Et les épilogues, on en parle des épilogues ?
— Tu veux vraiment qu’on évoque l’utilité de NOS épilogues ? »

Focus : les adverbes

« Tu l’attendais celui-là, hein ?
— Carrément ! »


[Que sont les articles « focus » ? C’est expliqué ICI]

C’est presque un poncif quand on parle d’améliorer son style : la traque aux adverbes. Si tu es auteur, tu as déjà lu ce conseil moult fois : « traque les adverbes, supprime-les ! ».

On les met tous dans le même panier, or il existe plusieurs catégories d’adverbes (c’est une grande famille, mais je ne donne pas de cours de grammaire, je te laisse chercher). Ceux que l’on peine à supporter en littérature sont ceux formés en –ment à partir d’un adjectif (« méchamment », « silencieusement », « doucement », etc.).

Longs à écrire autant qu’à lire, leur profusion alourdit les phrases et rend le texte indigeste. Mais surtout, comme nous allons le voir ci-dessous, ils sont un indice de vocabulaire pauvre et d’un manque de recherche dans les structures de phrases, raison pour laquelle les éditeurs écartent les manuscrits qui en abusent.

Sans devenir paranoïaque, à chaque adverbe en -ment dans ton texte, il peut néanmoins être intéressant de se poser les questions suivantes :

1) Est-ce que mon adverbe apporte un réel complément d’information ?

Au moins une fois sur deux, tu réaliseras que tu peux le supprimer purement et simplement sans que ça ne change le sens de ta phrase. Certains adverbes « réflexes » fournissent des compléments déjà sous-entendus ou évidents. Tu peux les rayer, sans autres formes de modifications.

Ex : Lui, personnellement, préférait le vin. > Lui préférait le vin.
Il aurait probablement pu réussir. > Il aurait pu réussir.

Ces exemples soulignent l’emploi d’adverbes abusifs puisque pléonasmes. Les retirer ne fait qu’alléger la phrase sans rien changer au sens.

Ex : Elle se blottit amoureusement contre lui. > Elle se blottit contre lui.

Cet exemple rappelle l’article Montrer plutôt que raconter (« show, don’t tell »). Le « amoureusement » est du pur raconté, seulement une idée. Un cinéaste qui devrait mettre la scène en image filmerait exactement la même chose avec ou sans cet adverbe. Sans, la phrase se contente de montrer, de sous-entendre, et c’est très suffisant.

2) Si mon adverbe apporte une information utile, puis-je l’amener d’une autre façon ?

Si tu as lu l’article focus sur les verbes ternes, tu supprimes sans doute déjà certains adverbes de toi-même : les adverbes en -ment viennent souvent combler le déficit d’information d’un vocabulaire pauvre et imprécis.

Ex : Parler doucement > chuchoter, murmurer, susurrer
Regarder attentivement > détailler, scruter
Marcher aléatoirement > errer, déambuler

Tu peux parfois remplacer l’adverbe par un verbe qui en souligne le sens.

Ex : Il servit soigneusement son maître. > Il s’appliqua à servir son maître.

Si le verbe complété par l’adverbe peut être changé en nom, tu peux remplacer l’adverbe par un adjectif.

Ex : Après avoir vigoureusement récuré la salle de bain, il s’attaqua à la cuisine. > Après un vigoureux récurage de la salle de bain, il s’attaqua à la cuisine.

Enfin, si tu n’as pas déjà trouvé mieux, tu peux toujours remplacer l’adverbe par un « avec » suivi d’un qualificatif. C’est la solution du pauvre, mais c’est toujours plus élégant.

Ex : Il répondit intelligemment. > Il répondit avec intelligence.
Il ouvrit la porte précautionneusement. > Il ouvrit la porte avec précautions.

À noter que ces exemples soulignent encore une fois l’emploi d’adverbes qui racontent au lieu de montrer. Si la réponse du personnage est effectivement intelligente, est-ce besoin de le préciser ? Lorsqu’il réalise une action « avec précautions », n’est-ce pas plus parlant de montrer lesquelles ?

Les adverbes en -ment tracent des raccourcis faciles : parfois utiles, ils sont souvent dispensables, ou remplaçables par d’autres tournures plus courtes, plus précises, et/ou plus musicales.

M’enfin, ce n’est que mon avis.

PS : si tu es un visiteur habitué et un lecteur attentif, tu auras remarqué que je n’ai pas fourni de taux d’adverbes de référence. Hélas, je n’en ai pas trouvé malgré mes recherches. Il est possible que ce soit lié à la difficulté de distinguer les adverbes en -ment des autres (les adverbes englobent un grand nombre de mots, et les logiciels d’écriture comptent tout sans discernement). Si jamais tu as des chiffres et des sources, ça m’intéresse.

Edit du 31/08/2017 : un grand merci à Chat Noir pour ses recherches et stats (cf. commentaires sous l’article) ! Son étude a ressorti les taux suivants pour deux œuvres de fantasy très différentes :
– 7% d’adverbes pour Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban de JK Rowling (0,7% d’adverbes en -ment) ;
– 5,4% d’adverbes pour La Horde du Contrevent de Alain Damasio (0,6% d’adverbes en -ment).

De ces données et de ma propre expérience, j’ai tendance à penser que :
– entre 7 et 8% d’adverbes, tu te trouves dans un taux raisonnable ;
– que si tu peux descendre sous les 6%, ce n’en est que mieux ;
– qu’au-delà de 10%, il est sans doute nécessaire de te poser la question sur ta façon d’employer les adverbes, et de faire quelques efforts pour en réduire la fréquence dans tes textes.



« Cela me rappelle le bon vieux temps. Pas de taux d’alcoolémie officiel…
— Et il se passait quoi ?
— Ben… on picolait. »