La compétence des personnages

« Tu es compétent en quoi, toi ?
— En introduction.
— …
— Non ? »


Dans l’un de ses cours d’écriture créative, l’auteur de fantasy Brandon Sanderson rappelle qu’un bon protagoniste répond le plus souvent à au moins deux des trois points ci-dessous :
1) c’est quelqu’un qu’on apprécie, voire qu’on aime (c’est « quelqu’un de bien »).
2) c’est un personnage actif (ses décisions et ses actions impactent l’histoire, il est le moteur de l’intrigue).
3) il est compétent dans au moins un domaine d’activité (il est doué et capable sur ce sujet précis).

Sur ce blog, nous avons déjà abordé le premier point à de nombreuses reprises (ICI ou encore ). Nous avons aussi expliqué comment faire pour qu’un personnage ne soit pas passif. Mais nous avons peu parlé de compétence.

Compétent pourquoi ?

Dans la vie, quelqu’un d’incompétent est qualifié de « bon à rien » et provoque autour de lui une réaction de mépris et de rejet. Il en va de même pour un personnage de fiction : si le personnage ne semble pas doué, il risque fort de ne pas remporter l’adhésion du public, ou – pire – d’inspirer la pitié.

Même s’il n’est pas « nul », un personnage incompétent paraît fade. Beaucoup d’auteurs novices veulent que leur héros soit une personne « normale », et font ainsi l’erreur de choisir un protagoniste banal, sans défaut ni sans talent particulier. Or, un personnage se construit en creux : sans haut et sans bas, il est plat.

Dans une soirée, qui attire les regards ? Celui qui joue de la guitare, danse super bien, sait jongler, gère avec brio la table de mixage, raconte des blagues hilarantes, ou encore a préparé ce succulent repas.

Quelqu’un de très compétent sur un sujet donné – même s’il est antipathique – inspire au moins une chose : le respect. Et ça, c’est définitivement un élément utile à tout personnage. Tout le monde peut faire avec un peu de respect.

Compétent sur quoi ?

L’auteur dispose d’un très large choix pour attribuer des compétences à son personnage. L’important, c’est que le personnage soit capable de réaliser des trucs cool (sous-entendu : que le lecteur aimerait bien être capable de maîtriser lui-même). Si il est vraiment bon dans ce qu’il fait, il peut presque s’agir de n’importe quoi.

Il est intéressant de noter que le personnage n’a pas forcément besoin d’être compétent sur un sujet central de l’histoire : si c’est un récit de guerre, il n’a pas besoin d’être un bon combattant, par exemple. Pour ton histoire, tu peux vouloir justement qu’il ne soit pas compétent sur ce thème (soit parce que tu souhaites qu’il acquiert cette compétence via l’histoire, soit parce que tu ne souhaites pas qu’il développe ce sujet). Néanmoins, lui adjoindre un autre talent – montrer qu’il est doué en quelque chose d’autre – aura toujours une conséquence très positive sur son image.

Ex : imagine que pour ton récit de guerre, tu souhaites un protagoniste incompétent en combat. Il peut ne pas aimer ça, ne pas savoir faire, voire même devenir un poids pour son escouade. Mais tu peux en faire un cuisinier talentueux, si compétent en vérité qu’il améliore le quotidien de ses frères d’armes le soir quand vient l’heure de la soupe.

Le montrer, et le montrer vite

Comme mentionné plus haut, montrer la compétence du personnage permet de créer pour lui du respect, et cela concoure à l’intérêt et l’attachement qu’éprouvera le lecteur. Il vaut donc mieux le faire au plus tôt.

Ex : les scènes d’ouverture des films James Bond servent en partie à cela, et mettent en exergue l’extrême compétence de l’agent 007.

Comme d’habitude, il vaut mieux montrer la compétence du personnage que se contenter de le raconter : dire qu’un personnage policier est un bon flic, c’est bien ; le montrer gérer une situation difficile sur le terrain avec brio, c’est mieux.

Attention : ce n’est pas aussi facile qu’on le croit, en partie parce que les débuts de récits confrontent souvent le protagoniste à ses premières difficultés ou de solides obstacles. Or, si la première scène montre le héros échouer sur un sujet en lien avec sa compétence, on obtient le résultat inverse de celui recherché.

Ex : si ton personnage de flic se plante dans ses déductions ou ses actions lors du premier chapitre (pour les besoins de ton intrigue), tu auras beau souligner ses excellents états de service autant que tu voudras : le lecteur retiendra qu’il n’est pas si doué, et pourrait penser que le personnage ne mérite pas sa bonne réputation.

Quelques pistes :

  • faire en sorte que les difficultés rencontrées n’aient pas de rapport direct avec la compétence du personnage ;

Ex : dans la série La Voie des Rois de Brandon Sanderson, Shallan est une dessinatrice de grand talent, particulièrement douée. Mais au début du récit, alors qu’elle voudrait devenir l’apprentie de la réputée Jannah (un objectif qui n’a rien à voir avec son don pour le dessin), elle peine à convaincre cette dernière parce que ses connaissances de base en histoire ou en philosophie sont trop faibles.

  • faire en sorte que ce soit justement la grande compétence du personnage qui lui attire des ennuis.

Ex : toujours dans la série La Voie des Rois de Brandon Sanderson, Kaladin est un soldat très compétent. Si doué, même, qu’il sort victorieux d’un combat qu’il n’aurait jamais dû remporter. C’est alors le début de ses tourments…

La compétence, ce n’est pas que pour les héros

Cette réflexion sur la compétence est intéressante à mener sur la plupart des personnages du récit. Elle requiert même une attention particulière pour l’adversaire du protagoniste, qui a absolument besoin d’être compétent dans sa lutte contre le héros (sinon, il n’y a pas de tension et l’antagoniste ne peut pas faire correctement son job).

Le listing en trois points mentionné dans le cours de Sanderson est un triptyque facile à garder en tête et à évaluer pour l’ensemble des personnages majeurs de ton roman. S’il n’est pas forcément souhaitable que tous les personnages complètent les trois points, t’assurer qu’ils en valident au moins deux peut devenir une bonne habitude à prendre. N’hésite pas à rendre tes personnages compétents : tu n’as jamais rien à y perdre.

Quant aux personnages « bons à rien », à part dans le registre humoristique, satirique ou potache, tu ferais sans doute mieux de les éviter dans les rôles principaux de ton récit.

M’enfin, ce n’est que mon avis.


« Et en conclusion, tu te défends ?
— Seulement si on m’attaque. » 


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6 réflexions sur “La compétence des personnages

  1. C’est très intéressant, je crois que je n’avais pas envisagé la question sous cet angle.

    Mais maintenant que, grâce à toi, je le fais, il me semble aussi judicieux de garder à l’œil les personnages qui sont présentés comme les plus compétents dans leur domaine: voilà des figures qu’on croise dans beaucoup de romans de fantasy ou de science-fiction aux accents randiens ou simplement écrits par des auteurs nourris à Akira Toriyama. Ce genre de protagoniste, si l’on n’y prend pas garde, risque de mener à des situations stériles.

    Aimé par 2 personnes

    1. Tu fais bien d’en parler, car j’ai oublié de le faire. En effet, si certains héros souffrent d’incompétence, certains auteurs tombent dans l’excès inverse avec des personnages qui sont « les meilleurs du monde ». Premièrement, en terme d’image auprès du lecteur, ce n’est pas très efficace (c’est trop, au lieu de respect ça entraîne la suspicion ou l’agacement). Secondement, comme tu le soulignes, ça peut bloquer l’intrigue. Troisièmement, enfin et surtout, ce n’est pas nécessaire (c’est plus un trip d’égo de l’auteur, c’est rarement justifié par l’histoire).

      Aimé par 2 personnes

  2. J’aime beaucoup ce sujet. Je ne sais plus dans quel livre de conseils d’écriture il était abordé (il me semble que l’auteur évoquait la première scène des « Piliers de la Terre » en montrant le héros à l’ouvrage pour illustrer son talent de maçon), mais ça m’avait déjà marquée à l’époque et c’est une chose sur laquelle j’essaie de m’améliorer. Pas si évident que ça, surtout quand on veut rester crédible et ne pas passer du côté obscur des Mary-Sues !

    Aimé par 2 personnes

    1. La crédibilité ou la peur d’en faire trop doivent inciter à la vigilance, en effet, mais :
      1) un personnage sans talent est probablement pire que tout ;
      2) le risque est faible d’aller trop loin tant qu’on se concentre sur un ou deux talents seulement, et qu’on s’assure que le personnage dispose aussi de points faibles. Il est à noter que le talent choisi pour le personnage n’a pas besoin d’être « puissant » ou « important » dans l’histoire : il a juste besoin d’être sympathique et de donner envie, afin de provoquer le respect du lecteur (voire des autres personnages).
      M’enfin, ce n’est que mon avis 🙂

      Aimé par 2 personnes

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