[EXTRAIT] Le Goût de l’Immortalité / Catherine Dufour

Vous savez que j’ai eu mon petit succès comme auteur de fresques d’appartements. Mes paysages 3d se sont bien vendus, particulièrement la série « variations polynésiennes pour un lagon et deux motu ». Sur le Réseau, s’il y a une question que j’ai entendue encore plus souvent que « C’est à vous, ce bel avatar ? », c’est « Mais pourquoi la polynésie ? ». On me la pose toujours. J’ai pourtant donné la réponse dans une interview publiée il y a une centaine d’années par la défunte boucle uskr’du. Cet article d’à peine mille signes angliques est disponible chez xiaomao, si ça vous intéresse, mais je peux vous le résumer en une seule phrase : le rêve naît naturellement du dépaysement. Ou, si vous préférez : une bonne histoire naît d’un bon conflit d’atmosphères.

Imaginez un Jardin, avec des Tilleuls et des fontaines, au fond duquel passe une femme désuète, de ce genre qui porte un chignon lisse piqué d’une épingle d’argent et ne fait jamais rien d’autre que de marcher à petits pas et repeindre ses sourcils d’un air sérieux. Considérez ensuite n’importe quel port rongé par le sel et le vent, résonnant de cris, du bruit des machines et du roulement de mille plantes de pieds courant à l’ombre des grands navires après un travail, un bordel, une bagarre ou une friture d’Algues. Vous pouvez ajouter une odeur de Jasmin au premier décor et une odeur d’iode à l’autre, vous mourrez d’ennui dans les deux. La femme se promène, se farde et bâille, les marins jouent, boivent et crachent. Maintenant, prélevez au pinceau la délicate jouvencelle du premier monde et déposez-la dans le second. Laissez-la grelotter ne serait-ce qu’une minute sur un môle trempé d’embruns, à trois pas d’un débit de Saké ou de l’aile tronquée d’un navire à quai, je vous promets que vous n’aurez pas à attendre longtemps que l’action commence. Ou bien faites entrer dans le Jardin aux Tilleuls un marin sec de soif, fou de faim, puant le Kelp et le métal bouillant, vous aurez bientôt des anecdotes amusantes à raconter. Vous pouvez aussi éparpiller de coûteuses Fleurs de Tilleul sur le quai misérable, pour voir, ou verser du Saké dans les fontaines, vous voilà paré contre l’ennui. Créer une histoire, c’est opposer des atmosphères. Raison pour laquelle j’ai incrusté d’immenses ruines nigérianes ou écossaises au cœur de lagons polynésiens, avec le succès que vous savez. On ne s’en lasse jamais : ces éléments hétérogènes produisent du rêve par simple friction.

Le Goût de l’Immortalité (extrait) / Catherine Dufour


[Que sont les articles « Extraits » ? C’est expliqué ICI]

Ressenti personnel

Alors qu’il était prêt et planifié il y a des semaines, WordPress m’a mangé cet article (sic !). J’ai néanmoins repris le clavier et recopié une nouvelle fois cet extrait, un passage qui m’a tant marqué lors de la lecture de cet ouvrage que je suis directement allé le rechercher dès que j’ai décidé de te parler de Catherine Dufour.

Parce que Catherine Dufour, c’est une autrice qui a marqué la SF française de plusieurs textes flamboyants. Le Goût de l’Immortalité (2005) est tout de même Prix Bob-Morane 2006, prix Rosny aîné 2006, prix du Lundi 2006 et grand prix de l’Imaginaire 2007. Et, dans le même univers mais un format très différent, j’adore encore plus l’excellent Outrage et rébellion (2009).

Pourquoi t’ai-je cité ce passage ? D’abord parce qu’il est un bon exemple du style Dufour, mais surtout parce que je sais que beaucoup d’auteurs passent par ici et que ce texte explique une vérité fondamentale sur l’écriture elle-même. C’est grâce à ce court passage que j’ai mémorisé cette belle et simple leçon :

Une bonne histoire naît d’un bon conflit d’atmosphères.

La démonstration est limpide, et c’est bien ce que fera Catherine Dufour dans l’ensemble de son roman : elle frottera l’une contre l’autre la vie et la mort, mixera la science génétique et la sorcellerie vaudou, opposera un monde souterrain (misérable où la vie ne tient qu’à un fil) à de hautes tours (luxueuses, et gages d’immortalité).

Je ne résiste pas à glisser ici un autre extrait, alors que la narratrice évoque à son interlocuteur le récit à venir :

J’hésite sur la forme. Quant au fond, je peux déjà vous promettre de l’enfant mort, de la femme étranglée, de l’homme assassiné et de la veuve inconsolable, des cadavres en morceaux, divers poisons, d’horribles trafics humains, une épidémie sanglante, des spectres et des sorcières, plus une quête sans espoir, une putain, deux guerriers magnifiques dont un démon nymphomane et une… non, deux belles amitiés brisées par un sort funeste, comme si le sort pouvait être autre chose. À défaut de style, j’ai au moins une histoire. En revanche, n’attendez pas une fin édifiante. N’attendez pas non plus, de ma part, ni sincérité, ni impartialité : après tout, j’ai quand même tué ma mère.
Ce n’est pas un sujet qui peut se passer de mensonges.

Un modèle de récit à la première personne

Puisque l’idée de cette série d’articles est de reboucler sur des thèmes que nous avons déjà vu sur ce blog, je pense que ce roman est un excellent exemple à suivre pour qui souhaite écrire à la première personne.

Dès le début du roman, il est clairement formalisé que la narratrice s’adresse à un interlocuteur qu’elle connaît et avec lequel elle a déjà l’habitude d’échanger. Cela donne une impression de complicité et de véracité. On comprend sans ambiguïté qu’elle va lui raconter son histoire pour une raison bien précise. Catherine Dufour esquive ainsi l’écueil fréquent de ces récits à la première personne qui ne s’adressent à personne et n’ont aucun but. Celui-ci en a deux : un officiel, clair dès le départ ; un second officieux, qu’on ne découvre et comprend qu’à la fin. La narratrice a un objectif clair, et ne fait pas son récit à la légère.

Que ressentons-nous, à la lecture ? Un fort sentiment de « vrai », de témoignage tangible et de proximité. Le premier paragraphe de l’extrait, si l’on s’y attarde, a tous les accents d’un véritable message transmis d’une personne à une autre via internet. L’usage régulier du vouvoiement aide le lecteur à s’identifier en tant que destinataire. Mais surtout, même si le lecteur ne connaît pas certains termes, la narratrice part du principe que son interlocuteur les maîtrise, lui, et ne s’étend pas sur des explications d’exposition qui sonneraient faux.

Ex : « Cet article d’à peine mille signes angliques est disponible chez xiaomao, si ça vous intéresse ». Nous ne savons pas ce qu’est xiaomao, mais la tournure de phrase prend pour acquis que la personne à qui le texte s’adresse le sait très bien. Le contexte nous fournit assez d’élément pour que le manque de connaissance ne soit pas bloquant.

Cela se retrouve en permanence dans le livre : une scission entre de nombreux éléments que la narratrice n’explique pas (car éléments du quotidien supposés connus du destinataire), et des informations secrètes qu’elle lui révèle peu à peu par son récit.

Rédiger une histoire à la première personne est un exercice qui comporte bien des pièges. Par exemple, il limite en général le récit au point de vue du narrateur. Si tu lis ce roman, tu verras à quel point Catherine Dufour se sort avec brio de cette limitation. Si la narratrice nous parle bien d’elle-même, elle évoquera aussi d’autres destins de personnages : l’un parce qu’elle l’a espionné de façon consciencieuse via le réseau et a reconstitué ses faits et gestes ; l’autre via un récit de seconde main qu’on lui a rapporté, avec les trous et les suppositions qui rendent le tout crédible et réel.

L’ensemble donne au lecteur l’illusion d’être intégré dans l’univers. Nous avons l’impression de lire un message privé sur un forum du réseau ou via une sorte d’email futuriste. Un tableau brossé depuis un futur fourmillant et vivant.

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Et toi, que t’évoque cet extrait ? Qu’as-tu à dire sur ce passage ?
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