Règle Pixar [13] : L’opinion des personnages

Give your characters opinions. Passive/malleable might seem likable to you as you write, but it’s poison to the audience.

Donne des opinions à tes personnages. Des personnages passifs ou malléables peuvent te sembler préférables et pratiques en tant qu’auteur, mais pour ton lecteur ce sont des plaies.


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Ce conseil Pixar revient sur le sentier du storytelling pur et dur, avec un conseil simple et bien connu, hélas souvent oublié.

Il rappelle que les personnages (TOUS les personnages) devraient être dotés d’opinions claires.

Une opinion sur quoi ? Une opinion pour quoi faire ?
Passons cela en revue.

Une opinion sur quoi ?

J’ai envie de répondre en deux fois.

Premièrement, j’ai envie de dire que le plus important lorsque tu crées un personnage est de définir ce qu’il pense du thème que tu abordes dans ton histoire. Imagine que ton récit parle de racisme : tu devrais dès le début te poser la question – pour CHAQUE personnage – de sa relation au thème. Est-il lui-même raciste ? En a-t-il conscience ? En est-il victime ? Etc. Si tu disposes d’un thème dans ton histoire, il est capital que tu définisses au plus tôt les opinions de chaque personnage sur ce thème… tout simplement parce que l’histoire va parler de cela, et qu’un personnage qui n’a pas d’opinion sur le sujet ne te servira à rien dans le développement de ton récit. Comment développer un débat moral avec des personnages sans opinions ?

Exemple : le film Tootsie est bâti sur un débat moral clair, à savoir la façon dont un homme doit se comporter avec les femmes. Mais il n’y a pas que le protagoniste Michael qui alimente ce débat, car tous les personnages (hommes comme femmes) représentent une déclinaison du thème et expriment des opinions différentes sur ce sujet central.

Secondement, je pense qu’un personnage devrait avoir des opinions… sur tout. Je veux dire : il suffit de faire un tour sur les réseaux sociaux pour se rendre compte que tout le monde a un avis sur tout (y compris « ce sujet ne m’intéresse pas et je n’y connais rien »). Le but n’est pas d’avoir des personnages qui parlent de tout à tort et à travers ; l’intérêt est d’éviter d’avoir des personnages qui n’ont rien à dire, aucune position à défendre, aucun intérêt à l’action. Tu sais, ces gens qui, quand tu veux aller au resto, te disent : « on va où tu veux, je n’ai aucune préférence, je te suis. » Ils sont pénibles, pas vrai ? Eh bien en fiction c’est pareil : les personnages qui ne font que suivre sans jamais donner leur avis sont simplement irritants. Tu as le droit de créer un personnage qui n’ose pas exprimer ses opinions ; mais ce n’est pas pour cela qu’il ne doit pas en avoir.

Note : ce risque est d’autant plus prégnant sur les alliés des personnages principaux (alliés du héros et de l’adversaire). On les oublie facilement, or leur opinion compte aussi ! Ce n’est pas parce qu’un ami du héros lui est fidèle qu’il est toujours d’accord avec lui. Même un personnage aussi loyal que Sam peut s’opposer à Frodon.

Exemple : dans le film d’animation Les Indestructibles, Mirage est l’alliée de l’adversaire, mais elle réalise elle-même en cours d’histoire que leurs opinions divergent.

Nos opinions, nos valeurs, nos croyances, nos goûts et préférences : ce sont ces éléments qui définissent notre personnalité, qui nous sommes. Un personnage qui n’a rien de tout cela est une coquille vide. Donc à chaque scène, pour chaque conflit de ton histoire, demande-toi quel est l’avis de chaque personnage présent, et fais en sorte que chacun agisse en fonction.

Les opinions, outils narratifs

Nos opinions, nos valeurs, nos croyances, nos goûts et préférences : ils définissent ce que nous sommes, mais sont aussi la plus puissante source de conflit qui existe au monde. Quasiment tous les conflits reposent sur des divergences d’opinions. Cela signifie que les opinions de tes personnages représentent ton outil narratif le plus important.

Les conflits font l’histoire, et les opinions d’un personnage vont le pousser à prendre parti, pour un camps ou un autre.

Exemple : dans le film La communauté de l’anneau, le Conseil d’Elron réunit tout un tas de personnages qui ont un même but (vaincre Sauron) mais qui ont un avis différent sur la façon d’utiliser l’anneau unique. Aragorn suit Frodon par honneur et sens du devoir ; les elfes comprennent mieux que les autres la menace absolue que représente Sauron ; les nains n’ont pas l’air de prendre le danger au sérieux, mais suivent le mouvement pour ne pas perdre la face devant les elfes ; quant à Boromir, son désaccord est palpable et préfigure des conflits à venir…

Un personnage sans opinion est un personnage neutre. Cela peut sembler pratique à un auteur : cela laisse des portes ouvertes à la narration, et l’auteur se dit que ce personnage pourra basculer dans un camps ou un autre selon les besoins du scénario. Si le personnage est un peu flou, ne veut rien de spécial, n’est pas motivé par des valeurs fortes, l’auteur se dit qu’il peut s’en servir tantôt pour aider le héros, tantôt pour lui mettre des bâtons dans les roues. Surtout, il se dit qu’il peut le laisser de côté quand il n’en a pas besoin. Hélas pour l’auteur, cela ne fonctionne pas : ces personnages deviennent vite insupportables car le lecteur ne les comprends pas. Ils apparaissent comme incohérents, mal construits, ou carrément comme des marionnettes entre les mains de l’auteur (une marionnette aux fils grossiers).

Exemple : pour poursuivre sur le l’exemple du Seigneur des anneaux, même les amis hobbits de Frodon ne le suivent pas pour les mêmes raisons. Sam n’a pas les mêmes opinions et valeurs que Merry et Pippin…

Mais surtout, des personnages sans opinion rendent tes conflits artificiels ! S’ils sonnent faux, ne cherche pas bien loin : neuf fois sur dix, ça vient de là. Si tes personnages n’ont pas de réelles opinions, celles-ci ne peuvent pas entrer en conflit. Les auteurs en sont alors réduits à créer des disputes ou des batailles qui manquent de sens. Les personnages haussent le ton, en viennent aux mains, mais tout sonne creux. Le lecteur ne comprend pas vraiment pourquoi les personnages se dressent les uns contre les autres ou agissent de telle ou telle façon.

Exemple : dans StarWars épisode 8 Les derniers Jedi, l’opposition entre Poe et l’Amiral Holdo atteint des extrêmes absurdes. Leur désaccord ne repose sur rien de concret, et leur conflit est forcé par les scénaristes. Ces deux personnages sont très semblables et ont, au fond, les mêmes opinions. Tout n’est en fait qu’un énorme malentendu, et il aurait suffit que l’Amiral Holdo expose son plan à son subalterne pour désamorcer tout ça…

N’aie pas peur d’attribuer des opinions claires à tes personnages (TOUS tes personnages). Si tu fais en sorte de les varier, tu t’ouvriras naturellement le champ des possibles. Tes dialogues sonneront plus justes car les arguments seront prononcés de façon convaincantes ; tes conflits noueront les tripes car ils auront du sens ; tes personnages seront compréhensibles et tu faciliteras l’identification, car nous comprendrons ce qui les anime.

M’enfin, ce n’est que mon avis…


« Quelle est ton opinion sur cet article ?
— Euh… je n’en ai pas vraiment.
— T’es vraiment chiant, tu sais ? »

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9 réflexions sur “Règle Pixar [13] : L’opinion des personnages

  1. Très complet et très convaincant, c’est excellent.

    Je ne suis pas d’accord avec ton exemple Star Wars cela dit: ces deux personnages ont un désaccord fondamental, qui les empêche précisément de se parler. L’un estime que les personnes d’exception n’ont pas à rendre de comptes, l’autre ne croit pas aux personnes d’exception. C’est d’ailleurs articulé avec le thème du film. C’est une très bonne illustration des principes que tu énonces ici, je trouve.

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    1. Très jolie formule, mais c’est du « raconté ». Ce que le film « montre », c’est Holdo ayant un plan mais estimant qu’elle n’a pas à rendre de comptes à qui que ce soit. Ils agissent exactement de la même façon l’un avec l’autre (ils me font penser à ces duos de personnages qui se détestent parce qu’ils se ressemblent trop).
      😉
      J’ai eu tort de piocher mon exemple dans un film si controversé, et nous pourrions polémiquer des heures sans rien résoudre. Ce qu’on peut retirer de cette divergence, c’est que non seulement il est important de donner des opinions aux personnages, mais en plus il faut les dépeindre avec clarté au lecteur, au risque que les actes ne paraissent pas cohérents avec les pensées (encore cette histoire de montrer/raconter).

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  2. Je suis d’accord avec l’idée qu’il faut faire attention en tant qu’auteur à ne pas modeler nos personnages jusqu’à en faire des coquilles vides pour qu’ils répondent à nos propres besoins et portent tous unanimement les valeurs que nous souhaitons défendre.

    Par contre, je voulais apporter une précision sur l’idée de neutralité. En effet, ce n’est pas parce qu’une personne n’a pas d’avis sur un sujet qu’elle n’en a sur aucun. Et un personnage secondaire n’est selon moi pas toujours obligé d’avoir un avis tranché sur un sujet important pour le héros. Ça ne veut pas dire que ses propres opinions n’auront jamais d’impact ou ne créeront jamais de conflit. Peut-être que celui qui n’a pas d’avis sur les restos, parce qu’il mange de tout, pourra un jour refuser d’entrer dans l’un d’eux parce qu’il est fréquenté par telle autre personne. Vous n’y mettez pas la même priorité, mais les deux arguments sont valables.

    En général, je pense qu’il faut faire attention à ce que l’on entend par une opinion ou un personnage neutre, surtout si on rattache cette valeur à la malléabilité ou l’inconstance. Je ne sais pas si tu connais les jeux de type Dungeons&Dragons, mais les personnages neutres ont des opinions. Parce qu’elles ne sont pas directement liées à celles du protagoniste, elles apparaissent comme secondaires, jusqu’à un point de rupture qui matérialise le conflit. Ces personnages jusqu’à lors suiveurs peuvent pencher aussi bien d’un côté que de l’autre, suivant les événements ou les arguments du protagoniste, et ils rappellent qu’un débat ne se basent pas forcément sur un seul sujet/une seule opposition de valeurs, car nous n’accordons pas tous la priorité aux mêmes choses (mais à un moment, les différentes priorités peuvent se rejoindre).

    Par exemple, un druide qui est pour l’équilibre naturel peut très bien aider le héros à sauver sa forêt (adhésion) avant de devenir son ennemi si celui-ci permet à une population de vivre dans cette même forêt (opposition). Si le héros parle de sauver la vie des gens, le druide n’entend pas, car cela n’entre pas en écho avec ses valeurs (opposition). Si le héros dit que les gens peuvent entretenir la forêt, ça rejoint son idée de maintien de l’équilibre (adhésion). Ce n’est pas incohérent, ce sont les croyances du personnage ; si pour maintenir l’équilibre, il doit tuer des gens, il le fera. Le reste du temps, il peut parfaitement suivre le héros qui sauve l’humanité si cela n’a pas de lien direct avec ses idéaux. Ainsi, ce que l’on prend pour de la malléabilité ou de l’inconstance (adhésion, puis opposition, puis adhésion…) est une façon de faire concorder ou non des opinions prioritaires différentes (ici, le druide veut l’équilibre, alors que le héros veut sauver la population).

    Dans un roman, on ne peut pas toujours voir les possibilités d’argumentation et leur potentiel impact, et pour ne pas lasser le lecteur dans un échange qui prendrait trois plombes à arriver au même point, l’auteur estime sûrement que le protagoniste use des bons arguments pour convaincre les personnages « neutres » (avec des opinions en lien indirect avec le sujet). Dans le cas de l’ami du héros, ce n’est pas forcément incohérent puisqu’ils se connaissent et donc que le héros sait probablement quels arguments parviendront à convaincre son ami (parfois même avant que celui-ci se mette à douter). Bien entendu, il est important d’avoir donné des indices sur cet état de connivence et sur les opinions secondaires des personnages, afin de gommer l’impression que tout se passe bien parce que l’auteur le veut ainsi (alors que non, le protagoniste a juste appris à connaître les autres).

    De même, dire « je comprends untel » ou user d’argument pour convaincre quelqu’un ne veut pas forcément dire qu’on est « d’accord » avec cette personne ou ces arguments. Donc, un protagoniste peut utiliser des opinions qui ne sont pas siennes s’il sait que cela peut faire pencher la balance en sa faveur (ou pour soutenir un autre). Et cela, sans que ce soit toujours un mensonge. On peut comprendre les opinions prioritaires d’un autre sans pour autant y accorder la même importance. Cela n’empêche pas de chercher à le convaincre en s’adaptant à sa façon de voir les choses (typiquement, l’argumentation que l’on tient auprès des enfants). Mais encore une fois, dans le cadre d’un roman, il revient à l’auteur de faire comprendre cela au lecteur et de ne pas considérer cette façon de convaincre comme un acquis compris de tous. Il faut que ce soit expliqué afin qu’on ne se dise pas que le personnage change d’avis comme de chemise.

    Dans tous les cas, je préfère quand il y a des conflits entre personnages. Cela ne doit pas forcément aboutir à la rupture, mais je trouve plus réaliste de voir deux amis qui se disputent parfois sur une façon de faire les choses, mais qui poursuivent quand même la route ensemble. Parce que c’est ça aussi, la vie. 😉

    Voilà, c’était mon gros pavé du jour. ^^

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ce très long commentaire. Il apporte des exemples complémentaires qui éclaireront sans doute les lecteurs.
      Je suis tout à fait d’accord avec tout ça ! Être « neutre » dans un conflit, ce n’est pas être « sans opinion » : c’est un choix, qui repose sur des éléments concrets.
      Donc pour résumer : vos personnages ne devraient pas être « sans opinion », mais cela ne les empêche pas d’être neutres sur certains sujets (dans tous les cas, expliquez-nous leurs positions !).
      😊

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  3. Merci pour cet article ! Je suis convaincue de l’importance de l’opinion des personnages, surtout à cause de leur effet sur le thème du roman. J’ajouterai qu’il est aussi important que les personnages aient des opinions « réalistes » et fondées sur leur expérience, éducation, etc, pour ne pas tomber dans la caricature, notamment du côté des antagonistes… C’est facile de mettre des opinions et des arguments simplistes dans la bouche d’un antagoniste pour prouver l’opinion contraire, mais l’histoire peut y perdre et le lecteur aura l’impression d’être manipulé.

    Aimé par 1 personne

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