Être un bon bêta-lecteur

« Je me demande si je suis un bon bêta-lecteur.
— Un bon lecteur, je ne sais pas. Mais… »


Dans l’article Réussir sa phase de bêta-lecture, je donnais des conseils aux auteurs pour organiser la bêta-lecture de leurs livres et en tirer le meilleur parti. Mais sur mon dernier roman, via les messages de mes relecteurs, j’ai réalisé à quel point les personnes doutent de ce qu’elles sont censées dire et de comment elles doivent le faire. Comme je passe moi-même beaucoup de temps en bêta-lecture pour d’autres comparses auteurs, j’ai appris deux ou trois trucs sur le sujet. Voici ce que j’en ai retiré.

Les bêta-lecteurs ont souvent peur :
1) de mal faire (à savoir faire remonter des problèmes qui n’en sont pas et ainsi faire perdre leur temps à l’auteur) ;
2) de blesser l’auteur via leurs critiques.

Voici de quoi esquiver ces deux écueils tout en étant utiles.

Le fond

De quoi a besoin l’auteur pour avancer ? Quelles remarques lui seront utiles ou ne le seront pas ? De mon point de vue, tout ce qui trouble ta lecture lui est utile, c’est-à-dire toutes les pensées parasites qui te passent par la tête pendant que tu as le livre en main.

Lorsqu’on lit , on ne devrait pas voir le temps passer, et on ne devrait penser à rien : plongé dans l’histoire, nous sommes censés dévorer les lignes sans s’arrêter, uniquement concentrés sur l’histoire. Telle est la lecture idéale. Il se trouve que créer l’illusion de fiction et la maintenir fluide toute la durée du livre, c’est justement le job principal d’un auteur. Donc, dès que ton esprit bute sur quelque chose et que tu as une pensée qui sursaute, tu devrais t’arrêter et la noter. De nombreux écueils peuvent venir perturber le fil de ta lecture :

– Si tu trouves une coquille d’orthographe, de grammaire, de typo ;
– Si tu es obligé de relire deux fois le même passage, si tu n’as pas bien compris ce qu’il se passe, si tu ne sais pas qui parle dans un dialogue ou  qui agit dans une scène d’action ;
– Si un évènement ou un personnage te semble incohérent ou illogique ;
– Si tu bailles, si tu as lu un ou plusieurs paragraphes en diagonale, si tu as fermé le livre pour faire autre chose parce que tu t’ennuyais, si cela fait trois jours que le livre est posé sur ta table de nuit sans que tu ne l’ais ouvert alors que tu avais le temps de lire.

Ces éléments sont ton ressenti. Ce n’est pas juste ou faux, bon ou mauvais : c’est juste le résultat de ton expérience de lecture. C’est de cela dont l’auteur a besoin.

« Oui, mais ce n’est peut-être pas la faute du livre, j’étais peut-être fatigué ce jour-là, je n’étais pas dans le bon état d’esprit, ou je suis trop bête pour comprendre. »

J’en ai connu, des auteurs peu sûrs d’eux, mais certains bêta-lecteurs battent tous les records. Ils sont tellement terrifiés à l’idée de signaler de fausses erreurs que s’ils détectent un problème, ils considèrent d’emblée qu’il vient d’eux et non du livre.

Je vais te dire une chose : je ne sais pas. Je ne sais pas si ta remarque est pertinente, si elle vient du livre, si elle vient de toi. Peu importe. On s’en fiche. Tu participes à la bêta-lecture pour fournir ton ressenti de lecture, alors donne ton ressenti de lecture. Exprime seulement comment ta lecture s’est déroulée. Laisse donc l’auteur faire le tri et juger lui-même de l’utilité de tes retours.

De mon point de vue d’auteur, une bonne histoire est un cours d’eau lisse au débit régulier. Elle doit couler toute seule, même si tu es fatigué, malade ou pas très malin. Si tu peines à en suivre le fil, c’est que le récit est trop pâteux ou qu’il y a trop de cailloux au fond du lit.

La forme

Recevoir une critique est une torture pour un auteur. Notre ego est énorme, boursouflé, et donc très (très) sensible. Si tu n’as pas envie de nous faire mal, quelques conseils peuvent t’aider à formuler tes remarques :

Rédige tes phrases à la première personne – Je te l’ai dit plus haut, tu es censé donner ton ressenti, donc rédige-le comme tel. Ne dis pas « le début est ennuyeux et la fin incompréhensible », dis « je me suis ennuyé au début, et je n’ai pas compris la fin ». La première version sonne comme un jugement irréversible, alors que l’affirmation est discutable. La seconde version n’est que l’énoncé d’un fait que l’auteur ne peut contredire : c’est juste ce que tu as ressenti.

Soit spécifique et donne des exemples – Ne dis pas « Les personnages sont incohérents » mais nomme celui qui t’a gêné en particulier. Ne te contente pas de dire « Le personnage de Selim est incohérent ». Montre ce que tu lui reproches. Exemple : « Au chapitre deux, Selim clame haut et fort qu’il n’aime pas se battre, mais dès le chapitre trois il se lance au combat alors qu’il n’est pas obligé, j’ai trouvé cela illogique. » Cela fonctionne pour tout : si tu trouves que l’auteur utilise trop d’adverbes, sélectionne-lui un passage typique où ils sont surabondants. Si tu trouves un chapitre trop long, souligne-lui la différence de taille par rapport à celui d’avant et celui d’après. Etc.

Anecdote personnelle : sur le roman La colère d’une mère, j’ai eu deux retours de bêta-lecture déroutants. Le premier me reprochait des personnages secondaires trop peu approfondis, alors que le second me reprochait des personnages secondaires trop détaillés. C’est le genre de remarque qui peut rendre un auteur fou, mais j’ai mené l’enquête en posant des questions complémentaires. Au final, chacun des bêta-lecteurs avait formulé une remarque généraliste en parlant en fait d’un personnage secondaire spécifique différent : l’un était inutilement détaillé (ce qui laissait à entendre qu’il aurait un rôle important alors que non), tandis qu’un autre n’était qu’esquissé (alors que son rôle méritait mieux).

Ne fais pas de suggestions de changements – Même si tu es auteur toi-même (surtout si tu es auteur toi-même) ne propose pas d’axe d’amélioration. C’est exactement ce qu’on apprend lors d’une formation d’auditeur : souligne ce qui pour toi ne fonctionne pas, mais ne fournis pas de solution de ton cru. Cela vaut sur le fond comme sur la forme : si une phrase te semble maladroite, dis simplement que tu as été obligé de la relire deux fois pour la comprendre, ne la réécris pas à ta sauce ; si tu t’es ennuyé à la lecture d’un chapitre, ne suggère pas une péripétie de ton invention pour relancer l’intrigue.

Je n’ai jamais retrouvé le nom de l’auteur américain dont j’avais lu cette citation, mais en substance il disait : « Quand un lecteur te dit qu’il y a un problème, neuf fois sur dix il a raison ; quand il t’explique comment le résoudre, neuf fois sur dix il a tort. » (c’est tellement vrai…)

Anecdote personnelle : sur le roman Le déni du Maître-sève, une bêta-lectrice trouvait une scène imprécise et m’a expliqué comment je devais la réécrire pour qu’elle soit plus claire. Hélas, ma scène était si mal tournée que la lectrice l’avait carrément comprise à l’envers, et sa proposition était donc l’exact opposé de ce que je devais faire.

Tu n’es pas dans la tête de l’auteur, tu ne sais pas ce qu’il a voulu faire ou  dire. Tu n’as pas la vision d’ensemble : signale donc ce qui te gêne, mais ne pense pas pouvoir résoudre le problème mieux que lui.

Mea culpa : c’est un conseil vraiment important, et en tant qu’auteur je jette à la poubelle toutes les suggestions d’amélioration qu’on me fait (le plus souvent en poussant un long soupir théâtral). Pourtant, je dois confesser que je suis le premier à bafouer cette règle lorsque je bêta-lis, et je m’en excuse auprès des auteurs concernés. Je me soigne, et essaie désormais de ne proposer des choses que dans un cadre d’illustration de mon discours (en exemple, pour mieux expliquer ma remarque et mieux me faire comprendre).

Souligne aussi ce que tu as aimé – S’il est capital pour l’auteur de savoir ce qui ne marche pas dans son récit, il est tout aussi important dans cette phase de lui souligner ce qui a particulièrement bien fonctionné. Cela lui permettra 1) de ne pas toucher par mégarde à un passage qui fonctionne, 2) de prendre exemple et capitaliser sur ses qualités. Continue de respecter les règles ci-dessus (écris à la première personne, soit spécifique et précis), et indique ce que tu as aimé (ton personnage préféré, une scène qui t’a marqué, un passage vraiment bien tourné, un retournement de situation que tu n’avais pas vu venir). Par contre, n’invente pas des compliments : lancer des fleurs fantômes dans le but d’atténuer des critiques fait plus de mal que de bien. Si tu n’as vraiment rien apprécié, autant ne rien dire.

Dans tous les cas, n’oublie pas que c’est l’auteur qui t’a demandé ton aide. Il est demandeur de ton travail. Et ce dont il a besoin, c’est de voir remonter à la surface ce qui peut gêner la lecture. Donc ne te pose pas plus de questions que cela : lis, note ce qui t’a perturbé, dis-le de façon précise et claire. C’est long (donc merci à toi !) mais ce n’est pas plus compliqué que cela.

M’enfin, ce n’est que mon avis…


« Est-ce que ça existe les bêta-auteurs ?
— Je crois que j’en connais un… »

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15 réflexions sur “Être un bon bêta-lecteur

    1. Oui et non. Disons qu’il y a des avantages et des inconvénients. Après c’est surtout une histoire de personnalités et de relations. Quand tu connais les gens tu peux expliquer ce que tu attends d’eux (mes questionnaires guident beaucoup). Puis surtout le but est d’avoir PLUSIEURS relecteurs, et donc de mixer les profils.
      😊

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  1. Merci pour cet article; une belle synthèse du sujet. Il m’arrive aussi de proposer des solutions, mais, comme tu le dis, c’est davantage pour clarifier mon ressenti, et j’essaie de bien le souligner (je précise « par exemple, mais on peut imaginer autre chose » ou « je dis ça, mais tu verras, à toi de décider »). D’ailleurs, dans l’anecdote que tu donnes, même si la solution de ta bêta-lectrice était à côté de la plaque, c’est aussi ce qui t’a permis de réaliser à quel point ta scène prêtait à confusion…

    Même si je suis totalement d’accord sur le fait que le ressenti est toujours « vrai », au contraire du remède, il n’est pas toujours facile de l’exprimer clairement ou d’échapper aux généralités. Par exemple « ce passage va trop vite pour moi » : il est difficile d’en déduire à quel niveau, de quelle façon, pourquoi. Manifestement, ça se rapporte à des attentes que le ou la lecteur-ice avait et qui ont été déçues, donc autant les nommer : j’aurais aimé plus de développements à tel sujet, sentir davantage la progression de X ou Y, qu’on nous montre telle scène dont tu as fait l’ellipse, etc.

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    1. Sur le principe je comprends ta remarque, mais je me méfie beaucoup des « j’aurais aimé que » ou « j’aurais préféré que ». Je vais peut-être choquer mais… ce qu’aurait aimé le lecteur, on s’en fiche. Le but de l’auteur n’est pas d’être aimé, c’est d’être compris. C’est un peu comme si tu servais un plat de viande longuement cuisiné en demandant si c’est bon, et que le goûteur te répondait qu’il aurait préféré du poisson. Ce genre de remarque risque surtout de faire dévier l’auteur de son chemin. C’est hors sujet (à mon sens, mais évidemment ce n’est que mon avis 😉).
      Côté conseils, je préfère continuer à proner le « pas de suggestions ! » (même si rappelle que j’ai du mal à le respecter moi-même 😉).

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  2. Merci pour cet article ! J’ai fait appel pour la première fois à des bêta-lecteurs récemment (en majorité des proches et connaissances n’ayant pas spécialement d’expérience dans l’écriture). Je leur écrit un petit texte explicatif pour expliquer quel genre d’informations je souhaitais. Je trouve que c’est super important que les bêta-lecteurs sachent ce qu’on attend d’eux, sinon autant le lecteur que l’auteur perd son temps…
    Personnellement je n’ai pas déconseillé les suggestions de correction. Effectivement il y a peu de chances que je les utilise telles quelles, mais ça fournit à la fois une illustration de la critique du lecteur, et ça peut servir de base de brainstorming pour d’autres solutions plus personnelles, en tout cas ça reste de l’information supplémentaire. Et c’est facile de les ignorer si on considère que c’est vraiment une mauvaise idée (mais je comprends que ça puisse agacer^^).
    Et maintenant je vais retourner me flageller pour m’endurcir en attendant les retours de mes bêta-lecteurs… 🙂

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  3. Jusqu’ici je ne les ai jamais « interdites » non plus, malgré la gêne (on se dit toujours « on ne sait jamais »). À chaque auteur son expérience et ses préférences. Comme tu le dis, l’important est de guider ses bêta-lecteurs.
    😊

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  4. Bel article, mais il ne m’a pas vraiment ôté la pression que je me mets quand je béta-lis un texte… Et pourtant, Dieu sait que tu n’es pas du genre à te moquer, mais c’est compliqué (pour quelqu’un qui n’écrit pas) de devoir expliquer son ressenti par écrit. Peur de ne pas se faire comprendre surtout, ou de mal s’exprimer… En revanche, pas trop peur de blesser l’auteur 😀
    N’empêche, je ferais une bien piètre écrivaine… Heureusement que ça ne m’a jamais traversé l’esprit 😉

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    1. Ah, zut, je n’ai pas pas atteint mon objectif alors 😊 Pourtant, vraiment, tu ne devrais rien craindre, car tu ne peux pas « mal faire ». Ce n’est pas toujours facile de bien exprimer son ressenti, mais, hey, un mot après l’autre (et en les illustrant d’exemples) en général on y arrive 😉

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