Personnages et contradictions

« Ce que j’aime chez toi c’est que tu n’es jamais vulgaire.
— Ah bah putain, ça c’est bien vrai ! »


Quel que soit le sujet abordé, personne ne peut être défini selon des qualificatifs binaires, en mode « on-off » : intelligent/bête, radin/généreux, introverti/extraverti, courageux/lâche. Nous sommes tous l’un et l’autre, en alternance, en fonction des situations.

Oui, toi et moi, nous sommes pétris de contradictions : je refuse formellement de téléphoner au volant… et pourtant il peut m’arriver de décrocher ; je connais un écologiste convaincu qui roule au diesel et ne trie pas ses déchets ; ou une flippée de la sécurité et des libertés individuelles qui raconte 100% de sa vie sur les réseaux sociaux.

Des personnages en relief

Si tu souhaites créer un personnage avec des aspérités, que ton lecteur ait des « prises » sur lui, le jeu consiste à le définir par des tendances marquées, puis à en souligner les limites par des contradictions : le plus souvent, celles-ci se situent là où les traits du personnage entrent en conflit entre eux.

La série télévisée Scène de ménages réalise un travail remarquable sur ce sujet, et si tu es attentif, tu constateras les nombreux contre-pieds qu’elle fait prendre à ses personnages : ce ne sont pas des incohérences, ce sont des contradictions internes qui 1) ont du sens, 2) donnent du relief, 3) restent totalement compréhensibles par le spectateur.

Ex : le personnage d’Emma est capable de camper au sommet d’un arbre pendant une semaine pour éviter qu’un promoteur immobilier ne l’abatte pour bâtir un centre commercial ; mais dans un autre sketch, sa nature de bricoleuse impulsive lui fait empoigner sa tronçonneuse sans état d’âme pour couper un arbre qui fait de l’ombre sur sa terrasse.

Ex : le personnage de José nous est dépeint comme quelqu’un de simplet, voire un peu bête. Et pourtant, d’autres sketch nous soulignent un vrai talent avec les chiffres (il réalise des calculs mentaux stupéfiants). Il me rappelle le mythique personnage de Perceval de la série Kaamelott, bâti selon un modèle identique.

Ex : le personnage de Marion a longtemps été un modèle de fainéantise, glandeuse et profiteuse de l’extrême, tandis que Cédric incarnait le golden boy à la « win attitude ». Aujourd’hui, la série a réussi l’exploit de leur faire prendre un total contre-pied et à interchanger leurs places (Marion en « femme au top », Cédric en chômeur de longue durée). Ils sont toujours « eux-mêmes », mais les auteurs ont joué sur leurs contradictions : l’amour immodéré de Marion pour l’argent l’a tirée du canapé pour monter sa boîte… mais elle n’a pas changé. Sa fainéantise et son attitude profiteuse sont toujours là (abus de stagiaires, triche à gogo, mépris des obligations légales, etc.).

50 nuances de gris

Bien sûr, souligner les contradictions d’un personnage est un bon moyen de créer de l’humour, mais il ne faut pas croire que ce mécanisme ne concerne que les comédies. Puisque c’est ce qu’il se passe au quotidien pour nous tous dans la vraie vie, c’est aussi ce point qui apporte du réalisme aux personnages dans un récit très sérieux. C’est ce principe qui fait de Batman un Dark Knight chez Nolan. Dans Breaking Bad, ce sont ces contradictions qui charpentent Walter White. Dans Harry Potter, c’est l’affrontement entre la haine envers James Potter et l’amour éprouvé pour Lili qui provoque les (apparentes) incohérences dans les attitudes du professeur Rogue envers Harry.

Si tu créés un personnage alcoolique qui picole tout le temps, demande-toi justement quand est-ce qu’il ne boit pas. Si tu créés un personnage qui brave mille périls avec le sourire (comme Indiana Jones ?), demande-toi de quoi il a peur (des serpents ?). Si tu créés un personnage accro à son boulot, demande-toi quelle est la seule chose capable de lui faire manquer une journée de bureau.

Et souviens-toi que les contradictions acceptées par le lecteur sont celles qui sont compréhensibles. Elles ne doivent pas sortir de nulle part, et les meilleures sont celles qui soulignent les lignes de frottement entre plusieurs tendances fortes et connues du personnage :

– il est fan de sport, mais aussi très porté sur la famille ? Que va-t-il privilégier s’il doit choisir entre les deux, et selon quelles circonstances ?

– il est radin à l’extrême mais veut sans cesse faire plaisir à ses enfants dépensiers ? Jusqu’où se contorsionnera-t-il pour satisfaire aux deux ?

– sa nature profonde de justicier l’a poussé à devenir flic, mais il a un profond problème avec la gestion de l’autorité et le principe de hiérarchie ? Comment va-t-il se débrouiller quand l’un entrera en conflit avec l’autre ?

Pour chaque personnage majeur, tente donc l’exercice :

– essaie de le définir par un nombre réduit de grandes tendances (entre 3 et 5 affirmations maximum) ;

– trouve ensuite les limites de ces tendances, et ainsi les contradictions du personnage.

C’est une piste intéressante pour développer des caractères fouillés et crédibles, pour les sculpter en monts et en creux, et éviter qu’ils ne soient trop lisses, stéréotypés ou prévisibles.

M’enfin, ce n’est que mon avis.



« Je dis juste que, d’habitude, tu t’exprimes plutôt bien.

— Pour une fois que tu ne dis pas que de la merde… »

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