Les obstacles

« Je pense que ces introductions ridicules font obstacle à la lecture des articles.
 Tu crois ? »


Parfois, en écriture, on se casse la tête sur des sujets très techniques. Et puis parfois, au détour de quelques bêta-lectures pour des camarades auteurs, on réalise que les conseils les plus basiques sont les meilleurs, et qu’il est toujours utile de les rappeler.

Du coup, ce post aborde un principe très simple, un B-A-BA de la dramaturgie, si évident qu’on n’y pense même pas toujours consciemment… je veux te parler des obstacles que ton protagoniste va rencontrer dans ton récit.

La vie n’est pas un long fleuve tranquille

La vraie vie peut être simple et sans anicroche. Dans les fictions, c’est beaucoup moins fréquent, puisque le principe reste en général de placer un personnage face à une problématique, et de lui opposer un certain nombre d’obstacles (difficultés/oppositions/mystères) dont il va devoir venir à bout. L’intérêt est multiple :

— accrocher le lecteur en créant un suspens : on définit un objectif pour le personnage, des obstacles au milieu, et automatiquement le lecteur devient curieux de la manière dont le personnage va se sortir de tout ça ;

— caractériser un personnage : ce sont nos actes qui nous définissent le mieux, et placer un personnage en situation difficile est le meilleur moyen de nous montrer qui il est vraiment, et de quel bois il est fait.

— créer de l’attachement : c’est de la psychologie, c’est prouvé, on compatit et on s’attache rapidement à des personnages qui se heurtent à une adversité.

Et pourtant…

Si j’écris cet article aujourd’hui, c’est parce que je viens d’enchaîner plusieurs bêta-lectures de manuscrits où le principal défaut est précisément un manque d’obstacles face au personnage. Au lieu de lire une « histoire » (au sens dramaturgique du terme), nous avons l’impression d’assister à un simple morceau de vie. Les situations s’enchaînent, le personnage vit sa vie, mais :

1) nous nous ennuyons ;

2) peu confronté ou stimulé, le personnage nous paraît passif et nous reste ainsi étranger ;

3) on s’y attache peu. Pire : parfois le personnage rencontre des obstacles, mais ne fait pas vraiment d’efforts pour les franchir, et la compassion se mue alors en agacement ou en pitié (et la pitié, ce n’est PAS de l’attachement).

L’obstacle efficace

Quelques rappels sur l’obstacle efficace :

1) Il se dresse entre le personnage et quelque chose qu’il souhaite. C’est capital : s’il n’y a rien qui l’attire vraiment au sommet de la montagne, pourquoi l’escaladerait-il ? Personne ne fait d’efforts sans une réelle motivation… sauf certains personnages de mauvais romans, qui font des choses parce que ça arrange l’auteur, mais que personne ne ferait dans la vraie vie. Mention spéciale à certains titres de fantasy dans lesquels le héros se sent « poussé par une force surnaturelle » ou une « puissante intuition » : trouve donc de réelles motivations à ton personnage.

2) L’obstacle doit être réel, et donc demander un véritable effort pour être franchi. Si tu places une porte verrouillée face à ton personnage, ne lui glisse pas la clef dans la poche : cela devient un faux obstacle, et ne fait pas illusion.

Ex : dans la version 1 d’un manuscrit bêta-lu récemment, le personnage souhaitait rendre visite à l’hôpital à un patient dans le coma, sans être un proche de la victime. Il y arrivait sans encombre, et j’ai suggéré à l’auteur d’ajouter un obstacle : le passage n’était ni crédible ni intéressant d’un point de vue narratif. Dans la version 2, l’auteur s’est documenté sur l’accès en soins intensifs (on n’y rentre pas comme dans un moulin) et cela pose bien un problème au personnage… sauf que l’auteur a décidé que le personnage avait déjà eu par le passé un proche dans le coma, et donc savait exactement à quoi s’attendre et comment entrer sans se faire remarquer = faux obstacle. Dans la version 3, l’auteur a retiré cette connaissance au personnage. S’ensuivent plusieurs scènes tendues qui apportent un sacré suspens, en plus d’une réelle crédibilité. Cerise sur le gâteau, cela nous montre jusqu’où le personnage est prêt à aller pour atteindre son objectif, et il acquiert de la consistance, ainsi qu’un solide capital sympathie.

3) L’obstacle ne doit pas se dissoudre de lui-même, ni être « vaincu » par quelqu’un d’autre que le personnage (ce dernier peut recevoir de l’aide, mais il doit être actif et moteur dans la réussite). Cela peut sembler anodin, or c’est pourtant une erreur récurrente.

Ex : reprenons notre exemple précédent, et imaginons que le personnage ne sait pas comment entrer en soins intensifs. Si la porte reste mystérieusement ouverte toute seule sans raison devant lui, ou si un ami du protagoniste passe par là et lui dit « oh, je connais le service, viens je te fais entrer », on retombe dans « l’obstacle qui n’est pas un obstacle » = Pas d’intérêt.

4) Si tu en arrives là c’est déjà pas mal, mais souviens-toi de mes articles sur les enjeux : non seulement un bon obstacle est difficile à franchir, mais en plus, échouer doit être coûteux (plus coûteux, en tout cas, que de ne rien faire).

Ex : reprenons notre exemple des soins intensifs. Si le personnage renonce à son projet, il n’atteint pas son objectif. Mais s’il tente sa chance et se fait prendre, cela va plus loin : il peut se faire radier de l’hôpital, ou avoir des problèmes judiciaires si la famille de la victime porte plainte… est-il vraiment prêt à assumer les conséquences ?

Voilà une base simple pour créer une histoire qui fleure bon le suspens, et qui offre surtout un cadre pour être « humainement intéressante ».

M’enfin, ce n’est que mon avis.

Edit du 01/11/2017 : dans un article publié par l’éditrice Agnès Marot, celle-ci place « la passivité du personnage principal » et « la surprotection du personnage principal » en deuxième et troisième places des raisons pour lesquelles elle refuse des manuscrits. Cela vaut la peine d’y réfléchir, non ?



« Ou alors, ce sont ces articles qui font obstacle à la lecture de nos conclusions.

– C’est bien possible en effet. »

 

Publicités

Les clichés

« Ce serait quoi, une bonne intro pas cliché pour cet article ?
– Peut-être une intro où on n’aurait pas parlé de cliché ? »


En écriture, c’est quasiment un cliché que de rappeler qu’il faut à tout prix éviter les clichés. Distinguons deux cas :

– Le cliché lexical : c’est le fait d’utiliser des expressions toutes faites ou des images éculées. Une chaleur torride, un froid de canard, un silence de mort.

– Le cliché narratif : c’est le fait d’utiliser des scènes / situations / personnages / décors qu’on a déjà vus cent fois ailleurs (mille fois. Plus que ça, même). Le livre de fantasy qui s’ouvre sur une scène de bataille ; la mise en situation de la comédie romantique où les personnages dînent au restaurant ; le détective privé dépressif et alcoolique ; le bois centenaire enchanté par l’esprit de Gaïa.

Pourquoi les professionnels du livre reprochent-ils les clichés aux auteurs ?

La raison principale est que l’emploi de clichés signifie que l’auteur écrit machinalement, sans effort intellectuel particulier (= sans réel travail).

Si cet article suit directement le post « Montrer plutôt que raconter », ce n’est pas vraiment un hasard. Si tu as lu l’article concernant Stephen King que j’avais mis en lien, tu sais que c’est peu ou prou ce qu’il reproche aux auteurs dans leurs descriptions : de ne pas assez prendre le temps d’imaginer, de visualiser, et d’offrir au lecteur une esquisse personnelle plutôt qu’une idée toute faite. Son exemple « c’était une vieille maison sinistre » est une simple idée racontée. Elle est aussi – définitivement – un cliché (aussi bien lexical que narratif, d’ailleurs).

Pourquoi les utilisons-nous ?

Parce que ce sont les premières choses qui nous viennent à l’esprit. Nous sommes tant submergés de fictions en tous genres (cinéma, télévision, romans, BD) que nous ingurgitons un grand nombre de clichés au passage. Et comme nous sommes avant tout des animaux, et que nous nous formons avant tout par mimétisme, on apprend à écrire d’abord en reproduisant des récits et des tournures que nous avons vu ailleurs (que ce soit conscient ou pas). Pour les auteurs novices, c’est aussi un moyen de se rassurer : « si j’ai déjà vu cette situation ou cette image dans un autre ouvrage, c’est qu’elle est bien ».

Peut-on simplement s’en passer ?

Les plus cyniques diront que l’on a déjà tout vu / tout lu, et qu’être 100% original dans ses situations ou dans son phrasé relève de la gageure. Ce n’est pas faux (<– cliché).

Ce fameux « cliché », tant pointé du doigt, est difficile à esquiver. Parfois même, certains auteurs l’utilisent et en abusent à dessein, dans une écriture et une narration qui se veulent basiques et accessibles pour le plus grand nombre car ultra-compréhensibles (prémâchées). C’est ce que certains reprochent à des auteurs comme Marc Lévy.

Et pourtant, c’est bien en traquant les clichés que tu obtiendras, non pas une œuvre originale, mais bien un livre personnel, tant sur la forme que sur le fond. Un livre – peu importe qu’il soit apprécié ou pas – que personne d’autre n’aurait pu écrire à ta place.

Comment procéder ?

Comme pour beaucoup de sujets abordés sur ce blog, la première chose est déjà d’en avoir conscience : il y a de nombreux clichés dans tes récits (dans les miens, aussi). À partir du moment où tu le sauras, il te sera plus facile de les voir et de lutter contre.

Concernant les clichés lexicaux :
– Travaille tes descriptions selon les conseils de Stephen King, en visualisant d’abord précisément ta scène, en choisissant les éléments qui te marquent toi.
– Montre plus souvent que tu ne racontes.
– Cherche les bons termes, vérifie le sens des mots que tu utilises, et tiens-t’en à leur sens littéral. Par exemple, n’utilise pas « glauque » pour signifier « sinistre ».
– Écrit lentement, en réfléchissant à ce que tu rédiges. Cesse de t’enorgueillir si tu écris vite et beaucoup. La bonne écriture c’est comme la bonne cuisine : ça prend du temps.

Concernant les clichés narratifs :
– Prend le synopsis de ton livre / de ta scène en cours. Peux-tu te souvenir d’un synopsis / d’une scène analogue dans un autre livre/film ? Combien en trouves-tu ? Deux, trois ? Désolé : c’est un cliché.
– Quand tu créés tes histoires, méfie-toi de tes premières idées. Des secondes, aussi.
– Forme-toi. Contrairement aux idées reçues, apprendre la dramaturgie ne va pas te formater, mais t’apprendre à innover. Comme dans toute pratique, c’est lorsqu’on n’y connait rien qu’on est condamné à imiter les autres. Je te l’ai déjà expliqué.
– Lis, beaucoup, mais reste sélectif et exigeant sur tes lectures. Décortique les récits des « grands », ainsi que leurs phrases.

M’enfin, ce n’est que mon avis.



« Tu as mangé quoi hier soir ?
– Un pain au parmesan, fait maison.
– …
– …
– (C’est bon, on n’était pas clichés là ?) »