Les personnages qu’on déteste (2/2)

« Je te hais.
— Ah ?
— Oui. Mais j’aime tellement ça… »


 

La semaine passée, nous avons étudié quels traits pouvaient te permettre de faire aimer tes personnages du public.

Aujourd’hui, passons du côté obscur de la force, et voyons ce qui — au contraire — crée de la répulsion chez le lecteur.

Les personnages « qu’on déteste » :

— Ceux qui aiment faire mal, les sadiques, les brutes

Attention : le public n’a absolument aucun problème avec les personnages violents (heureusement, sinon on s’ennuierait sans doute beaucoup ;)). Par contre, si le personnage apprécie de provoquer douleur et peur, c’est une autre paire de manches, et cela devient un vrai obstacle pour se faire aimer du lecteur.

— Ceux qui réalisent des crimes pour des raisons non valables ou à l’encontre de victimes qui ne le méritent pas

Exactement comme pour le point ci-dessus, un personnage peut braquer une banque ou même voler quelqu’un sans que ça ne dérange le lecteur… si le personnage a une bonne raison de le faire (forcé ? Pour une bonne cause ?) et/ou si sa victime est quelqu’un « qui le mérite » (à justifier dans le récit). Dans le cas contraire, il baissera dans l’estime du public.

— Ceux qui détiennent un pouvoir qu’ils ne méritent pas

Les personnages qui ont du pouvoir (le roi, les politiques, les patrons) partent souvent avec un handicap d’estime et un déficit d’affection, mais le plus souvent le lecteur ne se fait une opinion qu’en se rendant compte si ce pouvoir est mérité et bien utilisé… ou pas. Un roi juste qui veille sur son peuple aura le bénéfice du doute ; un despote qui a pris le pouvoir de force et en fait un mauvais usage sera méprisé.

— Ceux qui ne pensent qu’à eux, qui s’incrustent, les vantards

Nous avons tous eu de mauvaises expériences face à des individus de ce genre. Dès qu’on en rencontre un dans un livre, nos poils se dressent sur nos avant-bras, et le rejet quasi immédiat.

— Ceux qui ne tiennent pas leur parole

Les indignes de confiance sont méprisés. Là encore, attention aux nuances : un personnage qui fait une promesse et échoue à la tenir (malgré ses efforts) ne rentre pas dans cette catégorie. Celui qui fait une promesse et, dans la scène suivante, fait sciemment tout le contraire, acquiert très vite un surnom injurieux dans la tête du lecteur. La trahison est difficile à pardonner…

— Ceux qui sont trop intelligents

Eh oui : tous les premiers de la classe le savent bien, dans la vie, on n’aime pas les intellos. Si tu souhaites que ton héros possède un gros QI, il faudra compenser avec certains des traits positifs vus la semaine dernière, car il partira d’emblée avec un petit handicap.

— Ceux qui sont fous

Les fous, par définition, sont hors norme, et donc différents : ils font peur. Une légère folie, avec peu de conséquences, peut entrer dans la catégorie des « défauts sympathiques ». Mais attention à ne pas dépasser cette limite bien floue, ou le lecteur pourrait très vite se détourner du personnage.

— Ceux qui n’ont pas d’humour, ne font pas preuve d’autodérision, qui rejettent leurs échecs sur les autres

Tu veux créer un personnage antipathique ? Mets-le face à une situation très amusante, et fais-lui garder un visage impassible voire glacial tandis que les autres rigolent. Ou montre qu’il est prompt à se moquer d’autrui, mais entre dans une fureur terrible à la plus petite moquerie sur sa personne. Ou montre-le commettre une erreur… et en rejeter la faute sur quelqu’un d’autre. Effet garanti.

Comme je l’ai dit la semaine dernière, tout est affaire d’équilibre. Les traits négatifs listés ci-dessus sont tous plutôt « forts » : plus un personnage en cumule, plus il sera difficile (voire impossible) de le faire aimer du public, et plus il faudra contrebalancer avec des traits positifs.

Ensuite, tout dépend du type de récit qu’on construit, du genre, et de ses objectifs d’auteur !

Personnellement, toutes mes fiches de personnage se concluent sur un tableau à deux colonnes où je liste les traits positifs et négatifs, juste pour m’interroger de façon plus ou moins objective sur la perception qu’aura le public du personnage. Les traits négatifs sont si puissants que, la plupart du temps, je les évite pour un protagoniste principal… mais j’évite aussi qu’il ne cumule trop de points positifs. De la même façon, je veille à équilibrer mes antagonistes, afin d’en faire des personnages qu’on adore détester.

Mais ce n’est que mon avis.
🙂


 

Les deux listes sont résumées sur un pdf synthétique gratuit téléchargeable ICI.

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Les personnages qu’on apprécie (1/2)

« Dis, tu m’aimes ?
— Mais oui…
— Et pourquoi tu m’aimes ?
— Roh le lourd… »


J’ai déjà beaucoup parlé de création de personnages ici. Pourtant je réalise que je n’ai jamais mentionné un outil pourtant fort utile : ce qui fait qu’on apprécie un personnage… ou pas.

Il est excessivement rare d’avoir besoin de personnages tout blancs ou tout noirs. Les héros sans défauts sont lisses et sans intérêt ; faire en sorte qu’on apprécie l’adversaire augmente fortement la puissance du récit. Si tout est donc question de nuances et de dosages, encore faut-il savoir quels traits font pencher le cœur du lecteur, et de quels côtés.

Des études très sérieuses en psychologie ont servi de base aux auteurs pour réfléchir à la question, et ce qui suit nous est relaté par l’auteur américain de nombreuses fois primé Orson Scott Card (1).

Les personnages « qu’on aime » :

— Ceux qui nous ressemblent, d’une manière ou d’une autre

C’est ainsi, fortement ancré dans nos ADN : le rejet de l’inconnu, et l’attirance pour nos semblables. À chaque fois qu’un lecteur va identifier une ressemblance entre l’un des personnages et lui-même, ledit personnage va gagner en sympathie auprès de lui. On ne parle pas là que de ressemblance physique : caractère, valeurs, situation vécue… tout point commun fonctionne en ce sens.

— Ceux qui titillent notre curiosité

C’est un cliché (par exemple, celui du beau brun ténébreux), et pourtant ça marche : le personnage mystérieux marque, lui aussi, des points de sympathie auprès du lecteur. On l’apprécie, ou tout au moins nous sommes attirés par lui.

— Ceux qui nous attirent physiquement

Tu peux trouver ça révoltant, mais c’est comme ça : on apprécie plus les beaux que les moches. C’est la vie !

— Ceux qui aident les autres, les sauveurs

Dès qu’on montre qu’un personnage aide quelqu’un, on lui fait gagner des points d’estime. Plus ça lui demande d’effort, plus ça marche.

— Ceux qui sont courageux

Place ton personnage face à un danger, et fais-lui garder la tête haute. On l’appréciera pour cela. On aime (voire admire) ceux qui ont des tripes.

— Ceux qui sont fair-play

Si ton personnage sait perdre avec le sourire et reconnaître la qualité de son adversaire, on dira de lui qu’il a la classe.

— Ceux qui ont de l’humour

Tu as dû le remarquer en société : une personne drôle est une personne entourée et aimée. Mieux : si tu montres que le personnage est capable de rire de lui-même, c’est encore plus fort.

— Ceux à qui on peut faire confiance

Les gens honnêtes, loyaux, qui tiennent parole, sont des personnes éminemment recherchées. On apprécie forcément ces individus. De nombreuses histoires de gangsters mettent en scène des personnages capables de mourir pour respecter un code de conduite, quel qu’il soit. Si ton personnage définit une ligne d’action, des règles, et qu’il s’y tient coûte que coûte, il gagnera l’estime du lecteur.

— Ceux qui sont ingénieux

Attention, à ne pas confondre avec l’intelligence (j’en reparle la semaine prochaine). Ceux qu’on aime, ce ne sont pas les intellos avec un gros QI : ce sont les malins, les rusés, les filous, les McGyver.

— Ceux qui ont des défauts sympathiques

Qui dit « défauts sympathiques » dit :
1) défauts pas très graves,
2) défauts souvent possédés par plein de monde (et donc potentiellement par beaucoup de lecteurs) ;
3) défauts traités dans le récit de façon humoristique, souvent exagérés.
Exemple : un personnage radin à l’extrême, un fumeur invétéré, un personnage atteint d’un toc sans gravité, etc.

Quand tu as besoin que ton lecteur apprécie ton personnage, consulte cette liste et vois quel trait tu peux lui adjoindre. Tu as créé un personnage de méchant sadique et sanguinaire, mais tu voudrais que les lecteurs l’adorent ? Compense ses défauts : imagine un beau gosse, très astucieux, bourré d’humour, qui n’a pas peur du sang de ses victimes, mais s’évanouit dès qu’il voit le sien… et tu obtiens immédiatement un personnage que les gens auront envie de suivre.

C’est en sachant équilibrer les poids sur la balance qu’on rend mythiques des personnages qui — à priori — ont pourtant tout pour déplaire : Hannibal Lecter est un tueur terrifiant, et pourtant il fascine les foules.

La semaine prochaine, on passe en revue les personnages qu’on déteste : ça va un peu ressembler à un négatif de ce qu’on a vu aujourd’hui… mais pas tout à fait.
🙂

À bientôt !


(1) Personnages et points de vue / Orson Scott Card

L’adversaire

« Peut-on considérer que je suis ton adversaire ?
— Nous ne sommes que des voix off.
— Certes, mais des voix off qui ne sont jamais d’accord… »


Toutes les fictions ne comportent pas forcément d’adversaire, de personnage antagoniste au personnage principal du récit. Néanmoins, ce type de personnage est extrêmement fréquent, et le débat « qu’est-ce qu’un bon adversaire ? » revient souvent dans les discussions entre auteurs.

 « Antagoniste » ne signifie pas « méchant »

Partons donc de ce point de départ évident (et pourtant souvent oublié) pour bâtir un bon antagoniste : ne pas forcément l’imaginer sous les traits du méchant de l’histoire. Certes, il va s’opposer au personnage principal… mais ce dernier n’est pas forcément « le gentil ». Si tu souhaites faire de ton livre un récit un peu adulte, il faut sortir du clivage gentil/méchant des histoires pour enfants. Attention : l’adversaire PEUT tout à fait être un vrai salopard, mais ce trait de caractérisation devra avoir une raison d’être différente du « ah ben pas le choix, c’est l’ennemi du héros ».

L’adversaire, miroir du protagoniste

Une confusion courante alimente une idée reçue dangereuse : sous prétexte que l’antagoniste s’oppose au protagoniste, l’auteur s’imagine parfois que l’adversaire doit être l’opposé du héros, son « négatif », son contraire. Il n’y a rien de plus faux : un bon adversaire est un personnage qui sera le plus similaire possible au héros. L’une des clefs est donc :
— de créer l’adversaire en partant du héros, en prenant ce dernier pour base ;
— de leur faire partager de nombreuses caractéristiques, en particulier en tissant des liens thématiques entre eux.

Ce n’est pas pour rien si, dans de nombreuses histoires, la connexion entre héros et adversaire est si forte : de la même famille, amis d’enfance, partenaire amoureux ou de travail… certains récits de SF poussent même la notion à son paroxysme en faisant de l’adversaire un véritable double du héros (frère jumeau, clone, double temporel, etc.). De StarWars à Heat, de Là-Haut à Looper, une partie capitale du travail de l’auteur consiste à tisser le parallèle entre les deux personnages du héros et de l’adversaire, non pas pour les opposer, mais au contraire pour souligner à quel point ils sont semblables. Ce qui les rapproche mettra d’autant plus en relief leurs divergences.

Le bon adversaire est l’adversaire nécessaire

Si tu écris une histoire en développant un thème, en passant un message, tu as construit ton protagoniste en fonction de ce dernier, en particulier en lui choisissant une faiblesse « thématique ». L’adversaire nécessaire, c’est celui qui sera le plus à même d’influer sur ce point faible, celui qui connaît la blessure du héros et pourra le mieux « appuyer là où ça fait mal » ; ou bien, c’est l’adversaire qui a le même point faible que le héros, permettant à ce dernier de réaliser, comprendre et vaincre sa propre faiblesse quand l’antagoniste, lui, échouera. J’appelle cela le « triangle amoureux héros-adversaire-thème ». L’assemblage des trois doit représenter un package, un tout. Certains récits échouent pour cette seule cause : le bon adversaire, c’est celui qui est conçu sur mesure pour le héros, et qui formera avec lui un duo indissociable, comme Sherlock Holmes et Moriarty, Luke Skywalker et Dark Vador, Batman et le Joker… Bref, le bon antagoniste pour ton histoire, c’est celui que tu ne pourrais pas utiliser pour un autre récit.

Pour résumer, quand tu conçois un adversaire  :
— façonne-le en fonction de ton personnage principal, cherche ce qui les rapproche, leurs points communs, leurs liens ;
— façonne-le en fonction de ton thème, afin de le rendre spécifique et indispensable à ton histoire.

Ces deux pistes, simples, sont d’excellents points de départ.

M’enfin, ce n’est que mon avis.
🙂


« On se ressemble beaucoup, on est indissociables : on doit être adversaires.
— Nous ne sommes que des voix off.
— M’en fous : si on était des personnages, je suis sûr qu’on serait adversaires… »