Dialogues (2/2) : langues étrangères

 « Tu parles anglais ?
— Yes, I do speak english quite well, actually !
— Et tes lecteurs ?
— Well… it’s a good question… »


 

La semaine dernière, je parlais dialogues, et t’encourageais à travailler le vocabulaire de tes personnages plutôt qu’à martyriser des mots, intervertir des voyelles ou faire pleuvoir des apostrophes pour simuler maladroitement des accents. Cette semaine je voulais juste revenir sur deux points :
— l’usage des langues étrangères ;
— les mots inventés.

Les langues étrangères

Il y a quelques années, en long séjour à l’étranger, j’ai lu une trilogie de romans fantastiques en anglais, dans laquelle des sorcières lançaient des incantations… en français. J’avais trouvé l’idée amusante, sauf que sur trois tomes, il n’y avait pas un seul sortilège (pas UN !) correctement rédigé. Au début ça fait sourire, ensuite ça agace, et on se dit que l’auteur (et/ou l’éditeur) aurait pu faire un petit effort pour faire relire le texte par quelqu’un maîtrisant un tant soit peu le français. En bon chauvin, j’ai trouvé ça vexant.

Ma règle N° 1 sera donc : si tu souhaites intégrer une langue étrangère dans ton roman, ok, mais alors fais-le bien. Si c’est pour te contenter de conversions approximatives via des traducteurs en ligne, oublie l’idée, ce n’est pas sérieux.

Concernant les dialogues maintenant, est-ce pertinent d’écrire les phrases en langue étrangère ? Avant de faire des généralités, j’aurais tendance à dire que ça dépend du type de narration choisie : un narrateur omniscient offre plus de libertés à ce niveau-là, et peut se le permettre parfois. Pour un récit à la première personne, c’est plus délicat : on peut déjà se demander si le personnage comprend ou pas la langue en question (si oui, il est possible qu’il nous retranscrive un bout de phrase en VO… sinon, non).

Ex : « Il m’adressa la parole en souriant, et je crus identifier de l’allemand. Pas de chance, j’avais fait espagnol au collège. De mon meilleur accent rosbif, je tentais de lui demander si on pouvait poursuivre la discussion en anglais ».

Dans cet exemple, le personnage ne parle pas un mot d’allemand : rédiger la phrase allemande n’aurait donc aucun sens, faire apparaître le dialogue serait plus long et moins digeste que ces courtes lignes. Mais même si le personnage parlait parfaitement allemand, ça n’aurait pas beaucoup de sens non plus : si tu racontes à des amis français ton séjour en Angleterre, tu ne rapporteras pas tes échanges avec les locaux en utilisant l’anglais. Dans un récit à la première personne, il existe bien peu de cas où utiliser la VO fait sens.

Dans un récit à la troisième personne, en particulier si le narrateur est omniscient, l’auteur peut vouloir placer une ou deux phrases en langue étrangère, pour faire couleur locale et donner du relief au texte. Cela se fait et se voit souvent en littérature, mais à faible dose (souvent en ouverture de dialogue, sur une phrase). Au niveau de la forme, on peut trouver des choses du type :

Ex 1 : « — Would you like some wine ? lui demanda-t-il. Désirez-vous du vin ? »
Reprise de la traduction, en italique, juste après la phrase en VO.

Ex 2 : « — Would you like some wine ?
Parce qu’il était français, ses hôtes lui proposaient du vin à toutes heures du jour et de la nuit. Ne savaient-ils pas qu’en France, à 8 h du matin, on buvait du café ? Il nia de la tête.
— No, coffee please ».
Pas de traduction, mais contexte explicite.

Il faut partir du principe que le lecteur ne parle pas la langue, et que du coup ça peut vite devenir très lourd s’il faut traduire tout un dialogue. Cela casse la lecture. Je ne peux que conseiller de ne pas aller au-delà d’une phrase ou deux : si le personnage parle la langue, il est bien plus logique et fluide de poursuivre ensuite le récit en français. Parfois, les auteurs choisissent une mise en forme italique pour rappeler au lecteur que le dialogue se tiens en langue étrangère… mais ce n’est même pas indispensable.

Sans vouloir juger (chaque livre est un cas à part), il n’est pas rare que l’abus de langue étrangère tombe dans la catégorie du péché d’orgueil : l’auteur veut montrer qu’il maîtrise bien la langue, mais c’est plus souvent de la frime qu’un réel apport au texte. Il faut être sûr de ce qu’on fait, pourquoi on le fait, et de l’impact sur le lecteur.

Les langues inventées

En littérature de l’imaginaire, nous autres auteurs adorons inventer des mots. Certains fous (malgré tout le respect que je dois à Mr Tolkien) ont même inventé des langages complets, avec alphabets et tout le toutim.

Prudence néanmoins :

1) N’est pas Tolkien qui veut, et créer un langage n’est pas à la portée du premier venu. C’est à priori une étape très dispensable dans l’écriture d’un roman de fantasy, donc à moins de disposer d’une réelle compétence, abstiens-toi (j’ai une amie linguiste qui m’étriperait sans doute si je me mettais à vouloir créer une langue de toute pièce).

2) Évite les mots imprononçables, comme ceux exclusivement composés de consonnes. Premièrement, parce que ces mots qui se veulent exotiques sont souvent moches ; secondement, parce que si on doit s’arrêter pour réfléchir au mot, ça casse la lecture, et que ton lecteur ne se souviendra pas du mot, qu’il s’agisse d’un lieu, d’un personnage ou d’un objet ; troisièmement, parce que c’est absurde d’un point de vue linguistique, justement (même des langues très différentes de la nôtre — comme le japonais — une fois converties avec notre alphabet, donnent des mots très lisibles avec une quantité raisonnable de voyelles). Évidemment, il existe des mots étrangers (par exemple, au hasard, russes) qui sont difficiles à prononcer pour nous français. Mais s’il s’agit d’une langue inventée, hé, profites-en pour que ça ne soit pas le cas !

3) Ne crée que des mots utiles, c’est-à-dire des mots qui n’auraient pas de traduction dans notre langue. Sinon, c’est juste ridicule ! Imagine donc un passage de ce genre :

Ex : « Je descendis de mon horse, pris une miche de bread dans mon sac, et la rompis en deux ».
Si les personnages voyagent à cheval et mangent du pain, ne nous perds pas inutilement avec des termes traduisibles !

En revanche, des termes comme « sushi » ou « kimono » renvoient à des concepts précis qui n’ont pas d’équivalent français. Pour ta langue inventée, c’est pareil : n’invente pas des mots à tort et à travers juste pour faire joli, mais uniquement pour définir des éléments ou concepts qui n’ont pas d’équivalent en français. Considère ta langue inventée comme une langue étrangère : si tu peux la traduire, traduis là, et n’utilises la version originale que lorsque c’est nécessaire.

Pour conclure, je te donnerai le même conseil qu’à chaque article et pour chaque thème que j’aborde : au fond tout est possible et aucune règle n’est absolue, alors demande-toi quel est ton but et ton principal objectif avec l’usage de tes langues étrangères. Richesse du texte et couleur locale ? Je dis « oui », mais attention aux lourdeurs, aux inexactitudes, aux absurdités et à la frime. C’est un peu comme les épices en cuisine : ça peut être délicieux, mais pas n’importe comment, et à juste dose !

… M’enfin, ce n’est que mon avis.
😉


 

« — Tdou dja twa ?
— C’est un jeune qui parle ?
— Non, c’est de l’orc ».

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Dialogues (1/2) : accents et vocabulaire

« Ah, c’est nous ça !
— Quoi, tu as un accent toi ?
— L’accent français. Surtout quand je parle anglais. »


 

Je participe, comme l’an passé, au MOOC « Écrire une œuvre de fiction » de DraftQuest. Sur le forum, nous avons récemment discuté des dialogues, et Louise Caron (auteur, mooqueuse d’expérience, et spécialiste du théâtre) a publié un long article dédié à cette thématique (merci Louise).

Histoire de ne pas être en reste, je voulais ajouter un petit complément, qui va bien me tenir deux articles. Le premier concerne les accents et le vocabulaire.

Les accents s’entendent… mais ne se lisent pas

Il y a une manie que beaucoup d’auteurs en herbe ont du mal à perdre : celle de vouloir faire apparaître des accents ou intonations dans l’écriture de leurs dialogues.

Ex : « C’est po moa ! »

Premièrement, c’est moche. Secondement, cela casse la fluidité de lecture et sort le lecteur de la fiction, car il doit faire un effort pour comprendre le sens de la phrase (il sera peut-être même obligé de la relire) ; un dialogue complet écrit de cette manière devient vite éreintant. Troisièmement, cela donne (malgré toi) une image négative de celui qui parle, comme s’il n’était pas capable de s’exprimer correctement (cela s’appelle de la discrimination). Quatrièmement, c’est absurde : un accent est juste une différence de perception auditive. Un marseillais s’adressant à un autre marseillais n’entendra aucun accent. C’est toi, auteur, qui perçoit « mal » ce qui est dit. Il n’y a aucune raison de ne pas respecter l’orthographe normale de la phrase, et d’écrire : « C’est pas moi ! »

Autre sale habitude : user et abuser des apostrophes, souvent dans le but de souligner le manque d’éducation d’un personnage.

Ex : « J’vais chercher l’pain, j’reviens. »

Il ne faut pas se leurrer : à part peut-être Stéphane Bern, nous parlons tous comme cela au quotidien, quel que soit notre niveau d’éducation. Si nous voulions être réalistes dans la transcription dialoguée d’un vrai échange, nous devrions mettre des apostrophes partout. Ce serait, comme dit plus haut, à la fois moche et difficile à lire. Dans cet exemple encore, il n’y a aucune raison d’écrire autre chose que « Je vais chercher le pain, je reviens. »

Tu crois quoi ? Que le script du film « Bienvenue chez les ch’tis » a été rédigé intégralement en simulant l’accent du nord à l’écrit ? Les acteurs n’y auraient rien compris. À part pour souligner des jeux de mots spécifiques à certaines scènes, les dialogues ont été conçus dans un français correct. Pense à ton lecteur : épargne-lui ces marques d’amateurisme.

Cela ne t’empêche pas de préciser qu’un personnage parle avec un accent, mais fais-le de façon plus élégante. Par exemple :
— Je vais très bien, merci énormément.
Ses origines espagnoles furent trahies par la façon dont elle roulait ses r. J’étais sous le charme.

Vocabulaire : régionalisme et argot

Par contre, tout ce qui est de l’ordre du vocabulaire n’appartient pas qu’à l’oral. Voilà une belle façon de faire chanter la langue de ton personnage ! Qu’il s’agisse de termes régionaux ou d’argot, on est dans la situation inverse : il ne faut pas se priver de les utiliser.

Ex : « Ne me raconte pas de carabistouilles, biloute ! » ou encore « Peuchère, mais il y a dégun ici ! ».

Le danger N° 1 est de mal les utiliser, et de ne pas placer les termes à bon escient. Il faut alors se documenter ou se faire aider par quelqu’un « qui connaît ». Le danger N° 2 est d’utiliser tant de mots peu communs que le sens des phrases en devient obscur. Prends garde à doser, en aidant le lecteur à comprendre grâce au contexte ou aux réponses des autres personnages.

L’un de mes amis, Jean-Marie Schneider, a écrit plusieurs polars (le premier s’intitulant « L’affaire de l’Alycastre », publié aux Éditions du Scribe D’Opale), dont une partie du charme tient à l’usage de la langue. Les enquêtes se déroulent du côté de Bandol ou de l’île de Porquerolle, et le langage des personnages est particulièrement riche et fleuri… mais bon, c’est écrit par quelqu’un du cru, qui s’y connaît.

En conclusion

Écrire des dialogues n’est pas si facile qu’on le pense, et c’est un vrai travail. Ne le sous-estime pas, et ne joue pas la facilité en improvisant des accents à l’aide de « — euh » inconvenants ou d’une pluie d’apostrophes. En plus d’enlaidir ton texte, cela trahira ton manque de compétence. Cherche plutôt à t’enrichir des beautés de la langue et de sa diversité.

M’enfin, ce n’est que mon avis.
😉

La fois prochaine, je resterai dans cette thématique, en parlant de l’usage des langues étrangères… et (comme j’écris de la fantasy) des langues inventées.


« — Tdou dja twa ?
— C’est de l’orc ?
— Non, c’est un jeune qui parle. »