Choisir sa narration (4/5)

« Chaque fois, cependant, il se dégageait et retournait, souvent à un endroit différent, afin de voir le jeu sous un autre angle. Il était trop petit pour voir les commandes, la façon dont on jouait effectivement. Cela n’avait pas d’importance. Il voyait les mouvements. La façon dont le joueur creusait des tunnels dans le noir, des tunnels de lumière que l’ennemi traquait et suivait impitoyablement jusqu’à ce qu’il ait capturé le vaisseau adverse. Le joueur pouvait tendre des pièges : mines, bombes, boucles qui contraignaient l’ennemi à tourner en rond indéfiniment. Il y avait des joueurs adroits. D’autres perdaient rapidement. Ender préférait, toutefois, que deux joueurs s’affrontent. Chacun était obligé d’utiliser les tunnels de l’autre et la valeur des individus, sur le plan de cette stratégie, apparaissait rapidement. »

(La Stratégie Ender — Orson Scott Card)


Attardons-nous aujourd’hui sur la narration à la troisième personne focalisée.

C’est de loin le type de narration le plus exploité en fiction de nos jours.

Une narration qui apporte un bon compromis

Dans cette narration, la voix qui raconte l’histoire n’est pas un conteur omniscient. Pour faire notre analogie habituelle, c’est plus comme si le lecteur s’incarnait directement dans l’un des personnages – mais un seul :
— soit un seul pour tout le récit ;
— soit un seul pour un chapitre, en changeant d’un chapitre sur un autre (mais en restant en général focalisé sur une poignée de personnages majeurs récurrents).

Tout est raconté selon le prisme du personnage de point de vue, et le lecteur ne sait alors et ne voit que ce que le personnage sait ou voit. Le lecteur ne peut pas être plus proche du personnage qu’avec cette narration puisqu’il est carrément à l’intérieur de lui.

Points forts

Le premier point fort de cette narration est l’invisibilité qu’elle procure au narrateur : on a l’impression qu’il n’y en a pas. Le lecteur est comme directement branché dans la tête du personnage (sans même le filtre de la conscience du personnage, qu’il y a avec la narration à la première personne). Le personnage n’a pas conscience de la présence du lecteur, et personne ne raconte l’histoire au lecteur : ce dernier la « vit », directement. Cela augmente d’autant son immersion et son implication.

La première personne et le récit omniscient sont par nature dans la « présentation » (un narrateur nous raconte une histoire). C’est néfaste pour l’immersion. La troisième personne focalisée est dans la « représentation » : si ton but est d’impliquer émotionnellement le lecteur auprès de ton protagoniste, avec le minimum de distraction, la troisième personne focalisée est le meilleur choix.

Certes « limitée », cette narration n’est pas dénuée de flexibilité : on évitera de changer de personnage de point de vue dans un même paragraphe (pour ne pas perturber le flux de lecture et casser la fiction, car « changer d’incarnation » représente un effort pour le lecteur). Néanmoins, l’auteur a la possibilité de varier ses personnages de point de vue au fil des chapitres. Cela lui offre plus de possibilités pour raconter son histoire, développer sa scénarisation ou jouer avec l’ironie dramatique, même s’il n’aura jamais la même souplesse qu’avec un narrateur omniscient.

Enfin, la narration à la troisième personne focalisée « autorise » un style neutre et sans fioriture. Pour un auteur qui n’a pas une plume très marquée, cela permet de repousser l’importance du style au second plan, masquant ainsi les petits défauts d’écriture et laissant l’histoire en vedette. Attention ! Cela ne signifie pas que l’auteur ne doit pas faire d’effort ni que c’est une narration faite pour ceux qui ne savent pas écrire ! Mais c’est un fait : dans cette narration, l’histoire est mise en avant, et le style est un peu caché derrière. Si ce dernier n’est pas flamboyant, cela se remarquera moins.

Points faibles

La narration à la troisième personne focalisée gomme toute distance entre lecteur et personnage, mais cela a un prix : à action égale, la longueur de texte sera plus conséquente pour raconter les mêmes événements. Si tu as une intrigue complexe et des personnages multiples, il faut que tu sois prêt à écrire une saga composée de très nombreux tomes.

Une autre difficulté à laquelle on pense peu : on place le lecteur « dans » le personnage, et il a donc accès à tout ce que sait ce dernier. Un narrateur à la première personne peut mentir. Un narrateur omniscient peut mentir. Une narration focalisée ne le peut pas : si le personnage sait quelque chose d’important, le lecteur doit le savoir, sous peine de casser la fameuse immersion et le lien « lecteur-personnage » (le gros point fort de cette narration). Si tu es du genre « auteur cachottier », prudence avec ce type de narration : choisis tes personnages de point de vue en fonction de ce qu’ils savent ou pas, ou tu risques de te retrouver coincé par des incohérences…

Les erreurs les plus fréquentes

— de loin la plus récurrente : des phrases ou bouts de phrases « non focalisées ». Par exemple, l’auteur change de personnage de point de vue de façon inopinée, dans un même chapitre (voire un même paragraphe). Dans le pire des cas, le lecteur ne se rend compte qu’après plusieurs lignes que l’auteur ne parle plus du même personnage, l’obligeant à revenir en arrière.

— des récits froids qui décrivent ce que fait le personnage sans qu’on comprenne pourquoi, alors que le lecteur est censé être directement « dans les pensées » du personnage et vivre les événements en direct avec lui. Le texte, là encore, n’est pas assez « focalisé » : nous devons en permanence avoir le ressenti du personne, ses émotions et ses pensées.

— l’auteur qui fait de la rétention d’informations : pour le bien du suspens, l’auteur décide de cacher des éléments au lecteur, éléments que le personnage connaît pourtant. Là encore, défaut de focalisation. Nous devons penser, ressentir, réfléchir, vivre en même temps que le personnage.

Pour conclure, nous résumerons donc en disant que le récit à la troisième personne focalisée est un compromis intéressant. La plupart des lecteurs lisent pour l’histoire. Ils veulent s’immerger dans la vie des personnages, et pour cette perspective précise, la narration à la troisième personne limitée est la meilleure : elle combine la flexibilité de l’omniscient avec l’intensité de la première personne. C’est aussi un choix plus aisé pour un écrivain débutant :

1) parce que le récit à la troisième personne limité n’exige pas la même maîtrise de langage que les deux autres (il est a priori « moins littéraire », ce qui ne dispense pas de bien écrire : il autorise un style plus neutre, il ne l’impose pas !),

2) parce qu’il est plus familier et naturel, car c’est un type de récit prédominant aujourd’hui et que les gens en ont l’habitude.

Tu as peur de mélanger le narrateur omniscient et la narration à la troisième personne focalisée ? J’ai rédigé un article en deux parties pour ne pas les mélanger et savoir garder le cap de la narration que tu as choisie.

Voilà, nous avons abordé les trois principales narrations.
Le prochain article fait une synthèse et un bilan.

D’ici-là, des questions ou réactions ? Commente donc !


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6 réflexions sur “Choisir sa narration (4/5)

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