Choisir sa narration (3/5)

« Il est important de signaler que soudain et contre toute probabilité, un cachalot s’était matérialisé à plusieurs kilomètres au-dessus de la surface d’une planète étrangère. Et vu qu’une telle position se révèle difficilement tenable pour un cachalot, la pauvre innocente créature eut fort peu de temps pour assimiler son identité. Voici donc l’ensemble de ses pensées pendant qu’il tombait : “Waaaaouuh hèèè ! Que s’passe-t-il ? Qui suis-je ? Pourquoi suis-je ici ? Quel est le but de ma vie ? Euh… Que veux-je dire par ‘qui suis-je’ ? Bon, allez, du calme, resaisissons-nous…” »

(Le Guide du Voyageur Galactique — Douglas Adams)


Suite au post sur la narration à la première personne, attardons-nous sur la narration à la troisième personne avec narrateur omniscient.

Très présente en fiction par le passé, cette narration est de moins en moins répandue à cause de ses grandes faiblesses… et malgré ses (pourtant nombreux) avantages.

Narrateur partout, tout le temps

Le narrateur omniscient est certes un narrateur unique, mais c’est aussi une sorte de Dieu. Il sait TOUT (y compris ce que pense un cachalot en pleine chute libre). Mais… c’est surtout un narrateur qui a une personnalité propre, une voix particulière, une façon à lui de s’exprimer.

Une analogie ? C’est comme si nous nous installions devant un conteur, près du feu, afin qu’il nous raconte une histoire. De fait, c’est sans doute la plus ancienne façon d’aborder un récit…

Points forts

Son principal point fort est sa mobilité : il n’est pas rivé à un personnage ni à un lieu, et il peut « sauter » du coq à l’âne comme il le souhaite. Cela lui permet de franchir en un clin d’œil de grandes distances, d’aller dans le passé ou le futur, de raconter en parallèle deux actions éloignées dans l’espace, de porter des jugements de valeur sur ce qu’il se passe, ou d’expliquer ce que pensent tous les protagonistes d’une même scène.

Exemple : « Laurent s’ennuyait ferme. Paul n’avait d’yeux que pour Sarah. Elle, elle était surtout intéressée par ce que racontait Valentin. Ce que pensait Valentin à ce moment précis, nul ne le sut jamais, car au même instant, à l’autre bout de la ville, se déroulait une scène autrement plus importante pour le déroulement de l’histoire… »

Cet exemple, bien que caricatural, est tout à fait à la portée d’un narrateur omniscient. Lors du récit d’un rendez-vous amoureux, le narrateur peut nous raconter les pensées et réactions de chacun des deux protagonistes, alors qu’une autre narration devrait s’attacher à l’un ou à l’autre… ou alterner un chapitre pour chacun. L’avantage principal pour l’auteur avec cette narration est donc de pouvoir raconter beaucoup de choses en peu de temps, en étant à même de condenser en quelques pages ce que les autres narrations mettraient plusieurs chapitres à relater.

Ainsi, si tu souhaites couvrir de grandes périodes temporelles, de grandes distances ou de nombreux personnages (sans pour autant écrire des milliers de pages), le narrateur omniscient sera surement le choix le plus judicieux pour ton récit. De même, si tu ne souhaites pas mettre en avant un héros plutôt qu’un autre (par exemple dans un roman de fantasy dans lequel tu souhaites valoriser de multiples personnages), c’est un choix pertinent.

Nous verrons un peu plus bas que le récit omniscient impose une distance entre le lecteur, l’action et les personnages. Ce point faible peut être une force : cette distance peut aider l’auteur à créer un décalage nécessaire au rire. Un narrateur intrusif peut commenter l’histoire et créer de la surprise, ou dédramatiser des situations qui pourraient autrement être considérées comme choquantes. Ce n’est pas pour rien qu’on retrouve abondamment des narrateurs omniscients dans les fictions humoristiques (bonjour Douglas Adams et Terry Pratchett !) ou dans la littérature pour enfants : si c’est le cas de ton ouvrage, penses-y !

Dans la même veine, puisqu’il sait tout, le narrateur omniscient peut facilement fournir des explications ou digresser sur des sujets précis, sans que cela choque le lecteur. Si ta fiction a un but didactique ou pédagogique (comme un roman historique, par exemple), le narrateur omniscient peut être très précieux pour glisser tes éléments au cœur de ton récit.

Le narrateur omniscient sait tout, y compris et surtout des choses que les personnages ne savent pas. Il est libre de raconter ce qu’il veut, quand il le souhaite : c’est un excellent moyen de créer des liens de complicité avec le lecteur et ainsi d’utiliser l’ironie dramatique à son plein potentiel. Il est aussi totalement libre de cacher des éléments s’il en a envie (ce qui est bien pratique pour les amateurs de mystère).

Enfin, le narrateur omniscient permet à l’auteur doué de sa plume de jouer avec le langage de façon plus libre que dans les autres narrations : les envolées lyriques nuisent d’ordinaire à l’immersion, mais le narrateur omniscient peut tout se permettre ! Là où un personnage semblera ridicule s’il s’intéresse à la splendeur d’une goutte de rosée dans la lueur matinale, le narrateur omniscient a tous les droits. Si tu aimes faire de la prose, c’est un bon choix.

Points faibles

De la même façon qu’avec un récit à la première personne, celui à la troisième personne avec narrateur omniscient impose une distance dans l’espace, puisqu’il intercale un narrateur (le conteur) entre le lecteur et l’action. Le lecteur « flotte » au-dessus des événements, et a parfaitement conscience qu’il y a « quelqu’un » qui lui raconte l’histoire. Il se retrouve donc métaphoriquement « plus loin » de l’action, et ce type de récit est forcément moins immersif.

Comme le narrateur « saute » d’un personnage à l’autre (et même s’il connaît chacun d’eux par cœur), il ne fait que les survoler, et le lecteur se sent également éloigné des protagonistes de l’histoire. Il ne sera jamais aussi proche d’eux qu’avec les autres narrations, et c’est finalement la moins intimiste des narrations.

Malgré ses très nombreux avantages, le narrateur omniscient a donc un double défaut très handicapant : il éloigne le lecteur à la fois des personnages et de l’action.

Les erreurs les plus fréquentes

— des récits sans ton particulier, alors que le narrateur (même s’il n’est pas un personnage de l’histoire) est une sorte de conteur avec sa « propre voix ». Si tu as déjà assisté à des contes oraux, tu dois savoir que la voix et la personnalité du conteur font tout.

— des récits où l’auteur n’exploite pas les capacités de l’omniscient : par habitude, et parce que le narrateur limité est bien plus répandu, l’auteur oublie parfois qu’il a choisi un narrateur omniscient. Par exemple, il s’attache ponctuellement à un personnage en oubliant les autres. Si l’auteur choisit un narrateur omniscient, il peut (doit !) en jouer ! Il doit savoir prendre du recul sur chacune de ses scènes pour en montrer « les meilleurs morceaux » à son lecteur.

Pour conclure l’article, nous résumerons donc en disant que le récit à la troisième personne avec narrateur omniscient apporte énormément de liberté à l’auteur, et a de très nombreux avantages. Il est peu contraignant, mais hélas ses faiblesses ne sont pas négligeables : ces types de récits sont moins immersifs (or, tout le monde ne jure plus que par l’immersion, de nos jours). C’est une narration déconseillée pour les auteurs novices.

La fois prochaine, nous aborderons le récit à la troisième personne avec un narrateur limité.

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7 réflexions sur “Choisir sa narration (3/5)

    1. Bonjour !
      Je ne suis pas bien sûr de comprendre la question.
      Souhaites-tu avoir certains chapitres en narrateur omniscient et d’autres à la 1ère personne, c’est cela ? C’est possible, même si en général je ne conseille pas de mélanger les types de narration. Surtout ces deux-là : la narration à la 1ère personne donne une impression de témoignage « qui fait vrai », mais seulement si on la garde intacte tout du long ; le narrateur omniscient donne plutôt une impression de conte (comme si un conteur nous racontait une fable) et c’est donc presque l’effet inverse. Mélanger les deux me paraît étrange, je le déconseille, mais tout est toujours possible en fantasy et c’est difficile de donner un avis tranché sans connaître ton histoire.
      Si j’ai mal compris la question et que tu voulais savoir s’il était possible de transformer un texte de narrateur omniscient en texte à la 1ère personne, la réponse est que… il faut tout réécrire et c’est très compliqué, puisque cela force à choisir un seul personnage pour raconter l’histoire (alors qu’en général, si on a choisi le narrateur omniscient au départ, c’est qu’on en a plein, des personnages).
      N’hésite pas à me donner plus de détails si je t’ai mal compris.
      À bientôt.

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