Choisir sa narration (2/5)

« Même si le principal volet de ma mission était de délivrer un message, j’ai toujours un terrible scrupule à me montrer bavard. Bien sûr, je vois déjà mon aimable lecteur en train de ricaner sur mon compte, en se disant que pour un type taciturne, le Benvenuto a un sacré crachoir. Eh bien j’ai le regret de dire à mon aimable lecteur qu’il se fourre une phalange ou deux dans l’œil, en plus de risquer des ennuis s’il me croise au coin d’une rue. Je suis tout ce qu’on voudra, beau parleur, phraseur, cabotin, et même un peu éloquent si je m’oublie, oui madame, mais je ne suis pas bavard. Pas du tout. Le bavard est un imbécile qui parle sans réfléchir. Le bavard est un incontinent qui ne garde rien. C’est un panier percé qui ne se rend pas compte de la valeur de la parole. »

(Gagner la guerre — Jean-Philippe Jaworski)


RÉCIT A LA PREMIÈRE PERSONNE

Je crois qu’en tant que lecteur, c’est sans doute ma narration préférée : j’adore les récits rédigés à la première personne. De nombreux auteurs s’y adonnent aussi, par goût. Hélas ! (et c’est bien dommage) c’est de loin la narration la plus difficile à maîtriser, la plus technique, et sans doute celle qui impose le plus de contraintes. Gare à celui qui s’y risque sans en avoir conscience…

Narrateur unique ?

À partir du moment où un récit se fait à la première personne, le narrateur est généralement unique.

Je dis bien « généralement » : il est possible d’avoir des narrateurs multiples, le livre faisant alors office de « recueils de témoignages » rédigés à la première personne : ainsi sont conçus les excellents livres « Outrage et rébellion » de Catherine Dufour ou « La horde du contrevent » d’Alain Damasio. Mais ces livres sont minoritaires, relèvent de très bons écrivains, et sont peu nombreux dans le paysage littéraire (ce sont quasiment des exercices de style).

Unique ou pas, l’idée reste la même : c’est comme si nous tendions un micro devant la bouche du personnage afin qu’il nous raconte son histoire.

Points forts

Indubitablement, la plus grande force du récit à la première personne est de créer une relation particulière de complicité entre le lecteur et le personnage narrateur. On lit ici ou là que le lecteur est « dans la tête » du personnage : attention, c’est faux (le personnage nous racontera bien ce qu’il veut, et pourra même mentir). Une analogie plus pertinente serait d’imaginer lecteur et personnage, installés dans de confortables fauteuils, devisant au coin du feu : le personnage, en toute intimité, va se confier au lecteur. De fait, on se sentira très proche de lui. Le texte, raconté par sa voix, nous en apprendra énormément sur son caractère et son mode de pensée. Son regard sur les événements qu’il a vécus, la vision qu’il a de lui-même (en particulier a posteriori dans les récits au passé), son vocabulaire et ses expressions, vont transpirer dans le récit et lui donner toute sa couleur.

Un second intérêt de cette narration est la sensation de réel qui s’en dégage. Le texte en forme de témoignage donne une impression de véracité, et ce même s’il se déroule dans un univers complètement imaginaire. Le récit à la première personne sonne moins fictionnel, plus factuel.

C’est donc un type de narration qu’il faut privilégier si on souhaite mettre en valeur un personnage en particulier, si la découverte de ce protagoniste a presque plus d’importance que l’histoire en elle-même. C’est aussi un bon choix si on souhaite donner un aspect « reportage » au récit, factuel et véridique.

Si on devait essayer de condenser en une phrase, on pourrait dire que c’est une narration où le lecteur est placé tout près du personnage, mais plus loin de l’action.

Points faibles

Nous avons vu plus haut que, généralement, le narrateur est unique.

Ce qui implique que :

1) celui qui raconte devra être présent dans toutes les scènes importantes. Il ne peut raconter que ce qu’il a vu/vécu, ne sait rien de ce que pensent les autres personnages. L’auteur est limité à ce seul point de vue : c’est un vrai handicap pour le travail de scénarisation.

2) le narrateur sera (le plus souvent) le personnage principal (protagoniste), celui qui vit l’histoire, et donc affrontera le plus d’épreuves. Or, c’est très difficile de raconter ses propres souffrances à la première personne sans tomber dans le mélodrame ; c’est aussi difficile de raconter ses réussites ou exploits sans paraître vaniteux. Selon ce qu’il va se passer dans l’histoire, cette narration peut entraîner de réelles difficultés d’écriture lors des points clefs et des climax.

3) il faut aussi avoir conscience que le lecteur sera « plus loin » de l’action. La narration à la première personne crée une distance entre l’action et le lecteur (le personnage narrateur s’intercalant en relais entre les deux). Cela donne un effet particulier, très agréable, mais moins « prenant » pour le lecteur. Si le narrateur raconte un moment où il est en danger de mort, on sait qu’il ne mourra pas, car il est là pour raconter l’histoire. Paradoxalement, et contrairement à ce que de nombreux jeunes auteurs croient, le récit à la première personne nuit à l’immersion dans l’action (puisque le lecteur a conscience du narrateur) et ne donne pas l’impression « d’immédiat » (et ce, même si le temps du récit est le présent).

4) le narrateur doit avoir une raison de raconter son histoire, ainsi qu’une idée d’à qui il s’adresse. Cela peut sembler négligeable, alors qu’au contraire c’est fondamental : c’est cela qui donne l’illusion de réel, c’est la base de son caractère, et son tempérament doit permettre au personnage de nous raconter son histoire (s’il est introverti, timide et taciturne, il n’a aucune raison de nous faire le récit d’un événement honteux, par exemple). Cela induit des contraintes fortes sur la caractérisation : on ne peut pas écrire à la première personne avec n’importe quel personnage.

Exemple : L’assassin Benvenuto Gesufal (cf. extrait en introduction) écrit ses mémoires pour se constituer une sorte d’assurance-vie vis-à-vis de ses employeurs : une excellente raison de « tout balancer », y compris les détails les plus sordides. Il a (on le voit !) le caractère qu’il faut et tout le bagout nécessaire.

Les erreurs les plus fréquentes

— des récits sans ton particulier, alors que le narrateur est censé avoir sa « propre voix », sa propre façon de parler, ses expressions, ses tournures de phrase, sa façon de penser. Écrire un récit à la première personne, c’est le faire avec la voix du personnage, pas la sienne propre. Si ce n’est pas pour développer une vraie personnalité, écrire à la première personne n’en vaut pas la peine.

— des récits froids qui décrivent ce que fait le personnage sans qu’on comprenne pourquoi, alors que le principal intérêt du récit à la première personne est justement que ce personnage nous explique et raconte en détail les événements : pas juste ce qu’il a fait, mais aussi pourquoi, ce qu’il en a pensé, voire ce qu’il en pense aujourd’hui. S’il ne voulait pas nous expliquer ce qu’il a vécu, il ne nous adresserait pas la parole.

— des personnages narrateurs qui s’attardent sur des détails sans importance, juste parce que l’auteur a soudain une envie de lyrisme (exemple : une longue description ampoulée d’un lieu insignifiant pour l’histoire, alors que le narrateur n’a aucune raison valable de s’y appesantir – il est censé être capable de faire le tri entre ce qui a un intérêt et ce qui n’en a pas).

— des personnages qui font de la rétention d’informations : pour le bien du suspens, l’auteur décide de cacher des éléments au lecteur, éléments que le personnage connaît pourtant et n’a aucun intérêt à masquer.

Exemple : citons le cas des romans centrés sur Sherlock Holmes, de Sir Arthur Conan Doyle. Ils sont racontés à la première personne, mais l’auteur n’a pas fait l’erreur de choisir le célèbre détective comme personnage de point de vue, et lui a adjoint le Dr Watson. Premièrement, cela évitait au lecteur de côtoyer de trop près un personnage hautement égocentrique, qui n’a absolument rien de sympathique, ni aucune raison de perdre son temps à raconter ses enquêtes ; secondement, le génie de Holmes lui fait régulièrement deviner la solution du mystère très tôt, ce qui serait une nuisance pour le suspens du récit s’il en était le narrateur. Faire conter l’histoire par Watson contourne ces deux obstacles. Sa fascination et son amitié pour Holmes nous aident à apprécier ce drôle de génie, et le témoignage de Watson fait si « vrai » que certains lecteurs pensent que le détective a réellement existé.

Pour conclure l’article de cette semaine, nous résumerons donc en disant que le récit à la première personne, ce n’est pas pour les petits joueurs : c’est un type de narration complexe, aux nombreuses contraintes. Néanmoins, si tu sais où sont les pièges, et si tu as un minimum de compétence, c’est une narration qui te permettra d’exprimer ta maîtrise de la langue et tout l’intérêt de ton personnage, de laisser parler ton style tout en donnant à ton texte un aspect réaliste et factuel. Les lecteurs adorent.

L’article suivant aborde le récit à la troisième personne avec un narrateur omniscient.

Des questions ou réactions ? Commente donc !

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13 réflexions sur “Choisir sa narration (2/5)

    1. Surtout, j’essaie vraiment de ne pas créer de polémique. Ceci étant dit : qu’un narrateur « perceptible » (personnage qui raconte à la première personne, ou narrateur omniscient) éloigne le lecteur de l’action n’est pas « mon avis », c’est un fait. C’est peut-être le terme « impliqué » que j’ai mal choisi : à la première personne, un lien se tisse entre lecteur et personnage, et on est donc « impliqué » dans ce qui lui arrive (dans le sens « ça nous touche »). Néanmoins, cet intermédiaire dans le récit nous éloigne de l’immédiateté de l’action. J’espère avoir clarifié ma pensée, qui se précisera également avec les articles suivants 🙂 Merci pour vos visites régulières et vos commentaires, et à bientôt ! 🙂

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  1. Les différents points de vue me passionnent, tu les a qualifiés d’exercice de style, c’est vraiment ça, quand on connaît la difficulté qu’il faut affronter pour les utiliser à bon escient ! Il faut bien s’entraîner mais le jeu en vaut la chandelle Merci de ce bon partage,

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  2. Une bien belle découverte que ton blog et ses conseils avisés, alors que je me prépare à écrire mon premier jet. Je pense choisir le « je » en essayant d’éviter les erreurs que tu cites. Se pose maintenant la question … du temps ! Présent ou passé ? Comme il s’agit d’une histoire qui s’est déjà déroulée, narrée 34 ans après, je pense que le passé s’impose. Bref, merci merci !

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    1. Le temps de narration sera un article qui suivra cette série, mais tu n’as pas à te poser de question : en français, le temps de narration, c’est le passé, point barre 😉 (en fait mon article passera tout son temps à expliquer à ceux qui écrivent au présent que c’est – dans 90% des cas – une mauvaise idée)

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  3. Enfin un article clair sur le sujet, je ne parvenais pas à avancer car au beau milieu de l’écriture (c’est ma première tentative d’écriture d’un roman) j’ai été prise d’un doute affreux, et si écrire à la première personne n’était pas la bonne option? Je n’ai trouvé que peu d’infos objectives mais ton article m’éclaire!
    Qu’entends-tu par la création de climax exactement?

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    1. Les climax sont les moments les plus forts en émotions du livre. Il y en a au moins un, vers la fin du récit, avant la conclusion, mais il peut évidemment y en avoir bien plus. Or, plus le protagoniste est face à une émotion forte (dilemme insoluble, choix cornélien, grande souffrance physique ou morale, mais aussi joie intense ou immense fierté), plus il est difficile d’user d’une voix juste pour le raconter. Avec les émotions négatives, les récits à la première personne tombent souvent dans le pathos ; avec les positives, le personnage peut sembler un peu vaniteux. C’est l’un des rares défauts que les lecteurs reprochent à la série de « L’Assassin Royal » de Robin Hobb : les livres sont géniaux, mais Fitz vit tellement d’épreuves difficiles et a tant tendance à s’apitoyer sur lui-même qu’il donne parfois envie de le baffer 😉

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  4. Merci pour tous tes articles 🙂 Je viens de tomber sur ton blog un peu par hasard, et c’est vraiment une mine d’informations et de réflexion 🙂
    Personnellement, j’aime la première personne, mais je trouve que le plus grand problème de cette narration, en tant qu’auteur, et qu’on ne peut pas réellement connaître le point de vue des autres personnages sur le narrateur, tout est biaisé par sa vision. Et alors, il faut être vraiment très subtil, pour faire passer aux lecteurs des messages que le narrateurs rapportera sans comprendre vraiment ^^ Par exemple, si un personnage se trouve laid et est persuadé que tous les autres le trouve laid, mais qu’en fait il est beau (c’est pas l’exemple du siècle mais bref ^^ »), il devient très compliqué de faire comprendre aux lecteurs que le personnage, en fait, est beau. Pareil, pour le décrire physiquement, c’est galère (parce que bon, les gens qui se voient dans des miroirs et éprouvent soudainement l’envie de se décrire, y’a un moment où ça va, hein ^^). Je préfère en général un narrateur à la troisième personne qui change de points de vue :). Par contre pour la manipulation, c’est l’idéal ^^ Quand j’écris des nouvelles fantastiques, c’est presque toujours à la première personne, pour appuyer sur les doutes et les croyances du narrateur, qui perd pieds avec la réalité ^^
    Je n’avais jamais réfléchis à ce que tu dis, pour l’action, et ça m’a surprise sur le coup, mais maintenant que j’y pense… en effet ^^ (ce commentaire est vraiment constructif, merci, merci ^^).
    J’aurais toutefois une question à soumettre à ton expertise: un récit à la première personne doit-il forcément justifier son existence? Le narrateur doit-il avoir conscience qu’il est en train de faire un récit, et avoir une raison de le faire?

    Bref, c’est à ce moment là que je me rends compte que cet article date de 2016 ^^’
    Mais merci pour ces articles, dont je vais incessamment sous peu continuer la lecture 🙂

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    1. >> Un récit à la première personne doit-il forcément justifier son existence?

      Bonjour Isabelle. Mon avis personnel (et celui de grands noms de l’écriture comme Orson Scott Card) est que « oui ». C’est primordial, et je ne vois pas comment l’auteur peut écrire correctement à la première personne s’il ne sait pas (si le personnage ne sait pas) à qui il s’adresse et pourquoi il raconte les choses. C’est la base, et ce qui modèle le récit. Ce cela qui implique le ton, le choix de ce qui est raconté ou pas. Les auteurs ne devraient pas s’en priver : cela facilite grandement les choses, et il ne faut pas le voir comme une contrainte, bien au contraire ! 🙂

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