Choisir son temps de narration

« Il est temps d’en parler, non ?
— Ah ah. »


 

Après avoir choisi sa narration, les auteurs s’interrogent sur un autre point (on m’a d’ailleurs posé la question en commentaire d’un précédent article) : à quel temps écrire ?

Pas besoin d’un long article pour cela, car la réponse est toute simple : en français, le temps du récit, c’est le passé.

Voilà.

(Ne me remercie pas).

Fin d’article.


Et le présent alors ?

Dans des nouvelles, textes courts, essais, exercices de style, on retrouve régulièrement l’emploi du présent. Mais dans mes posts, je donne essentiellement des conseils pour l’écriture de romans de fiction. Dans ce cadre-là, tu peux quasiment oublier l’emploi du présent comme temps principal de narration. Non pas que ça n’existe pas (oui, je vois les spécialistes prêts à me bondir dessus et me donner des noms d’œuvres entièrement rédigées au présent), mais ces livres sont (en tout cas parmi les classiques) minoritaires, et le présent y est choisi dans un but très spécifique. Aujourd’hui, certes, l’emploi du présent prend de l’ampleur via une sorte de phénomène de mode, souvent critiqué par les auteurs les plus « littéraires ». Critiqué pourquoi ? Pour plein de raisons.

Un temps inhabituel

Même si les auteurs débutants essaient de se persuader du contraire, le présent n’est pas un temps de récit naturel en français. C’est culturel. C’est comme ça : depuis des siècles et des siècles, on raconte les histoires au passé. En conséquence, pour une majorité de lecteurs, lire un récit au présent demande un effort (c’est mon cas : j’ai terriblement de mal à lire un récit long rédigé au présent, c’est infernal). C’est un frein, qui a tendance à sortir le lecteur de la fiction.

Paradoxe temporel

On lit souvent qu’écrire au présent permet de donner une impression d’immédiat, de « vivant ». En effet, quoi de plus logique que de penser qu’un récit au présent semblera plus actuel qu’un récit au passé ?

Et pourtant ce n’est pas le cas. Les études ont montré que pour la majorité des lecteurs (une courte majorité, mais une majorité quand même), un récit au passé semble plus « immédiat » que le récit au présent.

Là aussi, nos habitudes culturelles y sont sans doute pour quelque chose : le présent de narration, en français, s’intègre généralement dans des récits au passé.

Exemple : « Je déambulais tranquillement dans la rue quand soudain quelqu’un s’arrête à côté de moi et me force à stopper ma marche. Je tourne la tête et là qui vois-je ? Martin. »

Certains verbes sont bien conjugués au présent, mais nul doute dans nos esprits : la scène appartient bien au passé. Nous sommes habitués à cette gymnastique intellectuelle, et donc, quand on lit un récit écrit au présent, dans notre tête, il n’est pas si évident que la scène se déroule bien au moment où l’on parle.

De plus, quel est l’effet rendu ? Moi, j’appelle ça le bullet time, comme au cinéma : on accentue l’intérêt dramatique en focalisant l’intérêt du lecteur sur une scène précise, mais on n’accélère pas le temps, au contraire.

Et l’auteur Philip Hensher de fustiger les écrivains qui pensent que le présent rend leurs écrits plus vivants : « L’écriture est vivante si elle est vivante. Un changement de temps ne fera pas ça pour vous » (1).

Changement de perspective

Nous avons vu les semaines passées les points forts de chaque type de narration. Un autre problème du présent est qu’il contrecarre ces avantages, annulant leurs effets.

RÉCIT À LA PREMIÈRE PERSONNE

Observons les exemples suivants :

 « À la nuit tombée, je rentrais chez moi. Je me sentais fourbu, épuisé de ma journée, et je me laissais tomber dans mon fauteuil en soupirant. J’eus envie de prendre un bain, mais ne m’en sentis pas le courage — ou peut-être fut-ce ma facture d’eau mirobolante du mois précédent qui m’en empêcha. »

« À la nuit tombée, je rentre chez moi. Je me sens fourbu, épuisé de ma journée, et je me laisse tomber dans mon fauteuil en soupirant. J’ai envie de prendre un bain, mais ne m’en sens pas le courage — ou peut-être est-ce ma facture d’eau mirobolante du mois dernier qui m’en empêche. »

Étrangement, de nombreux auteurs ne voient pas le problème que pose l’extrait N° 2. Le souci n’est pas tant lié au temps qu’à la perspective de narration, qui change sans qu’on s’en rende compte.

Imagine que tu viens de passer une semaine de vacances à l’étranger et que tu en fais le récit à tes amis : tu vas parler à la première personne, au passé. Tu as une vue d’ensemble de tes vacances, tu vas faire le tri de ce qui est intéressant ou pas, et tu vas en faire un récit à tes amis selon ton point de vue, t’attardant sur les éléments captivants, zappant ceux qui ne le sont pas. Très bien. Maintenant, imaginons qu’on souhaite faire la même chose au présent : ce n’est plus du tout pareil. C’est comme si tu débutais tes vacances avec un magnéto et que tu devais décrire ton voyage en direct au quotidien. Si tu veux être « logique » il te faut tout décrire, sans avoir aucune idée de ce qui sera important ou pas par la suite. Un personnage qui raconte à la première personne au présent se regarde agir et énonce ses actions et ses pensées au fur et à mesure : cela donne un effet froid et clinique, souvent monotone, loin de la complicité que le personnage est censé tisser avec le lecteur grâce à son témoignage (d’ailleurs, sauf astuce scénaristique, le personnage ne s’adresse à personne, sinon à lui-même !). De plus, le récit sera beaucoup plus long ! Au passé, le personnage peut dire « le premier jour, j’étais trop fatigué et je n’ai rien fait ». Au présent, ce sera à l’auteur (invisible dans une narration au passé) d’intervenir pour faire une ellipse sur cette journée inintéressante.

Cela soulève également le problème de la lucidité du personnage sur l’instant : toute la couleur d’un récit à la première personne vient du regard que le personnage pose sur ses propres actions a posteriori. Dans l’exemple mentionné plus haut, au passé, la remarque sur la facture d’eau sonne juste : on sent que le personnage a réfléchi à la scène, et a compris des choses sur lui-même depuis. Au présent, l’effet est tout autre, et on a juste un personnage qui ne sait pas trop ce qu’il se passe dans sa propre tête.

Enfin, on perd complètement l’aspect témoignage, ce côté « récit rapporté », qui sonne vrai. À moins d’une astuce scénaristique (personnage télépathe par exemple) on brise l’illusion de réel, car nous n’avons aucun moyen d’être dans la tête du personnage au moment des faits.

Au final, sur le principe, utiliser le présent dans un récit à la première personne est un non-sens : si on choisit le récit à la première personne, c’est (en théorie !) pour bénéficier de ses points forts. Or, l’usage du présent annihile ces derniers. Et si l’auteur souhaite se justifier en disant qu’il voulait placer le lecteur « dans la tête du personnage », qu’il souhaitait quelque chose de plus « immédiat », il doit se rendre compte qu’il s’est trompé de narration : le récit à la troisième personne avec narrateur limité (écrit au passé) est bien mieux adapté et fait le job avec bien plus de facilité et d’efficacité.

RÉCIT À LA TROISIÈME PERSONNE (narrateur limité)

Observons les exemples suivants :

« Il sauta, se laissa rouler au sol comme on le lui avait appris à l’entraînement, et se redressa dans un même mouvement. Il aperçut sa proie tourner au bout de la rue, et s’élança à sa poursuite. »

« Il saute, se laisse rouler au sol comme on le lui a appris à l’entraînement, et se redresse dans un même mouvement. Il aperçoit sa proie tourner au bout de la rue, et s’élance à sa poursuite. »

On dit souvent que le présent rend l’action plus « cinématographique ». C’est vrai : au présent, l’exemple ci-dessus sonne comme si nous étions témoins de l’action, comme si nous étions en train de décrire à haute voix la scène se déroulant devant nos yeux. Cela peut sembler un effet souhaitable… sauf que le récit au passé fait bien mieux : il gomme cette distance. Nous ne sommes plus en train d’assister à la scène comme au cinéma, nous sommes en train de la vivre. Nous sommes le personnage.

Le présent nous « sort » du personnage, nous replaçant dans une position de spectateur au lieu d’acteur, nous faisant perdre cet énorme point fort, ce principal bénéfice du récit à la troisième personne (narrateur limité).

Attention : qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas.

Cet article n’est pas une croisade « anti-présent ». Il existe des livres intégralement au présent, très réussis, quelle que soit la narration. Mais il faut savoir que ces œuvres sont minoritaires, et que le présent y a été spécifiquement choisi pour une raison précise. L’usage du présent permet des effets de style, mais pour citer l’auteur Philip Hensher à nouveau : « Ce qui était autrefois un effet rare et intéressant commence à devenir totalement conventionnel ». Mieux vaut user du présent avec parcimonie pour profiter au mieux de son atmosphère particulière.

Exemple : Citons le cycle de La Passe-miroirs de Christelle Dabos. Rédigé à la troisième personne (narrateur limité), au passé, il contient des chapitres entiers rédigés à la première personne, et au présent ! Mais la situation s’y prête particulièrement : un personnage explore ses propres souvenirs, et revit des scènes de son passé. Le personnage « se regarde agir » dans des scènes depuis longtemps terminées. L’effet de rendu est conforme à ce que je mentionnais plus haut (le personnage se parle à lui-même, dans une sorte d’analyse clinique des évènements remémorés, qui fait presque « onirique », comme s’il était sous hypnose)… mais dans ce cas c’est exactement ce que souhaite l’auteur. Cela sert les intérêts de son récit. Ironiquement, tu constateras que l’auteur a choisi une narration au présent pour raconter les évènements les plus anciens de son récit, extrêmement lointains dans le temps… et que lorsqu’elle souhaite revenir à son personnage principal et à son histoire, elle reprend sa narration au passé.

Ne te trompe pas : mon seul message dans ce post est le même que pour le choix de la narration. Je te dis juste : « le choix du temps de narration n’est pas une décision qu’on prend au pif ou au feeling ». Certains blogs te conseillent de faire plusieurs essais, et de choisir « ce qui te semble le plus naturel ». C’est absurde. Tu dois avoir des raisons bien plus solides d’opter pour le présent. Le présent N’EST PAS un temps du récit naturel en français. Il est inhabituel, non instinctif, et contrecarre les avantages des narrations courantes (que ce soit la première personne ou la troisième). Il est donc important de se poser la question : « est-ce que je veux VRAIMENT écrire mon texte au présent, et si oui POURQUOI ? ». La plupart des auteurs interrogés répondent : « parce que ça me semble plus simple avec la concordance des temps, et tout ça…». C’est une très mauvaise excuse. Si tu n’as pas de meilleure explication à donner pour justifier ton choix, si ton récit ne s’y prête pas particulièrement pour une raison liée à l’histoire, d’ambiance ou autre, sache que tu te mets des bâtons dans les roues. Choisir une bonne narration et décider de l’écrire au présent sans raison valable, c’est choisir un super outil pour construire un meuble, et décider de bricoler avec des moufles, une main derrière le dos. Non, ce n’est PAS plus facile !

Dans l’immense majorité des cas, le meilleur temps pour ton récit, c’est le passé. C’est simple, naturel, transparent.

M’enfin, ce n’est que mon avis…


… ou presque « que » mon avis.

(1) Tout comme l’auteur Philip Hensher, l’auteur américain Philip Pullman regrette cet engouement pour l’usage du présent en littérature, temps qui se répand de plus en plus et limite les options offertes aux écrivains. Il s’insurge et affirme ne plus lire de romans écrits au présent parce que cela ne procure « rien d’autre que de l’ennui » (Article cité : https://www.actualitte.com/article/culture-arts-lettres/booker-prize-critiques-contre-un-present-qui-pue-l-ennui/21087)

J’avais lu autre part (mais hélas je ne retrouve plus la source) une interview de l’auteur Orson Scott Card sur le sujet (ou alors c’est dans un de ses livres ?). Il estimait que les écrivains novices devaient réserver l’usage du présent à des fictions courtes ou des exercices de style littéraires.

Choisir sa narration (5/5)

Synthèse et bilan


Merci à toi d’avoir suivi cette série en entier.

Mon objectif initial était de t’aider à choisir la narration de ton roman en fonction de critères concrets, et j’ai essayé d’être le plus factuel possible. Soyons clairs : aucune narration n’est supérieure à une autre d’un point de vue général. Il existe de réels chefs-d’œuvre de littérature écrits en usant de chacune de ces narrations. Le tout est de savoir distinguer au plus tôt laquelle t’aidera le mieux à atteindre tes objectifs d’auteur pour un récit donné.

En guise de récapitulatif et de synthèse, voici un bilan des trois narrations que nous avons vu ensemble.

J’en ai fait un PDF, si tu as trouvé ces articles intéressants et que tu souhaites conserver ça dans un coin de disque dur…

Narration à la première personne

Convient plus particulièrement :

— pour des auteurs aguerris, conscients des pièges et sûrs de leur plume ;

— pour des récits centrés sur un personnage en particulier (et presque plus que sur l’intrigue elle-même) ;

— pour des récits qui veulent donner l’illusion du réel, de témoignage.

Attention :

— narration aux nombreuses contraintes (scénaristique, d’expression, de caractérisation du protagoniste).

Narration à la troisième personne — narrateur omniscient

Convient plus particulièrement :

— pour des auteurs qui aiment être très libres dans leur narration, exprimer leur talent de plume, et pouvoir digresser tranquilles ;

— pour des récits qui s’étalent sur de longues distances, et/ou de longues périodes temporelles, et/ou de nombreux personnages ;

— pour des récits à visées comiques, didactiques ou pédagogiques.

Attention :

— implique par nature une certaine distance du lecteur par rapport aux personnages et à l’action (récits moins immersifs).

Narration à la troisième personne — narrateur limité

Convient plus particulièrement :

— pour des auteurs qui veulent mettre en avant leur histoire plus que leur style ;

— pour des récits plus immersifs (aventure, action, suspens) : le lecteur est directement « dans » le personnage et « dans » l’action.

Attention :

— à action égale, plus longue que les autres narrations.

Voilà !

Cette série d’articles sur la narration est terminée, et j’espère qu’elle t’aura été utile.

La fois prochaine, on se demandera comment choisir au mieux le temps de sa narration (tu verras, ça sera simple et rapide !).

Comme d’habitude, ces posts sont le fruit de mes propres lectures, études et expériences (même s’ils sont plus documentés que d’ordinaire). Tout est ouvert à discussion : commente donc !


« Alors, tu l’as trouvé comment, le narrateur de ces articles ?
— Dois-je choisir entre les adjectifs “omniscient” et “limité” ? »

Choisir sa narration (4/5)

« Chaque fois, cependant, il se dégageait et retournait, souvent à un endroit différent, afin de voir le jeu sous un autre angle. Il était trop petit pour voir les commandes, la façon dont on jouait effectivement. Cela n’avait pas d’importance. Il voyait les mouvements. La façon dont le joueur creusait des tunnels dans le noir, des tunnels de lumière que l’ennemi traquait et suivait impitoyablement jusqu’à ce qu’il ait capturé le vaisseau adverse. Le joueur pouvait tendre des pièges : mines, bombes, boucles qui contraignaient l’ennemi à tourner en rond indéfiniment. Il y avait des joueurs adroits. D’autres perdaient rapidement. Ender préférait, toutefois, que deux joueurs s’affrontent. Chacun était obligé d’utiliser les tunnels de l’autre et la valeur des individus, sur le plan de cette stratégie, apparaissait rapidement. »

(La stratégie Ender — Orson Scott Card)


Attardons-nous aujourd’hui sur la narration à la troisième personne avec narrateur limité.

C’est, de loin, le type de narration le plus exploité en fiction de nos jours.

Une narration qui apporte un bon compromis

Dans cette narration, la voix qui raconte l’histoire n’est pas un conteur omniscient. Pour faire notre analogie habituelle, c’est plus comme si le lecteur s’incarnait directement dans l’un des personnages (mais un seul à la fois) :
— soit un seul pour tout le récit ;
— soit en changeant d’un chapitre sur un autre (mais en restant en général focalisé sur une poignée de personnages majeurs récurrents).

Tout est raconté selon le prisme du personnage de point de vue, et le lecteur ne sait alors et ne voit que ce que le personnage sait ou voit. Le lecteur récupère ici sa proximité avec le personnage (qu’il avait avec la première personne, mais qu’il avait perdu avec le narrateur omniscient).

Points forts

Le premier point fort de cette narration est l’invisibilité qu’elle procure au narrateur : on a l’impression qu’il n’y en a pas. Le lecteur est comme directement branché dans la tête du personnage (sans le filtre de la conscience du personnage, qu’il y a avec la narration à la première personne). Le personnage n’a pas conscience de la présence du lecteur, et personne ne raconte d’histoire au lecteur : ce dernier la « vit », directement. Cela augmente d’autant son immersion et son implication.

Nous avons vu les semaines passées que le récit à la première personne et le récit omniscient sont par nature dans la « présentation » (le narrateur raconte une histoire). C’est néfaste pour l’immersion, mais favorise le déploiement du style et de la langue. La troisième personne limitée est dans la « représentation » : si ton but est d’impliquer émotionnellement le lecteur auprès de ton protagoniste, avec le minimum de distraction, le récit à la troisième personne limité est le meilleur choix.

Un autre avantage est sa flexibilité : certes, il n’est pas aussi souple que le narrateur omniscient, et on évitera de changer de personnage de point de vue dans un même paragraphe (pour ne pas perturber le flux de lecture et casser la fiction, car « changer d’incarnation » représente un effort pour le lecteur). Néanmoins, l’auteur a la possibilité de varier ses personnages de point de vue au fil des chapitres. Cela lui offre plus de possibilités pour raconter son histoire, développer sa scénarisation ou jouer avec l’ironie dramatique.

Enfin, le récit à la troisième personne limité autorise un style neutre et sans fioriture. Pour un auteur qui n’a pas une plume très marquée, cela permet de repousser l’importance du style au second plan, masquant ainsi les petits défauts d’écriture, et laissant l’histoire en vedette. Attention ! Cela ne signifie pas que l’auteur ne doit pas faire d’effort ni que c’est une narration faite pour ceux qui ne savent pas écrire ! Mais c’est un fait : dans cette narration, l’histoire est en avant, et le style est un peu caché derrière. Si ce dernier n’est pas flamboyant, cela se remarquera moins.

Points faibles

Si le récit à la troisième personne limité gomme toute distance entre lecteur et personnage, ne s’attacher qu’à un protagoniste à la fois a un prix : à action égale, la longueur de texte sera plus conséquente pour raconter les mêmes événements. Si tu as une intrigue complexe et des personnages multiples, choisir cette narration n’est sans doute pas pertinent, à moins que tu sois prêt à écrire une saga composée de très nombreux tomes.

Une autre difficulté à laquelle on pense peu : on place le lecteur « dans » la tête du personnage, et il a donc accès à tout ce que sait ce dernier. Si le personnage sait quelque chose d’important, l’auteur ne peut pas se permettre de ne pas le révéler au lecteur, sous peine de casser la fameuse immersion et le lien « lecteur-personnage » qui fait tout le point fort de cette narration. Si tu es du genre « auteur cachotier », prudence avec ce type de narration : choisis tes personnages de point de vue en fonction de ce qu’ils savent ou pas, ou tu risques de te retrouver coincé par des incohérences…

Les erreurs les plus fréquentes

— de loin la plus récurrente : l’auteur change de personnage de point de vue de façon inopinée, dans un même chapitre (voire un même paragraphe), tranchant net la sensation d’incarnation propre à cette narration. Si c’est bien fait, le lecteur s’en rend à peine compte et s’adapte en une seconde ; si c’est mal fait, le lecteur ne se rend compte qu’après plusieurs lignes que l’auteur ne parle plus du même personnage, l’obligeant à revenir en arrière.

— des récits froids qui décrivent ce que fait le personnage sans qu’on comprenne pourquoi, alors que le lecteur est censé être directement « dans les pensées » du personnage et vivre les événements en direct avec lui.

— l’auteur qui fait de la rétention d’informations : pour le bien du suspens, l’auteur décide de cacher des éléments au lecteur, éléments que le personnage connaît pourtant.

Pour conclure, nous résumerons donc en disant que le récit à la troisième personne avec narrateur limité est un bon compromis. La plupart des lecteurs lisent pour l’histoire. Ils veulent s’immerger dans la vie des personnages, et pour cette perspective précise, la narration à la troisième personne limitée est la meilleure : elle combine la flexibilité de l’omniscient avec l’intensité de la première personne. C’est aussi un choix plus aisé pour un écrivain débutant :

1) parce que le récit à la troisième personne limité n’exige pas la même maîtrise de langage que les deux autres (il est à priori « moins littéraire », ce qui ne dispense nullement de bien écrire : il autorise un style neutre, il ne l’impose pas !),

2) parce qu’il est plus familier et naturel, car c’est un type de récit prédominant aujourd’hui et que les gens en ont l’habitude.

Voilà, nous avons abordé les trois principales narrations.
Le prochain article fait une synthèse et un bilan.
D’ici-là, des questions ou réactions ? Commente donc !

Choisir sa narration (3/5)

« Il est important de signaler que soudain et contre toute probabilité, un cachalot s’était matérialisé à plusieurs kilomètres au-dessus de la surface d’une planète étrangère. Et vu qu’une telle position se révèle difficilement tenable pour un cachalot, la pauvre innocente créature eut fort peu de temps pour assimiler son identité. Voici donc l’ensemble de ses pensées pendant qu’il tombait : “Waaaaouuh hèèè ! Que s’passe-t-il ? Qui suis-je ? Pourquoi suis-je ici ? Quel est le but de ma vie ? Euh… Que veux-je dire par ‘qui suis-je’ ? Bon, allez, du calme, resaisissons-nous…” »

(Le Guide du Voyageur Galactique — Douglas Adams)


Suite au post sur la narration à la première personne, attardons-nous sur la narration à la troisième personne avec narrateur omniscient.

Très présente en fiction par le passé, cette narration est de moins en moins répandue à cause de ses faiblesses… et malgré ses (pourtant nombreux) avantages.

Narrateur partout, tout le temps

Le narrateur omniscient est certes un narrateur unique, mais c’est aussi une sorte de Dieu. Il sait TOUT (y compris ce que pense un cachalot en pleine chute libre). Mais… c’est surtout un narrateur qui a une personnalité propre, une voix particulière, une façon à lui de s’exprimer.

Une analogie ? C’est comme si nous nous installions devant un conteur, près du feu, afin qu’il nous raconte une histoire.

Points forts

Son principal point fort est sa mobilité : il n’est pas rivé à un personnage ni à un lieu, et il peut « sauter » du coq à l’âne comme il le souhaite. Cela lui permet de franchir en un clin d’œil de grandes distances, d’aller dans le passé ou le futur, de raconter en parallèle deux actions éloignées dans l’espace, ou d’expliquer ce que pensent tous les protagonistes d’une même scène.

Exemple : « Laurent s’ennuyait ferme. Paul n’avait d’yeux que pour Sarah. Elle, elle était surtout intéressée par ce que racontait Valentin. Ce que pensait Valentin à ce moment précis, nul ne le sut jamais, car au même instant, à l’autre bout de la ville, se déroulait une scène autrement plus importante pour le déroulement de l’histoire… »

Cet exemple, bien que caricatural, est tout à fait à la portée d’un narrateur omniscient. Lors du récit d’un rendez-vous amoureux, le narrateur peut nous raconter les pensées et réactions de chacun des deux protagonistes, alors qu’une autre narration devrait s’attacher à l’un ou à l’autre… ou alterner un chapitre pour chacun. L’avantage principal pour l’auteur avec cette narration est donc de pouvoir raconter beaucoup de choses en peu de temps, en étant à même de condenser en quelques pages ce que les autres narrations mettraient plusieurs chapitres à relater.

Ainsi, si tu souhaites couvrir rapidement de grandes périodes temporelles, de grandes distances ou de nombreux personnages (sans pour autant écrire des milliers de pages), le narrateur omniscient sera surement le choix le plus judicieux pour ton récit. De même, si tu ne souhaites pas mettre en avant un héros plutôt qu’un autre (par exemple dans un roman de fantasy dans lequel tu souhaites valoriser de multiples personnages), c’est un choix pertinent.

Nous verrons un peu plus bas que le récit omniscient impose une distance entre le lecteur, l’action et les personnages. Ce point faible est aussi une force : cette distance peut aider l’auteur à créer un décalage nécessaire au rire. Un narrateur intrusif peut commenter l’histoire et créer de la surprise, ou dédramatiser des situations qui pourraient autrement être considérées comme choquantes. Ce n’est pas pour rien qu’on retrouve abondamment des narrateurs omniscients dans des fictions humoristiques ou dans la littérature pour enfants : si c’est le cas de ton ouvrage, penses-y !

Dans la même veine, puisqu’il sait tout, le narrateur omniscient peut facilement fournir des explications ou digresser sur des sujets précis, sans que cela choque le lecteur. Si ta fiction a un but didactique ou pédagogique (comme un roman historique, par exemple), le narrateur omniscient te sera très précieux pour glisser tes éléments au cœur de ton récit.

Le narrateur omniscient sait tout, y compris et surtout des choses que les personnages ne savent pas. Il est libre de raconter ce qu’il veut, quand il le souhaite : c’est un excellent moyen de créer des liens de complicité avec le lecteur et ainsi d’utiliser l’ironie dramatique à son plein potentiel.

Enfin, le narrateur omniscient permet à l’auteur doué de sa plume de jouer avec le langage de façon plus libre que dans les autres narrations : les envolées lyriques nuisent d’ordinaire à l’immersion, mais à ce petit jeu, c’est sans aucun doute le narrateur omniscient qui s’en sortira le mieux. Là où un personnage semblera ridicule s’il s’intéresse à la splendeur d’une goutte de rosée dans la lueur matinale, le narrateur omniscient a tous les droits. Si tu aimes faire de la prose, c’est un bon choix.

Points faibles

De la même façon qu’avec un récit à la première personne, celui à la troisième personne avec narrateur omniscient impose une distance dans l’espace. Le lecteur semble « flotter » au-dessus des évènements, et a parfaitement conscience du narrateur qui s’intercale entre lui et l’action. Il se retrouve donc « plus loin » de l’action.

Comme le narrateur « saute » d’un personnage à l’autre (et même s’il connaît chacun d’eux par cœur), il ne fait que les survoler, et le lecteur se sent également éloigné des protagonistes de l’histoire. Il ne sera jamais aussi proche d’eux qu’avec les autres narrations.

Malgré ses très nombreux avantages, le narrateur omniscient a donc un double défaut très handicapant : il éloigne le lecteur à la fois des personnages et de l’action.

Les erreurs les plus fréquentes

— des récits sans ton particulier, alors que le narrateur (même s’il n’est pas un personnage de l’histoire) est une sorte de conteur avec sa « propre voix ».

— des récits où l’auteur n’exploite pas les capacités de l’omniscient : par habitude, et parce que le narrateur limité est bien plus répandu, l’auteur oublie parfois qu’il a choisi un narrateur omniscient. Par exemple, il s’attache ponctuellement à un personnage en oubliant les autres. Si l’auteur choisit un narrateur omniscient, il peut (doit !) en jouer !

Pour conclure l’article, nous résumerons donc en disant que le récit à la troisième personne (avec narrateur omniscient) apporte énormément de liberté à l’auteur, et a de très nombreux avantages. Il est peu contraignant, mais hélas ses faiblesses ne sont pas négligeables : ces types de récits sont moins immersifs.

La fois prochaine, nous aborderons le récit à la troisième personne avec un narrateur limité.

Des questions ou réactions ? Commente donc !

Choisir sa narration (2/5)

« Même si le principal volet de ma mission était de délivrer un message, j’ai toujours un terrible scrupule à me montrer bavard. Bien sûr, je vois déjà mon aimable lecteur en train de ricaner sur mon compte, en se disant que pour un type taciturne, le Benvenuto a un sacré crachoir. Eh bien j’ai le regret de dire à mon aimable lecteur qu’il se fourre une phalange ou deux dans l’œil, en plus de risquer des ennuis s’il me croise au coin d’une rue. Je suis tout ce qu’on voudra, beau parleur, phraseur, cabotin, et même un peu éloquent si je m’oublie, oui madame, mais je ne suis pas bavard. Pas du tout. Le bavard est un imbécile qui parle sans réfléchir. Le bavard est un incontinent qui ne garde rien. C’est un panier percé qui ne se rend pas compte de la valeur de la parole. »

(Gagner la guerre — Jean-Philippe Jaworski)


RÉCIT A LA PREMIÈRE PERSONNE

Je crois qu’en tant que lecteur, c’est sans doute ma narration préférée : j’adore les récits rédigés à la première personne. De nombreux auteurs s’y adonnent aussi, par goût. Hélas ! (et c’est bien dommage) c’est de loin la narration la plus difficile à maîtriser, la plus technique, et sans doute celle qui impose le plus de contraintes. Gare à celui qui s’y risque sans en avoir conscience…

Narrateur unique ?

À partir du moment où un récit se fait à la première personne, le narrateur est généralement unique.

Je dis bien « généralement » : il est possible d’avoir des narrateurs multiples, le livre faisant alors office de « recueils de témoignages » rédigés à la première personne : ainsi sont conçus les excellents livres « Outrage et rébellion » de Catherine Dufour ou « La horde du contrevent » d’Alain Damasio. Mais ces livres sont minoritaires, relèvent de très bons écrivains, et sont peu nombreux dans le paysage littéraire (ce sont quasiment des exercices de style).

Unique ou pas, l’idée reste la même : c’est comme si nous tendions un micro devant la bouche du personnage afin qu’il nous raconte son histoire.

Points forts

Indubitablement, la plus grande force du récit à la première personne est de créer une relation particulière de complicité entre le lecteur et le personnage narrateur. On lit ici ou là que le lecteur est « dans la tête » du personnage : attention, c’est faux (le personnage nous racontera bien ce qu’il veut, et pourra même mentir). Une analogie plus pertinente serait d’imaginer lecteur et personnage, installés dans de confortables fauteuils, devisant au coin du feu : le personnage, en toute intimité, va se confier au lecteur. De fait, on se sentira très proche de lui. Le texte, raconté par sa voix, nous en apprendra énormément sur son caractère et son mode de pensée. Son regard sur les événements qu’il a vécus, la vision qu’il a de lui-même (en particulier a posteriori dans les récits au passé), son vocabulaire et ses expressions, vont transpirer dans le récit et lui donner toute sa couleur.

Un second intérêt de cette narration est la sensation de réel qui s’en dégage. Le texte en forme de témoignage donne une impression de véracité, et ce même s’il se déroule dans un univers complètement imaginaire. Le récit à la première personne sonne moins fictionnel, plus factuel.

C’est donc un type de narration qu’il faut privilégier si on souhaite mettre en valeur un personnage en particulier, si la découverte de ce protagoniste a presque plus d’importance que l’histoire en elle-même. C’est aussi un bon choix si on souhaite donner un aspect « reportage » au récit, factuel et véridique.

Si on devait essayer de condenser en une phrase, on pourrait dire que c’est une narration où le lecteur est placé tout près du personnage, mais plus loin de l’action.

Points faibles

Nous avons vu plus haut que, généralement, le narrateur est unique.

Ce qui implique que :

1) celui qui raconte devra être présent dans toutes les scènes importantes. Il ne peut raconter que ce qu’il a vu/vécu, ne sait rien de ce que pensent les autres personnages. L’auteur est limité à ce seul point de vue : c’est un vrai handicap pour le travail de scénarisation.

2) le narrateur sera (le plus souvent) le personnage principal (protagoniste), celui qui vit l’histoire, et donc affrontera le plus d’épreuves. Or, c’est très difficile de raconter ses propres souffrances à la première personne sans tomber dans le mélodrame ; c’est aussi difficile de raconter ses réussites ou exploits sans paraître vaniteux. Selon ce qu’il va se passer dans l’histoire, cette narration peut entraîner de réelles difficultés d’écriture lors des points clefs et des climax.

3) il faut aussi avoir conscience que le lecteur sera « plus loin » de l’action. La narration à la première personne crée une distance entre l’action et le lecteur (le personnage narrateur s’intercalant en relais entre les deux). Cela donne un effet particulier, très agréable, mais moins « prenant » pour le lecteur. Si le narrateur raconte un moment où il est en danger de mort, on sait qu’il ne mourra pas, car il est là pour raconter l’histoire. Paradoxalement, et contrairement à ce que de nombreux jeunes auteurs croient, le récit à la première personne nuit à l’immersion dans l’action (puisque le lecteur a conscience du narrateur) et ne donne pas l’impression « d’immédiat » (et ce, même si le temps du récit est le présent).

4) le narrateur doit avoir une raison de raconter son histoire, ainsi qu’une idée d’à qui il s’adresse. Cela peut sembler négligeable, alors qu’au contraire c’est fondamental : c’est cela qui donne l’illusion de réel, c’est la base de son caractère, et son tempérament doit permettre au personnage de nous raconter son histoire (s’il est introverti, timide et taciturne, il n’a aucune raison de nous faire le récit d’un événement honteux, par exemple). Cela induit des contraintes fortes sur la caractérisation : on ne peut pas écrire à la première personne avec n’importe quel personnage.

Exemple : L’assassin Benvenuto Gesufal (cf. extrait en introduction) écrit ses mémoires pour se constituer une sorte d’assurance-vie vis-à-vis de ses employeurs : une excellente raison de « tout balancer », y compris les détails les plus sordides. Il a (on le voit !) le caractère qu’il faut et tout le bagout nécessaire.

Les erreurs les plus fréquentes

— des récits sans ton particulier, alors que le narrateur est censé avoir sa « propre voix », sa propre façon de parler, ses expressions, ses tournures de phrase, sa façon de penser. Écrire un récit à la première personne, c’est le faire avec la voix du personnage, pas la sienne propre. Si ce n’est pas pour développer une vraie personnalité, écrire à la première personne n’en vaut pas la peine.

— des récits froids qui décrivent ce que fait le personnage sans qu’on comprenne pourquoi, alors que le principal intérêt du récit à la première personne est justement que ce personnage nous explique et raconte en détail les événements : pas juste ce qu’il a fait, mais aussi pourquoi, ce qu’il en a pensé, voire ce qu’il en pense aujourd’hui. S’il ne voulait pas nous expliquer ce qu’il a vécu, il ne nous adresserait pas la parole.

— des personnages narrateurs qui s’attardent sur des détails sans importance, juste parce que l’auteur a soudain une envie de lyrisme (exemple : une longue description ampoulée d’un lieu insignifiant pour l’histoire, alors que le narrateur n’a aucune raison valable de s’y appesantir – il est censé être capable de faire le tri entre ce qui a un intérêt et ce qui n’en a pas).

— des personnages qui font de la rétention d’informations : pour le bien du suspens, l’auteur décide de cacher des éléments au lecteur, éléments que le personnage connaît pourtant et n’a aucun intérêt à masquer.

Exemple : citons le cas des romans centrés sur Sherlock Holmes, de Sir Arthur Conan Doyle. Ils sont racontés à la première personne, mais l’auteur n’a pas fait l’erreur de choisir le célèbre détective comme personnage de point de vue, et lui a adjoint le Dr Watson. Premièrement, cela évitait au lecteur de côtoyer de trop près un personnage hautement égocentrique, qui n’a absolument rien de sympathique, ni aucune raison de perdre son temps à raconter ses enquêtes ; secondement, le génie de Holmes lui fait régulièrement deviner la solution du mystère très tôt, ce qui serait une nuisance pour le suspens du récit s’il en était le narrateur. Faire conter l’histoire par Watson contourne ces deux obstacles. Sa fascination et son amitié pour Holmes nous aident à apprécier ce drôle de génie, et le témoignage de Watson fait si « vrai » que certains lecteurs pensent que le détective a réellement existé.

Pour conclure l’article de cette semaine, nous résumerons donc en disant que le récit à la première personne, ce n’est pas pour les petits joueurs : c’est un type de narration complexe, aux nombreuses contraintes. Néanmoins, si tu sais où sont les pièges, et si tu as un minimum de compétence, c’est une narration qui te permettra d’exprimer ta maîtrise de la langue et tout l’intérêt de ton personnage, de laisser parler ton style tout en donnant à ton texte un aspect réaliste et factuel. Les lecteurs adorent.

L’article suivant aborde le récit à la troisième personne avec un narrateur omniscient.

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