Choisir sa narration (1/5)

« Il va donner son point de vue sur les points de vue ?
— Voilà, c’est ça. »


 

Tout comme avec ma série d’articles sur la création de personnages, je m’attaque à un sujet composé de plusieurs épisodes (parce qu’il le vaut bien) : comment choisir son type de narration.

En discutant avec des comparses auteurs, je me rends compte que la plupart ne choisissent pas vraiment leur narration : c’est un peu au feeling, ou par goût personnel. Idem quand on cherche sur le web : il est aisé de trouver des articles sur les différentes narrations existantes, mais beaucoup plus compliqué de trouver des conseils concrets et objectifs pour CHOISIR un type de narration plutôt qu’un autre. Quand j’ai débuté dans l’écriture, il m’a fallu me procurer des ouvrages spécialisés pour obtenir des informations vraiment utiles (1)… et donc je me propose d’essayer de t’éclairer un peu.

Vaste programme.

Pour essayer d’être simple et concis, je me focaliserai sur les trois narrations qu’on rencontre le plus souvent :

1) Le récit à la première personne

Le récit est rédigé à la première personne du singulier.

« Il se tenait au pied de mon lit, une lampe à la main. En soi, l’objet constituait déjà une rareté à Castelcerf où les bougies étaient plus courantes, mais ce ne fut pas seulement la lueur jaunâtre de la lampe qui retint mon attention : l’homme en lui même était étrange. »
(L’assassin royal — Robin Hobb)

« La trouille, pour moi, c’est une vieille maîtresse. Une longue sangsue visqueuse, nichée dans les replis de mon ventre et dans le canal de mes vertèbres, furtive comme un ver solitaire, mais toujours prompte à mordre quand la situation patine, quand les couteaux sont tirés, quand l’ennemi charge. »
(Gagner la guerre — Jean-Philippe Jaworski)

Spécificité : le narrateur est l’un des personnages du récit (dit « personnage de point de vue »), qui raconte son histoire, comme un témoignage.

[Lien vers l’article sur le récit à la première personne]

Parce que c’est une narration compliquée, j’ai rédigé un article « cas pratique » spécifique aux pièges de la narration à la première personne.

2) Le récit à la troisième personne

Le récit est rédigé à la troisième personne du singulier.

Nous distinguerons deux cas :

2.1) Le narrateur omniscient

Le récit nous est conté par une personne sans nom, une sorte de « voix off » qui n’est PAS un personnage de l’histoire. Ce narrateur sait tout : passé, présent, futur, ainsi que tout ce que pensent tous les personnages.

« Quoi qu’il en soit, il fut prouvé, beaucoup plus tard, que le bois de cet arbre possédait encore une certaine magie. »
(Chroniques de Narnia — C.S. Lewis)

« Durant un moment, il ne se produisit rien.
Puis, au bout d’une seconde à peu près, il continua de ne rien se produire. »
(Le Guide du Voyageur Galactique — Douglas Adams)

Nous avons là affaire à un « conteur » dans le sens traditionnel du terme, capable de s’adresser au lecteur directement, d’avoir son propre avis critique sur l’histoire, de faire preuve d’humour, de sauter d’un lieu à un autre ou d’un personnage à un autre comme il le souhaite.

[Lien vers l’article sur le narrateur omniscient]

2.2) Le narrateur limité/focalisé

Là encore le récit nous est conté par une sorte de « voix off », mais cette fois le narrateur se concentre sur un personnage (dit « personnage de point de vue »), et relate l’histoire en se focalisant sur ses actions, ses pensées et son ressenti. Ainsi le lecteur ne sait que ce que le personnage sait, ne voit que ce qu’il voit, etc.

« Penser à eux était une erreur. Un sanglot lui serra la gorge et il le ravala ; il ne voyait plus son assiette. Il ne devait pas pleurer. »
(La stratégie Ender — Orson Scott Card)

« Lors du banquet de début d’année, Harry avait senti que le professeur Rogue ne l’aimait pas beaucoup. À la fin du premier cours de potions, il se rendit compte qu’il s’était trompé : en réalité, Rogue le haïssait. »
(Harry Potter à l’école des sorciers — JK Rowling)

Spécificité : Dans de nombreux livres, l’auteur se limite à un seul personnage de point de vue. Dans d’autres, il change de personnage d’un chapitre à l’autre. Néanmoins, dans un même chapitre, il n’en « suit » qu’un seul à la fois. Il s’y limite, et ne raconte que ce que ressent, voit, sait le personnage en question.

C’est la narration la plus répandue aujourd’hui, et de loin, parce qu’elle concentre de nombreux avantages (j’y reviendrai).

[Lien vers l’article sur la narration à la 3ème personne focalisée]

Comme les auteurs ont tendance à mélanger sans le vouloir le narrateur omniscient et la troisième personne focalisée, j’ai préparé un article en deux parties pour ne pas les confondre et tirer le meilleur parti de votre choix de narration.

Il existe d’autres types de narration, mais le plus souvent réservés à des essais littéraires, des exercices de style ou des nouvelles courtes (par exemple, récit à la deuxième personne du singulier ou à la troisième du pluriel). Afin d’atteindre les objectifs de clarté que je me suis fixés pour cette série, je m’en tiendrai donc là, puisqu’une très (très) large majorité des romans de fiction rentrent dans l’une des trois catégories de narration décrites ci-dessus.

J’ai ainsi dédié un post à chacune de ces trois possibilités, pour tenter d’en préciser les spécificités : qu’est-ce qu’elles « font le mieux » ? Quels sont leurs inconvénients ou pièges ? Mon but est de pouvoir t’aider à choisir — sur la base de critères objectifs — laquelle est la plus adaptée en fonction de ton projet d’écriture.

Quoi, je ne peux pas mélanger les narrations ?

En théorie, tout est possible en littérature. Tu es l’auteur, tu fais ce que tu veux.

En pratique, un même livre se limite généralement à un seul type de narration, ou distingue au moins clairement chaque changement de narration par un changement de chapitre. Pourquoi ?

Quel est le point commun entre une faute d’orthographe, un problème de mise en page, une description trop longue ou ennuyeuse, un dialogue qui sonne faux et un changement brutal de narration ?

Tous ces éléments sortent le lecteur de la fiction, et cassent la fluidité de lecture. Cela ne dure qu’un instant, moins d’une seconde peut-être, le temps que le cerveau mette du scotch, mais il y a indéniablement fracture de l’instant de lecture. Or, le principal travail de l’auteur, c’est de maintenir l’illusion de la fiction de bout en bout. Le lecteur doit oublier qu’il est en train de lire un livre, rédigé par un auteur. The show must go on.

Tu commences ton récit avec un type de narration ? Ok, ton lecteur te suit, au bout d’un paragraphe il s’est adapté à ton choix, il s’est mentalement préparé à lire le livre selon ce point de vue. Si soudain tu changes ta façon de narrer ton histoire, il va y avoir (même fugitivement) cassure. C’est pour cela que, si tu as besoin de changer de narration (ou de personnage de point de vue lors d’une narration à la troisième personne limitée) il est très préférable de le faire lors d’un changement de chapitre, qui est déjà par nature une pause dans la lecture.

Par exemple, la série La passe-miroirs de Christelle Dabos est en très large majorité écrite à la troisième personne focalisée (on y suit exclusivement le personnage d’Ophélie). Pour des raisons justifiées par son histoire, il y a néanmoins certains passages rédigés à la première personne du singulier… mais ils ne sont pas mis n’importe comment au milieu du récit, et font l’objet de chapitres bien distincts et très clairement identifiés.

D’une manière générale, sauf exception parfaitement voulue et maîtrisée :

un récit = un type de narration.

Autant dire qu’il vaut mieux ne pas se planter quant au choix de ce dernier, parce qu’une fois que tu as signé, tu es censé(e) aller au bout comme ça, vaille que vaille.

[Lien vers le post de synthèse]


(1) L’ouvrage le plus précieux, clair et concret qu’il m’ait été donné de lire est hélas difficile à trouver en version française. Il s’agit de « Personnages et points de vue » de l’auteur américain Orson Scott Card (de nombreuses fois primé pour ses livres de fantasy ou de SF). Bien que je rédige ces articles avec mes mots propres, j’ai bien peur au final de ne faire que paraphraser ce grand auteur et éminent professeur de littérature.


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10 réflexions sur “Choisir sa narration (1/5)

    1. Hélas, oui, le trouver en français (à un prix raisonnable) est compliqué. Pour ceux que la langue de Shakespeare n’effraie pas, foncez ! Mais l’intérêt du livre est surtout dans ses nombreux exemples, et si vous écrivez en français, le mieux encore est de trouver une version française. Personnellement, j’ai acheté mon exemplaire sur une librairie en ligne… québecoise. 😀

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