Spécifique Vs Générique

« Au sujet de ton histoire de personnage générique, tu ne pourrais pas être un peu plus spécifique ?
— Ah ah !
— Non, mais… sérieux ?
— Ah. »


Pour cette semaine, j’avais prévu un autre sujet, histoire que tu n’en ai pas trop marre qu’on parle de personnages. Mais cela fait plusieurs fois que je t’oppose les concepts de personnage spécifique et personnage générique, et on m’a interrogé là-dessus. L’occasion de revenir sur ces notions (après on passe à autre chose, promis).

Depuis plusieurs articles maintenant, je te prends la tête avec le fait de caractériser tes personnages majeurs sur la base du thème/message que tu souhaites développer. Ce n’est pas une tâche aisée, mais l’effort en vaut la chandelle : si tu réussis, tu mettras en place un cercle vertueux. Les personnages aideront à comprendre le thème > le thème permettra de cerner les personnages > les personnages alimenteront le thème > etc.

Ainsi, quand je te conseille de créer des personnages spécifiques, il faut donc bien entendre « personnages spécifiques à ton histoire ».

Peu importe que ton personnage soit très original, loufoque ou particulier, tant qu’il est parfaitement adapté au thème que tu souhaites développer. Si, en revanche, il n’a aucun lien tangible avec celui-ci, il n’est pas vraiment fait sur mesure pour ton récit. C’est ce que j’appelle un personnage générique : tu pourrais l’échanger par n’importe quel archétype du même genre, ton intrigue n’en pâtirait pas. Ce n’est pas une bonne chose : ta galerie de personnages pour une histoire donnée doit ressembler à une dream team ; comme si tu choisissais le meilleur joueur pour chaque poste d’une équipe. Ils ne doivent pas être aisément remplaçables.

Concrètement ?

Imaginons que tu inventes un récit de fantasy, et que tu souhaites développer un personnage de magicien. Si tu ne te fixes pas d’objectifs précis, consciemment ou inconsciemment, tes premières idées seront inspirées de personnages de magiciens célèbres. Dans ta tête se bousculeront Merlin, Gandalf et autres Dumbledore, accompagnés de stéréotypes et clichés divers.

Je n’ai absolument rien contre les stéréotypes, au contraire : ils représentent une base solide pour la création de personnages, ainsi que des références. Mais si tu te laisses aller à créer un personnage sans chercher à l’adapter au récit que tu veux mener, tu es bien parti pour faire du générique : sans but précis, un magicien en vaut bien un autre.

Cherchons plutôt à développer une réflexion sur un sujet particulier. Un exemple au hasard : la liberté. Tu as là des pistes de travail : ton magicien a-t-il déjà été captif ? De façon littérale (d’une prison) ? De façon plus figurée (d’une relation, d’un métier, de son art) ? Est-il libre aujourd’hui, ou toujours lié ? À moins que lui-même soit le gardien d’un prisonnier ? Qui, pour quelle raison, quelle relation entretient-il avec lui ?

Je te ne brosse ici que les premières questions qui me viennent à l’esprit : en développant le cœur du personnage en rapport avec le sujet de mon histoire, je le rends immédiatement spécifique à celle-ci, et ce avant même de répondre à ces questions. À partir de là, je peux lui garder une apparence ultra-classique : toge grise, longue barbe blanche et bâton de bois noueux… peu importe. Je ne peux déjà plus l’échanger par Gandalf sans foutre mon intrigue en l’air.

Alors qu’à contrario, si tu n’as pas cette réflexion thématique, tu peux toujours t’escrimer à lui trouver un nom cool, un caractère décalé ou un style vestimentaire particulier : ce n’est pas cette apparence d’originalité qui en fera un personnage spécifique à ton histoire. Certes, le remplacer au pied levé par Dumbledore modifierait bien quelques descriptions ou lignes de dialogue, mais sur le fond, ton récit n’en serait pas bouleversé.

Et finalement, c’est ce qu’il se passe souvent. Remémore-toi le dernier polar que tu as lu : n’as-tu pas l’impression que l’intrigue se serait déroulée exactement de la même façon avec un autre détective ? Toutes ses comédies romantiques ne te semblent-elles pas toutes les mêmes, avec des rôles féminins comme masculins complètement interchangeables ?

Et ces séries policières américaines : n’est-ce pas pour cela qu’on adore tant les épisodes de fin de saison, quand les histoires sont soudain étroitement liées aux héros (à leurs faiblesses, leurs passés, leurs familles) ? Alors que pour les quinze épisodes précédents, on aurait pu échanger les enquêteurs sans aucune conséquence sur l’intrigue ?

Et toutes ces suites ratées, parce que le premier épisode était vraiment construit sur mesure, et qu’on souhaite tout à coup raconter une autre histoire en gardant les mêmes personnages ?

Je ne sais pas te le dire différemment : pour tes personnages majeurs (protagoniste, antagoniste, alliés…), pense « thématique », lie-les par un sujet commun, celui de ton histoire. Fais-en des personnages spécifiques, irremplaçables… et qui, ailleurs, sembleraient hors contexte.

M’enfin, ça ne reste que mon avis.


« Et pour la prochaine fois ?
— On parlera d’orgueil.
— Ah bah ça, ça va, tu maîtrises !
— Hum…?
— Non. Rien. »

Identification au personnage

« Je n’arrive pas trop à m’identifier au personnage de Hannibal Lecter.
— Ah tiens ? »


Il y a deux ans, alors que je corrigeais des projets de scénarisation d’étudiants en jeux vidéo, j’ai été marqué par un fait troublant : dans sept des huit récits qui m’étaient proposés, le personnage principal était quasiment identique. C’était un jeune homme, la vingtaine, banal, un peu geek, ni très sportif ni très social. Un peu le stéréotype de l’étudiant de la promo que je supervisais. Et la justification des élèves était des plus savoureuses : selon eux, c’était indispensable afin que le joueur s’identifie au personnage.

Aujourd’hui encore, si tu cherches sur internet des articles concernant l’identification (du spectateur/lecteur/joueur) au personnage (de film/de roman/de jeu vidéo), tu trouves un peu de tout et de n’importe quoi. Le fait est que cette notion est parmi les plus floues et donc des plus mal comprises de la fiction.

Pour commencer, comme je l’ai expliqué à mes étudiants, il convient déjà de ne pas prendre le concept à l’envers : c’est bien le lecteur qui doit s’identifier au personnage, et pas le personnage qui doit s’identifier au lecteur. Il n’y a ainsi absolument aucune raison logique pour un auteur de faire ressembler son personnage à son lectorat supposé.

Une autre erreur fréquemment commise consiste à traduire la notion par « le lecteur doit se reconnaître dans le personnage ». Là encore, on ne se rend pas bien compte de la tâche qui incomberait à l’auteur si c’était ça le but : comment faire en sorte que n’importe quel lecteur puisse trouver un peu de lui dans le personnage ? Dès qu’un auteur aurait plus d’un lecteur, ça deviendrait mission impossible…

Une autre déviation sur le sujet laisse à entendre que cette notion ne s’applique qu’au protagoniste principal de l’histoire, qu’au héros. C’est faux : l’auteur doit favoriser cette fameuse « identification » pour TOUS les personnages majeurs de son récit (du coup, on imagine bien à quel point les incompréhensions mentionnées plus tôt nous mèneraient droit dans un mur).

Alors, ça veut dire quoi « permettre l’identification au personnage » ?

Cela signifie « autoriser le lecteur à comprendre le personnage » (j’irais même plus loin : il faut réussir à lui en donner ENVIE, mais c’est — presque — un autre sujet). L’objectif est avant tout de lui permettre de cerner sa logique et son fonctionnement, de lui en donner les moyens. Cela peut sembler tout bête, mais c’est pourtant une lacune de nombreux livres : l’auteur garde parfois jalousement, et pour de mauvaises raisons (1), certaines clefs utiles de ses personnages.

Prends l’exemple d’une histoire policière avec un serial killer : ce que le lecteur aime, c’est de comprendre le fonctionnement du tueur, de saisir sa démarche cognitive atypique. C’est de l’identification au personnage : on ne demande pas que le lecteur puisse « se reconnaître » dans le tueur, on cherche à lui fournir assez d’éléments de compréhension pour qu’il puisse « se mettre à sa place ». Pour qu’il puisse saisir le point de vue du psychopathe, aussi tordu et malsain soit-il. Oui, l’auteur doit permettre l’identification (pour un même lecteur) à des personnages allant d’Alice à Hannibal Lecter, de Julien Sorel à Gandalf le Gris.

De la faculté de l’auteur à déployer ce lien empathique dépendra la « vie » de ses personnages aux yeux du lecteur : s’il les comprend, il acceptera leur existence. Et comprendre, c’est aimer (2).

Les moyens et techniques pour aboutir à ce résultat dépassent le cadre de cet article, mais tu remarqueras qu’on reboucle sur les posts publiés ces dernières semaines :

— faire en sorte que le personnage soit spécifique (et non générique, flou ou banal) ;

— faire en sorte que les traits du personnage soient liés entre eux par une certaine logique, soient cohérents : là où une vraie personne est un assemblage de hasards, un personnage de fiction doit faire sens ;

— vérifier que le récit comporte bien tous les éléments permettant au lecteur d’assembler le puzzle ; que les traits marquants de la fiche du personnage soient également présents dans le texte même.

La littérature est un laboratoire de la compréhension humaine : il n’y a qu’en permettant au lecteur de cerner ses personnages que l’auteur ouvre les portes de la réflexion. Le lecteur peut alors se comparer aux différents protagonistes, établir des corrélations, voir ce qui le rapproche ou le sépare de tel ou tel personnage ; s’y reconnaître, l’aimer ou compatir à son sort ; le rejeter, le haïr ou le mépriser. Bref : éprouver envers lui des émotions.


(1) La justification préférée des auteurs est de « conserver une part de mystère ». Oui, le mystère est un outil utile… mais concernant l’assaisonnement des personnages, c’est comme du piment : il suffit de saupoudrer. Un tout petit peu trop, et tu gâches tout le reste.

(2) Je ne te demande pas de rouler une pelle à Hannibal Lecter… mais force est de constater que c’est un personnage qui a fasciné et passionne encore un grand nombre de gens.

Personnages de fiction Vs Vraies gens (bonus track)

« Tu prends quoi, toi, au petit-déjeuner ?
— Du café, et toi ?
— Pareil. »


Dans mon précédent post, je t’encourageais à te poser « les bonnes questions » pour créer tes personnages, en t’expliquant que tes fiches de caractérisation seraient forcément différentes d’un protagoniste à un autre.

Seulement, voilà : comment définir quelle question est utile ou pas ?

Grosso modo, pour qu’une information au sujet d’un personnage soit utile (à l’auteur pour l’écriture, ou au lecteur pour la lecture), elle doit correspondre à au moins l’un de ces deux critères :

1) être en lien avec le thème du récit, ou avec l’histoire prévue ;

C’est un roman d’aventures, et tu sais déjà qu’il y aura des scènes dans des grottes avec des chauves-souris ? Il serait alors pertinent de te demander quelle est la relation de ton personnage avec « l’aventure », ou s’il a aimé le film Batman (1).

Tu veux que ton livre parle de liberté ? Peut-être serait-il judicieux de te demander quelle relation tes protagonistes (TOUS tes protagonistes) entretiennent avec ce sujet ? N’importe quel trait en lien avec ce thème sera intéressant, et t’ouvrira des portes (pistes d’intrigues, arguments pour tes dialogues, débats d’idées, mises en situations…). N’hésite pas, tu peux creuser les détails : s’il s’agit du thème principal de ton livre, tu peux être certain que cette réflexion te sera utile, et que ce n’est pas du temps perdu.

2) être caractérisante.

Un élément caractérisant est un élément qui fait sortir le personnage de la norme, ce qui permet de le positionner par rapport aux gens « ordinaires », de le cerner.

Par défaut, tant que tu ne dis rien de ton personnage au lecteur, celui-ci l’imagine comme un être générique, avec des goûts génériques. Décrire en détail son petit-déjeuner dans ta fiche de personnage, s’il prend du café comme la plupart des gens, est-ce caractérisant ? Bien sûr que non. Si ton personnage entame sa journée par une tartine de rillettes trempée dans du thé, pour le coup, c’est caractérisant (encore faut-il une bonne raison de lui attribuer ce trait…).

Autre exemple, noter sur sa fiche qu’un personnage « aime le chocolat » n’a aucun intérêt : tout le monde aime le chocolat ! Ce trait est donc complètement inutile, sauf :
1) si l’histoire parle de chocolat, se déroule dans une chocolaterie, etc. (auquel cas l’auteur se demandera pour chaque personnage de cette histoire s’il aime ou non le chocolat, car c’est important pour ce récit en particulier) ;
2) si le personnage adore le chocolat à un point extrême (ce qui impacte forcément sa vie), ou si au contraire il déteste cela (ce qui n’est pas commun) : là, c’est une information caractérisante, et auteur comme lecteur s’interrogeront alors sur le « pourquoi ? ».

Comme expliqué dans le premier article de la série, certains auteurs adorent cumuler un nombre impressionnant d’informations sur un personnage, tout fiers d’avoir donné vie à des personnages complexes et fouillés… mais un trait qui ne sert à rien est un leurre, une fausse piste, qui va perdre le lecteur : en fiction, tout élément narratif doit être utile. Parce que, consciemment ou pas, le lecteur va chercher à comprendre le personnage, et que l’une des missions de l’auteur est qu’il y parvienne, au moins dans les grandes lignes. Pour chaque information que tu ajoutes sur ta fiche de personnage, demandes-toi à quoi elle sert, pourquoi elle est là. Si tu ne sais pas répondre… alors, est-ce bien utile de garder ce trait pour ce personnage ?

La longueur du questionnaire ne reflète en rien la richesse du personnage, et le nombre de points traités n’aura pas de lien avec son intérêt pour le lecteur : mieux vaut caractériser ton personnage avec cinq traits qui ont du sens, bien spécifiques à l’histoire et au thème, plutôt qu’en répondant en détail à un formulaire générique de 100 questions qui ne s’intéressent pas une seconde à l’histoire qui sera racontée…

Enfin, ce n’est que mon avis.


(1) On se moque de savoir s’il aime le film Avatar, par contre.

Personnages de fiction Vs Vraies gens (3/3)

« Moi, j’ai des personnages, mais je n’ai pas d’histoire.
— Ouais, tu n’as pas de personnages, quoi… »


La dernière fois, je te déconseillais d’utiliser des questionnaires types pour imaginer tes personnages. Avec cet outil, tu peux certes très aisément dessiner les contours d’un personnage, tu peux même en créer à la pelle : il suffit de répondre aux différents items, en variant les réponses, et tu obtiens en un claquement de doigts une flopée de personnages, tous uniques.

Sont-ce pour autant de « bons » personnages ?

Aucun personnage n’est « bon » ou « mauvais » de façon intrinsèque. Un bon personnage, c’est un personnage qui remplit sa fonction dans une histoire donnée. Un bon personnage est un personnage spécifique (et donc PAS générique). Un bon personnage, tu ne peux pas le remplacer par un autre sans foutre en l’air ton récit. Un bon personnage, c’est un outil sur mesure pour ton livre. Un tournevis n’est un bon outil que si tu as besoin de visser. Si tu dois scier des planches, sa qualité de « bon outil » est immédiatement perdue.

Il y a (il DOIT y avoir) un lien fort entre le personnage et l’histoire dans laquelle il va évoluer, ce que ne soulignent jamais les questionnaires types de création de personnages. Ce n’est pas pour rien que des références de la dramaturgie comme Yves Lavandier (1) placent le travail de caractérisation des personnages APRÈS l’étape des fondations (c’est-à-dire après avoir défini les grandes étapes du récit).

Il y a donc une question primordiale à se poser quand on crée un personnage, une question incontournable qu’on ne voit jamais sur aucun de ces questionnaires, une question que les auteurs esquivent, car elle est difficile : pourquoi est-ce que je crée ce personnage ? Pourquoi en ai-je besoin pour mon histoire ? Quel sera son rôle, sa fonction ?

N’importe quel inventeur ou ingénieur innove avec un but en tête, un objectif clair. Créer un personnage « dans le vide », sans savoir ce que tu vas en faire, n’a absolument aucun sens. C’est le stéréotype du docteur maboul qui crée une machine loufoque aux mécanismes très compliqués, à qui on demande à quoi ça sert, et qui répond : « aucune idée ». Occasionnellement, on découvre ainsi des génies, et cela donne des révolutions. La plupart du temps, c’est juste n’importe quoi.

La plupart des questionnaires disent en préambule : « commencez par donner un nom à votre personnage, et à décrire à quoi il ressemble ». La bonne blague ! C’est comme choisir une voiture en se basant sur le côté rigolo de son nom, ou en se préoccupant d’abord de la couleur de sa peinture. Alors que la base, c’est de se demander en premier lieu pour quel usage on s’apprête à acquérir ledit véhicule…

Le personnage sera-t-il le protagoniste principal de l’histoire ? Jouera-t-il le rôle d’adversaire du héros ? Est-ce un personnage secondaire prévu pour être drôle et détendre l’atmosphère ? De cela dépendra le reste du travail, c’est ce qui permet de définir une sorte de « cahier des charges ».

Si ton roman a vocation à être un peu plus que du divertissement, tu as sans doute un thème que tu as envie de développer, un message à faire passer, une morale à l’histoire (2). La seconde question capitale à te poser pour CHAQUE personnage est alors « quelle est la relation de mon personnage avec mon thème ? ». De façon classique, ton héros devra certainement être à l’opposé du thème, afin d’évoluer, de découvrir son erreur, et de basculer dans le thème à la fin. Un allié du héros sera souvent « dans le thème », pour jouer le rôle du contradicteur du héros et le tirer du bon côté. L’adversaire sera surement dans une relation au thème similaire à celle du héros (je parle personnellement de « triangle amoureux : protagoniste/antagoniste/thème »). Où commence le personnage ? Comment finit-il ? C’est son arc narratif.

SEULEMENT ALORS, maintenant que tu sais à quoi il doit te servir, d’où il va partir et où il va aller, peux-tu commencer à le caractériser, et pas avant : chaque trait de caractérisation que tu vas lui prêter doit concourir à ce qu’il atteigne les objectifs. Si tu ne choisis pas les traits de ton personnage par rapport à l’histoire, comment les choisis-tu ? Je ne te le fais pas dire : au pif. Autant les tirer aux dés (3).

C’est là que les questionnaires peuvent néanmoins être utiles, comme pense-bête. Le travail suivant est en effet de se poser la troisième question capitale : que dois-je me demander au sujet de ce personnage ? De quelles caractéristiques a-t-il besoin pour remplir son rôle ? Qu’ai-je besoin de savoir sur lui pour pouvoir le rendre crédible à son poste ?

Le but est en effet de créer TON questionnaire pour CE personnage et CETTE histoire. Cela te semble long et fastidieux ? Hey, je te rappelle qu’avant de lire ce post, tu t’apprêtais à remplir un formulaire de 100 questions pour chacun de tes personnages… alors que je te préconise là de faire une liste de 5 à 10 questions maximum pour chacun. En sachant que concevoir cette liste est déjà du travail de caractérisation, utile et clarifiant. J’ai souvent coutume de dire que se poser les bonnes questions est plus important que d’en connaître les réponses : fixe-toi un nombre d’interrogations (par exemple cinq), et demande-toi, pour chaque personnage, « si je ne devais répondre qu’à cinq questions, lesquelles ce seraient ? Quelles sont les interrogations vraiment  caractérisantes ? »(4). Tu as alors fait, de loin, le plus gros du travail.

La dernière étape est de répondre à ces questions, en te reportant à chaque fois à ton cahier des charges : est-ce que ce que je suis en train de définir pour mon personnage l’aide bien à remplir son rôle, est-ce que ça va « dans le bon sens » ?

En résumé, voici ma façon de travailler sur mes personnages :
1) Pourquoi est-ce que j’ai besoin de ce personnage, à quoi va-t-il servir ?
2) Quel sera son lien avec le thème du récit, son arc narratif ?
3) Quelles questions dois-je me poser à son sujet pour qu’il remplisse bien sa fonction, qu’il soit crédible à son poste ?
4) Quelles sont les meilleures réponses possible à ces questions pour qu’il « atteigne ses objectifs » ?

Est-il possible d’oublier un élément important ou de se tromper ? Bien sûr. Il restera toujours une part de feeling, d’improvisation : comme je l’ai dit dans le premier post de cette série, tu ne maîtrisas jamais tes personnages à 100%. Mais l’avantage de travailler comme cela est limpide : tu crées forcément un personnage spécifique, qui aura du sens avant même que tu ne répondes aux questions de caractérisation à l’étape 4. Tu auras ainsi bien plus de chances qu’il fasse son boulot, en lien avec ton histoire, tout en étant compréhensible par le lecteur : mission accomplie.


(1) Construire un récit / Yves Lavandier (éditions « Le clown et l’enfant » – 2011).

(2) Oui, je sais que ce n’est pas obligatoire, mais c’est quand même la vocation première des histoires. Oui, je sais, si tu es un auteur jardinier qui improvise son récit et ses personnages, cet article de pur architecte ne te sert pas à grand chose : désolé  🙂

(3) Sans vouloir te vexer, même dans les jeux de rôle (où on adore les petits cubes qui roulent) ça fait belle lurette qu’on a abandonné le principe de création de personnages aux dés…

(4) J’en étais pourtant sûr quand j’ai commencé à écrire cette série d’articles en les numérotant comme s’il n’y en aurait que trois : je viens de me rendre compte que j’ai oublié un autre point important. Tant pis, je ferais un article 4/4, ni vu ni connu. Tu prétendras n’avoir rien remarqué, ok ?

Personnages de fiction Vs Vraies gens (2/3)

« Tu ne serais pas un peu contradictoire toi ?
— Oui et non… »


Si tu as déjà discuté un peu d’écriture avec moi, tu sais que je suis amateur de règles et de techniques. Je suis un pur « architecte », qui aime planifier avant de me lancer dans la rédaction de mes histoires.

Or, pour ce qui concerne la création de personnages, je suis encore tombé sur l’un de ces outils qui fleurissent sur internet, dans la veine du questionnaire de Proust : une série d’interrogations (plus de cent sur celui consulté récemment !) grâce à laquelle l’auteur est censé donner naissance à un personnage plein de vie et aussi complexe qu’une vraie personne.

J’ai fait le test, une fois (amuse-toi à essayer) : je l’ai renseigné comme si j’étais moi-même le personnage à caractériser (1). Le résultat est éloquent :
— Souvent, même si j’estime bien me connaître, j’ai du mal à répondre. Par exemple, avec l’argent, suis-je généreux ou radin ? Pour cette question comme pour tant d’autres, j’ai envie de dire « ça dépend » : ça dépend des jours, du temps, de l’humeur, de l’état de fatigue, du contexte, de celui qui me demande de l’argent, etc.
— Pour d’autres questions, comme l’historique des emplois/études, je ne sais jamais jusqu’à quel niveau de détails aller. Très franchement, je suis capable de résumer ça en deux lignes, tout comme d’écrire des pages sur le sujet. Quoi dire et ne pas dire ?
— Pour de nombreuses questions, mes réponses ne sont pas caractérisantes (càd que 90% des gens auraient répondu la même chose que moi, et que cette réponse n’aide donc pas à me cerner).
— En le relisant une fois terminé, je me suis demandé si cela suffisait à caractériser le personnage « Stéphane Arnier ». Était-ce « moi » ? Un auteur serait-il capable d’écrire un roman avec ce personnage sur la base de ce questionnaire ? De le « jouer » correctement dans une histoire ?

Pas une chance.

Pourquoi ? Parce que tout ce qu’un auteur pourrait apprendre sur moi dans un questionnaire de ce type (de mon apparence à mes goûts culinaires, de mes croyances politiques à mon parcours scolaire) ne lui permettrait pas de m’insérer dans son récit… pour la simple raison qu’un questionnaire générique n’a aucun rapport avec l’histoire que l’auteur voudrait écrire, avec les situations qu’il voudrait me faire vivre, avec le thème qu’il souhaiterait aborder, et que 90% des réponses lui seraient donc parfaitement inutiles. Imaginons qu’il s’agisse d’un roman d’aventures, dans lequel le héros pénétrerait une grotte infestée de chauve-souris. Ai-je mentionné une seule fois cet animal dans le questionnaire ? Non. Il y a bien une question « est-ce que le personnage aime les animaux ? », et comme tout le monde j’ai répondu « ça dépend lesquels ». L’auteur, comment va-t-il me faire réagir, dans son chapitre se déroulant dans la cavité obscure ? Aucune question du formulaire ne m’a amené à exprimer que j’ai fait une petite initiation spéléo il y a quelques années. Et tandis que j’écris cette note de blog, je me souviens maintenant que j’ai aidé une amie à faire sortir une chauve-souris de son appart, il y a longtemps…

Tu comprends ce que je veux dire ?

Tu pourras utiliser des questionnaires de 50, 100 ou 500 questions, la plupart n’auront aucun intérêt, quand des interrogations cruciales te manqueront toujours (comme « le personnage a-t-il déjà été confronté à une chauve-souris ? »).

Chaque question peut être complètement inutile… ou absolument capitale : cela dépend de l’histoire qui va être racontée, du thème abordé, du rôle que le personnage aura à jouer. Il ne peut donc y avoir de « questionnaire type » : il va varier (il DOIT varier) d’une histoire à une autre, et (pire !) d’un personnage à un autre.

Pourquoi alors persiste-t-on à fournir aux auteurs en herbe ce type de questionnaires ? Tout simplement parce qu’on n’a pas trouvé mieux en terme de « générique » : ça ne fonctionne pas, c’est un outil extrêmement chronophage et (je te l’ai expliqué dans mon post précédent) dangereux. Mais il y a de la demande, alors on fournit un outil, même s’il ne sert à rien.

Mais alors, pour l’auteur architecte qui aime préparer ses personnages à l’avance, est-ce vraiment une impasse ? Pas tout à fait.

Parce qu’il y a, à mon sens, quelques interrogations capitales qu’il faut se poser absolument pour toutes les histoires et tous les personnages, et qu’on ne trouve JAMAIS dans ces questionnaires types. Et, s’il y a autant de façons de travailler que d’auteurs, je compte bien te proposer la mienne : si toi aussi tu es un auteur architecte, ça peut t’intéresser.


(1) Autre test amusant : essaie de remplir ce questionnaire au sujet de ton personnage de roman préféré, un personnage que tu adores et que tu as l’impression de connaître par cœur. Enjoy ! 🙂