Personnages de fiction Vs Vraies gens (1/3)

« Tes personnages sont si réalistes ! On dirait de vraies personnes.
— Vraiment ? »


C’est la phobie des auteurs novices, et la promesse des guides que l’on trouve sur internet, des blogs de conseils en écriture, des formulaires de cent questions auxquelles répondre pour donner forme à ses personnages : créer l’égal de la vraie vie.

Cet objectif te semble à la fois louable et évident ?
Personnellement, je le pense dangereux, voire contreproductif.

Permets-moi d’établir un ou deux parallèles.

On dit parfois que « la réalité dépasse la fiction ». On s’exclame cela lorsque, exceptionnellement, une situation s’est déroulée selon un schéma narratif si parfait qu’on pourrait la croire rédigée par un brillant dramaturge. On sous-entend ainsi que, d’ordinaire, la vraie vie n’est pas aussi palpitante, nos péripéties quotidiennes jamais aussi trépidantes et intéressantes, que ce qu’on peut voir en fiction. Un récit de fiction est toujours mieux construit, plus cohérent, qu’un fait divers. Ce n’est pas pour rien que le journalisme moderne raconte des faits d’une façon qui laisse parfois à penser que nous sommes au cinéma…

Second parallèle : la rédaction de dialogues. Tous les guides et tous les écrivains sont d’accord sur ce point : un dialogue de fiction ne doit pas émuler une discussion réelle. Dans la vraie vie, nos échanges oraux sont pleins de choses inintéressantes, de blancs et d’hésitations, d’interjections inutiles, de répétitions, etc. Un dialogue de fiction est toujours mieux construit, mieux argumenté, plus clair et cohérent, qu’un dialogue réel.

Eh bien, à mon sens, il en va exactement de même d’un personnage de fiction : un auteur ne doit pas vouloir créer l’égal d’une vraie personne. Au contraire, il doit garder en tête qu’il simule. On « fait semblant ». Parce qu’un personnage de fiction doit absolument avoir deux qualités que n’ont pas forcément de vraies gens :
— être compréhensible ;
— être adapté à l’histoire.

Premièrement, une vraie personne est un ensemble extrêmement complexe, qu’il serait bien présomptueux de vouloir égaler par la fiction. « Connaître son personnage par cœur », « le maîtriser parfaitement » ? Allons, soyons sérieux ! Même si nous prônons le contraire, nous connaissons très mal nos proches, ne comprenons pas toujours notre propre conjoint(e), et beaucoup de gens ont besoin d’un psy pour se connaître eux-mêmes. Nous sommes le fruit de plusieurs milliers de journées emplies d’expériences diverses. Nous sommes contradictoires, versatiles, et incohérents : tout ce qu’un personnage de fiction ne peut pas se permettre d’être. Si on souhaite que le lecteur ait de l’empathie pour le personnage et s’y identifie, il doit pouvoir le cerner. Le personnage ne peut pas sembler brouillon, sous peine d’être jugé « mal construit ». À la moindre incohérence, l’auteur sera flagellé sur l’autel de l’incompétence. Un personnage de fiction est comme un dialogue de fiction (à commencer par le fait qu’il parle via des dialogues de fiction !) : il est mieux construit, plus clair, et plus cohérent qu’une vraie personne. Même un personnage ambigu est « clairement ambigu », si tu vois ce que je veux dire.

Secondement, un personnage de fiction doit être intéressant. Or, personne n’est intéressant tant qu’il ne lui arrive rien. Tout comme le décor, un personnage de fiction est un outil que l’auteur crée sur mesure, pour mettre en œuvre son récit. Il y a donc une logique derrière sa création, liée à l’histoire que l’on s’apprête à conter, au thème que l’on veut aborder… là où une vraie personne est le fruit du hasard.

Ainsi, vouloir créer un personnage de fiction en répondant bêtement à des questionnaires types trouvés sur internet, c’est faire tout le contraire de ce qu’il faudrait : on accumule plein de petits détails qu’on est tout fier de coucher sur papier, mais qui n’ont pas de liens ni entre eux ni avec l’histoire. Et comme l’auteur est prompt à céder au péché d’orgueil, il va avoir envie d’utiliser toutes ces informations inutiles dans son récit, afin de prouver qu’il a vraiment poussé loin sa création. Cela débouche souvent sur des personnages fouillis et inintéressants. Certes, ça ressemble à de vraies personnes. Mais peut-on dire pour autant que la mission est accomplie ?

Non, ne jette pas encore tes questionnaires de personnages à la poubelle ! Dans quelques jours je te démontrerai que c’est un outil qui ne fonctionne pas, mais plus tard je t’expliquerai qu’ils ne sont pas totalement inutiles non plus (1).


(1) Je suis contradictoire, mais j’ai le droit : je ne suis pas un personnage de fiction.

Personnages de fiction Vs Vraies gens (2/3)
Personnages de fiction Vs Vraies gens (3/3)
Personnages de fiction Vs Vraies gens (Bonus Track)

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Le début de la fin

« Je suis en train d’écrire le dernier chapitre.
— Ah, tu as bientôt fini alors !
— Ah ah ! »


Ces derniers mois, je me suis rendu compte que le grand public a une vision très linéaire du métier d’auteur : on nous imagine devant une feuille blanche, commençant la rédaction du premier chapitre, puis continuant page après page jusqu’au point final.

The end.

Or, l’écriture d’un roman, c’est plutôt comme de la peinture d’intérieur. Mes amis récemment emménagés vous le diront : ce n’est pas parce qu’on a recouvert tous les murs d’un joli enduit coloré qu’on a « fini ». Pire : on vient d’en chier, et on mesure seulement alors l’effort qu’il nous reste à fournir (« quoi ? Comment ça il faut passer trois couches plus une laque ? »). On contemple ses mains pleines de peinture bleue (1), et on a envie de pleurer.

Après la phase d’écriture (tadam !) arrive celle de la réécriture (tadadaaaam !).

Je ne suis pas dessinateur, mais je suppose que la rédaction de ce premier jet pourrait se comparer à l’étape du crayonné en BD : on a quelque chose qui ressemble au produit final désiré, affichant une bonne image de ce vers quoi on tend, mais qui est loin d’être propre. On ne le donnerait jamais à lire au public tel quel. Les diverses réécritures sont autant de relectures/reprises/corrections du texte initial, qui serviront à le rendre plus solide, net et tangible (encrage des traits), et à lui fournir épaisseur et texture (mise en couleurs).

L’écriture, telle que le grand public l’imagine, ne représente qu’une partie du métier, et ne fournit qu’un brouillon. Contrairement à ce qu’on croit, rédiger 400 pages, ce n’est pas si long. Mais scénariser en amont un tel récit (cf. post précédent), puis retravailler en détail et plusieurs fois ce pavé, ça peut vite prendre certaines proportions. Autant aimer la peinture murale — ou alors, se faire une cabane dans la forêt (comme dans Avatar).


(1) Non, pas de running gag ici.

La fin du début

« Tu as commencé à bosser sur le tome 2 ?
— Oui, il y a quelques semaines.
— Tu en es à combien de pages ?
— Je n’ai pas écrit une ligne. »


J’ai participé cette année à l’excellent atelier virtuel d’écriture DraftQuest, animé par le très sympathique David Meulemans. J’ai ainsi échangé avec de nombreux autres auteurs, et découvert avec stupéfaction que tout le monde ne créait pas comme moi.

Il semble que je sois ce qu’on appelle un auteur « architecte » : fidèle à mes mentors de table de chevet comme Lavandier ou Truby, je ne débute la rédaction d’un récit qu’après un long et minutieux travail préparatoire. Lorsque je formule ma première ligne, je sais très bien vers quelle fin se dirigera mon histoire, et par quelles grandes étapes elle transitera. À mon sens, auteur, c’est le cumul de deux métiers distincts : scénariste, et écrivain. On peut être très bon dans une discipline et médiocre dans l’autre, ou vice versa. En ce qui me concerne, je suis d’ailleurs scénariste avant d’être écrivain. Je planifie d’abord, je mets en forme ensuite : dans quel film le réalisateur lancerait-il la caméra face à des comédiens sans script en criant : « ça tourne ! Allez-y, improvisez, on gèrera tout au montage ! » ? (1)

Or, il semble qu’il existe une autre caste d’auteurs : celle des « jardiniers ». Eux « laissent pousser », et taillent après. Ils se lancent dans la page blanche comme on part à l’aventure, s’embarquant sans carte, sans boussole et sans prévision météo. Ils découvrent leurs personnages en route, se laissent porter par les courants de l’intrigue, et voient bien où ça les mène. Je pensais que ceux qui œuvraient ainsi étaient simplement des écrivains en manque de compétence, un peu naïfs et grandement inconscients. Pourtant, ils sont nombreux à agir de la sorte, et si certains se perdent effectivement en mer, il semblerait que d’autres reviennent au port avec de sacrées belles histoires.

Je ne comprends toujours pas comment ils font, et j’avoue que je persiste à douter quand ils prétendent avoir improvisé leur chemin depuis le début. « Ce roman de 600 pages ? Oh, je suis parti sur un truc au feeling, je ne savais pas trop où j’allais, je me suis laissé porter par mon instinct. Je ne m’attendais vraiment pas à remporter ce prix littéraire… ». Que veux-tu : j’ai l’impression que c’est un peu de la frime. Ne fais pas attention : c’est ma crise de foi à moi.

Mais loin de moi l’idée de déclencher des querelles de chapelles : je suppose que pour ce qui est de l’acte créatif, chacun doit laisser parler sa nature. Je suis sûr que tout petits déjà, les auteurs jardiniers étaient du genre à entamer une partie de jeu de société sans prendre le temps d’en lire les règles. Alors que moi, si je dois assembler un meuble Ikéa, je vais décortiquer la notice trois fois avant d’empoigner le moindre tournevis.

Mais après tout, tant que la bibliothèque tient debout malgré le poids des livres, et qu’il ne te reste pas en main ce fameux écrou B5 en trop, peu importe comment tu t’y es pris pour la monter, n’est-ce pas ?


(1) Pas dans Avatar, en tout cas.

3 conseils pour écrire de la fantasy

« J’écris de la fantasy.
— Ah, le truc avec les dragons et les elfes, là ? »


Les articles du genre « X conseils pour écrire de la fantasy ? » fleurissent sur internet. Un ami m’en a fait passer un récemment, et m’a demandé « c’est ce que tu écris non ? Quels sont tes conseils, à toi ? ».

J’y ai réfléchi, prêt à écrire une thèse. Et puis je me suis rendu compte que, finalement, mes suggestions étaient peu nombreuses et très simples.

1) Pas d’elfes

Il ne me viendrait jamais à l’idée de prénommer l’un de mes personnages Gandalf ou Aragorn, de même que vous tiqueriez à la mention d’une contrée s’intitulant Mordor. Et pourtant, cela ne choque personne de retrouver des elfes, nains, gobelins et autres trolls dans une proportion gigantesque (et un peu alarmante) des récits de fantasy. Ce n’est pas Tolkien qui a inventé les elfes, d’accord. Que ce soit une tradition pour le genre de prendre racines dans les mythes et légendes, soit. Mais nous sommes des auteurs en littérature de l’imaginaire ! Ne pourrions-nous pas faire preuve d’un petit peu… d’imagination ? Personnellement, si une quatrième de couverture mentionne l’un des mots clefs précités (ou encore les termes dragons, mages ou sorciers), je repose l’ouvrage sur son rayonnage illico. Non pas que ces livres soient forcément mauvais, et des écrivains talentueux se débrouillent fort bien pour nous divertir encore (et encore, et encore) avec des elfes. Mais il ne faut pas s’étonner que les éditeurs fatiguent et refusent poliment de nouvelles sagas de fantasy : des comme cela, ils en ont déjà tout un stock en attente dans leurs comités de lecture. Le genre « fantasy » est extrêmement vaste et libre, on peut y faire n’importe quoi. Donc, règle N° 1 : pas d’elfes.

2) Du merveilleux

J’utilise sciemment ce terme de « merveilleux » plutôt que celui de « magie », car ce dernier est trop souvent pris au pied de la lettre. Pour qu’il y ait fantasy, surnaturel et extraordinaire sont requis. Il faut des choses qui ne peuvent exister dans notre monde réel. La magie est un bon exemple, et auteurs comme lecteurs, nous aimons cela (moi le premier). Sauf que créer une guilde de sorciers n’est pas l’unique moyen d’implanter du merveilleux dans nos univers. La fantasy nous permet n’importe quoi ! Alors cherchons ensemble, à chaque livre écrit, à varier les possibilités. Regardons plus loin que le bout de notre baguette, de notre bâton de mage, de notre incantation de sortilège. Il n’est même pas obligatoire que les personnages puissent faire usage de ce « merveilleux ». Ce dernier peut transparaître dans l’univers et dans les lieux, ou dans les animaux (et avec autre chose que des dragons). Le succès de la série de L’Assassin royal de Robin Hobb tient en partie au fait que la magie y est abordée d’une façon différente de ce qu’on peut voir ailleurs (le Vif et l’Art). C’est en tout cas avec cet argument qu’un ami me l’a conseillé à l’époque, et la raison pour laquelle je m’y suis plongé avec autant de délices (c’est juste dommage qu’il y ait des dragons :p).

3) Technologie et société adaptées

À moins d’un choix conscient et volontaire (comme l’univers de Shadowrun qui mélange cyberpunk et elfes), la fantasy propose d’ordinaire des mondes aux technologies limitées, le plus souvent afin de renforcer l’impact du merveilleux (1). Ainsi, même avec un récit un peu atypique et inclassable, on catégorisera automatiquement un roman en « fantasy » s’il y a une technologie relativement faible associée à des éléments « magiques ». Mais ce n’est pas parce qu’on écrit de la fantasy qu’on doit se réduire au médiéval fantastique ! Nous ne sommes pas cantonnés aux technologies qui ont existé sur Terre dans notre passé. Une bonne piste à suivre, lorsqu’on a décidé des aspects merveilleux de notre univers, est de déterminer en quoi ils influent avec la vie quotidienne des personnages (aspect technologique, mais aussi sociétal et culturel). Si éléments extraordinaires il y a dans notre monde, ils ont forcément un impact sur le développement des peuples. Un autre principe à garder en tête est de se rappeler que le progrès technologique dépend beaucoup des matériaux à notre disposition, ou des lois de notre physique : si on crée un nouveau matériau, si on modifie une loi, on s’ouvre des champs de possibilités gigantesques, qui ne sont en rien réservées à la science-fiction.

Voilà mes conseils ! Cela fait un peu « ode à l’originalité », alors que je me tue à dire à mes étudiants en scénarisation que l’originalité en elle-même ne doit pas être un objectif. Mais détrompe-toi : ce n’est pas l’originalité que je motive ici, c’est l’appropriation du genre. C’est rappeler qu’en littérature de l’imaginaire, par définition, TOUT est possible, et que dans ce « tout », chaque auteur a largement de quoi nous présenter quelque chose qui lui est personnel. Son univers. Il n’y a ni dragons, ni sorciers dans La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, et son monde est créé sur mesure pour son histoire. Il n’y a ni elfes, ni guildes de mages dans le cycles Rois du monde de Jean-Philippe Jaworski, et il nous y présente une culture celtes méconnue. Nous n’avons peut-être pas leurs talents, mais on peut au moins garder ces grands principes en tête quand nous créons :

1) Pas d’elfes ;

2) Du merveilleux (pas forcément de la magie) ;

3) Une technologie et une société adaptées ;

4) Pas de putain d’elfes !


(1) « Regarde, je peux illuminer l’extrémité de mon bâton de mage afin de nous guider dans ce donjon obscur.
— Moi, j’ai une lampe torche. »

Pourquoi les arbres ? (seconde partie)

« Et donc dans cet univers, chaque peuple vit au pied d’un arbre géant.

— Ah, c’est un roman écolo, c’est ça ? »


Sans réfléchir, cite-moi un outil et une couleur ?
Blam : marteau, rouge (pas trop dur, hein : je t’ai soufflé la réponse dans le post précédent…).

Nous sommes pétris de clichés et de références. Du coup, quand je parle d’arbres géants, systématiquement, on pense avoir affaire à un roman écologiste.

Eh bien non.

Ne te méprends pas : je suis quelqu’un de très « nature ». J’adore les forêts, les randonnées en montagne, les lacs d’altitude et les torrents d’eau vive. Il y a des années, j’ai tout plaqué pour aller arpenter les sentiers de Nouvelle-Zélande avec mon sac à dos (et j’en rêve encore). Quand je serai riche, j’achèterai un petit chalet de bois en pleine verdure, pas trop loin de chez moi, afin d’y passer mes week-ends avec un bon livre. Ma compagne est finlandaise et achète du ketchup bio : tu vois le tableau ?

Et puis, n’ai-je pas déjà dit que l’une de mes sources d’inspiration était la filmographie de Miyazaki ? Je pourrais très bien écrire un roman écolo, façon Princesse Mononoké ou Nausicaa. Cela ne me déplairait pas du tout. Peut-être même que les arbres géants y auraient leur place.

C’est juste que ce n’est pas le cas.
Mémoires du Grand Automne, derrière sa façade de fantasy, est une réflexion sur le cycle de la vie, et ne traite ni d’écologie ni d’impérialisme.
Pas comme Avatar, donc (1).


(1) Attention : me connaissant, il est possible que les références à Avatar deviennent une sorte de running gag.