[EXTRAIT] Les ombres de Wielstadt / Pierre Pevel

En fait de coup de masse, Kantz enfonça la porte branlante d’un grand coup de botte. Une chandelle à la main, il tenta de percer les ténèbres qui s’ouvraient devant lui.
La lumière ne portait guère.
Abandonnant la bougie en bas du petit escalier à vis, Kantz dénuda sa main gauche et glissa le gant à sa ceinture avant de tirer sa rapière.
Il entra.
Un froid humide et glacial régnait dans la cave. Une odeur de poussière, de bois pourri et de vieille pierre flottait dans l’air immobile. Les derniers rats que les coups portés contre la porte n’avaient pas effrayés s’enfuyaient maintenant en couinant. La plainte du vent semblait très lointaine.
Kantz fit quelques pas prudents, tous les sens en éveil. Un fugitif reflet pourpre parcourut la lame nue de sa rapière, de la garde à la pointe. Ce qu’il ne voyait pas, le chevalier pouvait le deviner. Immobile, il balaya la pénombre du regard et marmonna quelques mots dans un idiome étrange qui pouvait être de l’hébreu, la langue sacrée de la kabbale.
Un feulement rauque retentit alors.
Kantz sourit : il ne s’était pas trompé.
« Montre-toi, dit-il à voix haute tandis que la paume de sa main gauche le picotait. Tu sais que je finirai par te débusquer… »
Un deuxième feulement lui répondit.
« Tu peux parler, je le sais… Je connais ta race comme tu me connais.
— Maudit sois-tu, chasseur », fit alors une voix gutturale et haineuse.
Dans la cave vide, les mots résonnaient et pouvaient venir de partout. Très calme, Kantz regardait alentour sans presque bouger : seuls ses yeux gros allaient de droite à gauche.
Une sueur glacée commença de lui couler le long de l’échine…
Il fit un pas, deux pas, trois pas. Le pentacle tatoué sur sa paume le démangeait plus de seconde en seconde.
« Tu ne peux t’échapper, démon. Mais je puis te laisser retourner vers l’Ombre.
— Mensonge ! »
À gauche, songea Kantz.
Oui, la voix rauque venait de sa gauche. Il pouvait en jurer mais ne laissa rien paraître.
« Pourquoi te mentirai-je ?
— Les chasseurs nous traquent et nous tuent. C’est la règle. Tu es chasseur. »
Il y avait presque du dépit dans le ton, de la résignation en tout cas.
N’y voyant goutte, Kantz devait forcer son adversaire à se découvrir, à avancer dans la lumière, à fuir la cave pour se jeter dans le piège qui lui était tendu.
« Devrai-je te laisser voler le peu de force qui reste à ta victime ? Elle est vieille et déjà bien faible. Elle mourra bientôt si je te l’abandonne.
— Qu’importe une âme de plus ou de moins en ce monde ? Il y en a tant… Et des plus vives !
— Soit. Je t’abandonne cette âme.
— Que dis-tu ?
— Je te l’abandonne, mais qu’adviendra-t-il ensuite ? Tu voudras te repaître d’une âme plus jeune et plus forte. Ta faim ne faiblira jamais, démon. Nous le savons l’un comme l’autre… »
Lentement, Kantz pivota sur sa droite, offrant le spectacle de son dos à la créature tapie dans l’ombre. L’occasion était trop belle ; la tentation, trop forte. Percevant l’impatience du démon, le chevalier amorça un compte à rebours.
Trois…
« Eh bien ? Tu ne réponds plus ? »
Deux…
« Y es-tu, démon ? »
Un…
« Qu’attends-tu donc ? »
Maintenant !
Une forme grotesque jaillit soudain du néant pour se jeter sur Kantz. Il fit volte-face, frappa au jugé. Quand sa lame rencontra une chair honnie, un éclair pourpre éclata et un gémissement douloureux retentit. Mais dans la même seconde, un corps le heurta de plein fouet et le renversa. Le souffle coupé, Kantz n’eut que le temps de voir une ombre claudicante se ruer hors de la cave. Il se releva, se précipita à sa suite, gravit les marches quatre à quatre, arriva dans le couloir…
La créature s’y trouvait encore. Haut d’à peine un mètre, c’était un gnome difforme et nu, aux jambes courtes et noueuses, aux bras démesurés. Il portait à la cuisse, là où Kantz l’avait atteint, une profonde blessure qui ne saignait pas. Sa peau rosâtre était couverte d’ulcères suintants. Bossu, il n’avait ni cou, ni lèvres, ni nez. Sa tête semblait être une figure de cire ramollie par une chaleur trop vive ; on y retrouvait les traits torturés de madame Gebücher.
Paniqué, le démon allait dans le couloir d’une porte grande ouverte à l’autre, reculant à chaque fois devant le cierge consacré qui y brillait. Sans jamais interrompre sa ronde vaine, il poussait des grognements frustrés où se mêlaient la peur et la colère. Une seule issue : l’escalier de la cave, que gardait Kantz.
Quand il fit à nouveau mine de franchir la porte menant à la salle à manger, Hannelore qui s’y trouvait avec Jacob hurla d’effroi. Kantz entendit le coup de pistolet que le protestant tira par réflexe et vit le gnome chanceler sous l’impact. Mais la balle ne fit guère plus, et c’est tout juste si le démon contrefait y prit garde, trop occupé qu’il était à chercher une issue qui n’existait pas.
Enfin, la créature accepta l’inéluctable et, de l’autre bout du couloir, fit face à Kantz qui l’attendait, le regard sûr.
Avec un hurlement de rage, elle courut vers lui, prit son élan, bondit.
De profil, sa rapière suivant la ligne de sa jambe droite en retrait, Kantz tendit le bras gauche. Il ouvrit la main, exhiba sa paume tatouée au démon terrifié. Le pentacle rougeoya comme une braise attisée.
« Meurs », ordonna Kantz.
Le démon poussa un cri strident d’agonie.
Il n’était déjà plus que vapeur lorsqu’il arriva sur son bourreau.

Les ombres de Wielstadt – Pierre Pevel (extrait)


[Que sont les articles « Extraits » ? C’est expliqué ICI]

Ressenti personnel

Cela faisait longtemps que je voulais parler de cette série, mais j’ai hésité sur l’extrait. Ma première idée était de profiter de la grande maîtrise de Pevel dans l’usage du narrateur omniscient pour t’en montrer un bon exemple. Mais j’ai finalement choisi l’une des toutes premières scènes, qui fait office d’ouverture et de scène d’exposition : le chevalier Kantz se rend au domicile d’une vieille dame sur le point de mourir, que ses proches pensent possédée.

La scène est classique : on appelle le héros à la rescousse pour défaire un monstre (ce qu’il fait évidemment sans grand problème). Le chapitre m’avait marqué par son efficacité.

  • la langue est soutenue et tout en élégance.
  • j’ai aimé la façon dont la scène nous faisait une promesse : celle de lire un récit de cape et d’épée à la sauce dark fantasy (si cette promesse te fait envie, tu peux te lancer dans la trilogie en entier, elle est tenue).
  • mais surtout, le texte est limpide quant à son déroulement, ce qui n’est pas toujours simple lors d’une scène d’action.

En tant qu’auteur, c’est ce qui m’a le plus impressionné à la première lecture : avec des phrases et un vocabulaire qui paraissent très simples, avec une économie de mots, Pierre Pevel réussit à nous décrire les événements d’une façon incroyablement claire.

Ex : « De profil, sa rapière suivant la ligne de sa jambe droite en retrait, Kantz tendit le bras gauche. Il ouvrit la main, exhiba sa paume tatouée au démon terrifié. Le pentacle rougeoya comme une braise attisée. »

Tu peux fournir ces trois phrases à plusieurs illustrateurs différents : je te garantis que toutes les versions de Kantz adopteront rigoureusement la même posture. Nous avons tous la même image en tête.

Un modèle de scène d’exposition

Dans le format « intégrale » en ma possession, cet extrait occupe environ trois pages. Et en seulement trois pages, nous accumulons un nombre incroyable d’éléments d’exposition, en particulier sur le héros que nous nous apprêtons à suivre sur trois tomes.

C’est dans l’adversité qu’un personnage se révèle, et Pevel se sert de cette première confrontation pour nous le présenter. Il nous montre Kantz pour ce qu’il est : le protagoniste principal d’un cycle de dark fantasy, autant dire pas un enfant de chœur (c’est presque une private joke à moi-même : en fait si, à l’origine, il en est un). D’un côté, on constate que Kantz est courageux (il descend seul à la cave et fait front tout du long avec assurance), astucieux (il a tendu un piège bien ficelé) et puissant (on voit qu’il manie avec brio une rapière qui semble magique, et que son pentacle lui confère un pouvoir surnaturel). De l’autre, il nous est montré comme violent (dès l’ouverture de la porte en première ligne, jusqu’à sa dernière réplique), sans pitié, et n’hésitant pas à recourir au mensonge ou la manipulation pour arriver à ses fins. C’est clairement expliqué dans ce passage : il est un chasseur de démons. C’est écrit en toutes lettres et c’est le dernier mot de cet extrait : il est un bourreau.

Si un autre élément est limpide, c’est la couleur religieuse qui teintera le récit à venir : les imprécations en hébreu, le pentacle tatoué sur sa paume, sa connaissance profonde du démon, les cierges consacrés qui servent à capturer ce dernier, jusqu’à l’enjeu du combat (l’âme d’une défunte).

La tournure des dialogues (cf. la scène du compte à rebours), les bottes et la rapière font de Kantz un personnage qu’on aurait pu retrouver au théâtre ou sous la plume de Dumas au côté de D’Artagnan ; et en même temps son côté ombrageux, religieux et sans pitié rangent plutôt Kantz dans la droite lignée d’un Solomon Kane.

Le tout en trois pages, donc.

Étude statistique

Voici le résultat de l’étude statistique de ce passage (cf. articles focus sur ce blog) :

wielstadt

Dans un style très différent de ce que nous avons lu de Stefan Platteau, nous voyons que les statistiques de Pevel sont elles aussi indéniablement dans le vert (dix sur seize en « vert foncé »). Soulignons une moyenne de mots par phrase très basse (moins de 11) et l’absence totale de phrase longue. En dépit d’une langue élégante et soutenue, l’ensemble est très facile à parcourir et se lit tout seul.

Seuls deux chiffres aux valeurs élevées ressortent :

  • un nombre de participes présents un (tout petit) peu au-dessus de la moyenne de référence. Si cela ne t’a pas choqué en première lecture, tu t’en rendra compte à la relecture (il y en a huit dans ce court extrait). Cela reste dans des taux « normaux », et il faudrait pouvoir calculer la statistique au niveau du livre entier pour savoir si c’est un effet ponctuel ou récurent chez Pevel. Le taux n’est pas assez élevé pour être qualifié de « travers », et le taux de participiale – lui – est bas.
  • la statistique « phrase sans verbe » s’affiche en rouge, mais pour le coup l’explication est toute simple : sur les sept détectées par le logiciel, quatre concernent le compte à rebours de Kantz (« Trois… deux… un… Maintenant ! »). Sans cela, la statistique retombe à 3,33%, un taux plutôt bas ! (c’est le piège de réaliser des calculs sur des passages si courts ;))

M’enfin, ce n’est que mon avis…


Et toi, que t’évoque cet extrait ? Qu’as-tu à dire sur ce passage ?
Discutons-en en commentaires !


Soutenez_sarnier_blog

Publicités

Adaptation française des articles du site Mythcreants

Connais-tu Mythcreants ?

Ce site est une ressource formidable d’articles liés à l’écriture et la dramaturgie. Il est orienté SFFF (science-fiction, fantastique et fantasy), mais en réalité les articles concernent la narration en général et intéresseront tous les types d’auteurs. Si tu lis l’anglais, je ne peux que te conseiller d’aller le visiter (et je te promets que tu en deviendras très vite accro).

mythcreants

Si l’anglais te pose problème, saches que la plate-forme d’écriture Scribbook a obtenu l’aimable autorisation de Mythcreants pour traduire et adapter leurs articles en français. Je suis moi-même partenaire de Jonathan Kalfa, le créateur de Scribbook, et ensemble nous publions désormais des adaptations françaises de certains articles. Tu verras que les thématiques et les sujets rebouclent bien souvent avec ceux abordés ici. En plus de mon blog personnel tu peux donc désormais me retrouver de temps à autres sur le scribblog de Scribbook.

scribbook-logo

Liste des articles disponibles :
– Esquisser une histoire courte en sept étapes
(article original : Chris Winkle, adaptation française : Jonathan Kalfa)
– Motivations des personnages : le pourquoi et le comment (à paraître)
(article original : Chris Winkle, adaptation française : Stéphane Arnier)

 


Soutenez_sarnier_blog

Règle Pixar [11] : Une histoire de formalisation

Putting it on paper lets you start fixing it. If it stays in your head, a perfect idea, you’ll never share it with anyone.

Mettre tes idées sur papier te permet de leur donner corps. Si elles restent dans ta tête et demeurent de parfaits concepts, tu ne les partageras jamais avec qui que ce soit.


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

Si tu suis cette série sur les règles d’or Pixar, tu auras remarqué que plusieurs d’entre elles ne concernent finalement ni l’écriture, ni la dramaturgie : ce sont de simples conseils créatifs, qui valent tout aussi bien pour autre chose que l’écriture de fiction.

Cette règle N°11 pousse les auteurs à formaliser leurs idées, à les coucher sur papier d’une façon ou d’une autre, afin de les autoriser à avoir une existence. Car, pour qu’une idée puisse être travaillée (malaxée, taillée, ciselée, fusionnée), elle doit passer du statut de simple concept à celui de matériau tangible et exploitable.

Regarder l’idée de l’extérieur

Il m’est déjà arrivé de t’encourager à mener tes réflexions par écrit, souviens-toi ! Dans mon post sur les prologues, je t’incitais à lister de façon claire les éléments à transmettre à ton lecteur. Dans mes articles sur la création de personnages, je te proposais des questions à bosser sur papier. Quand nous avons décortiqué ensemble la règle Pixar N°10, c’était là encore l’un de mes conseils.

Pourquoi ? Parce que ton cerveau est très doué pour te gruger. Tant que ton idée reste un concept dans ta tête, elle est floue, et il est difficile d’y voir des imperfections. Les idées qu’on a en tête sont toujours extra ! Or, tu dois leur donner corps : cette étape change tout.

1) parce que tu vas parfois te rendre compte que tu as du mal à formaliser des éléments qui te semblaient pourtant clairs.

« Ce qui se conçoit bien s’énoncent clairement – Et les mots pour le dire arrivent aisément » (Boileau, L’Art poétique)

2) parce que sortir les idées de ta tête te permet de les contempler de l’extérieur, avec du recul… et bien souvent de redescendre sur terre quant à leur potentiel dramatique.

3) parce que très vite tu vas être obligé de structurer ton document. Peu en importe la forme : notes manuscrites ou informatiques, schéma d’idées reliées par des bulles, premiers brouillons de texte, tu vas devoir les organiser, les regrouper, les trier. La création, c’est mettre de l’ordre dans le chaos.

Ressources partagées

Ce conseil Pixar est à double sens :

1) c’est en premier lieu un encouragement à se lancer. Tu as une idée ? Ne la garde pas dans ta tête, sinon tu n’en feras rien et jamais personne n’en profitera.

2) c’est ensuite une « bonne pratique » de travail. Tu as une idée ? Pose-là sur la table, là, devant toi. C’est comme quand tu fais un puzzle : étale les pièces à ta disposition, mets-les dans le bon sens, même si tu sais qu’il t’en manque encore les trois-quarts.

En ce qui me concerne, c’est mon moyen à moi de réfléchir. Peut-être est-ce une disposition particulière de l’esprit à ce moment-là ? C’est en écrivant mes idées (même sous forme de simples notes, voire même SURTOUT ainsi) que je réalise si elles ont un réel potentiel ou pas. Je vais même te révéler un toc personnel : je me parle à moi-même, dans ces fichiers-là. J’y ai toujours deux couleurs, une pour les idées que je note, et une pour les remettre en question. C’est mon petit côté schizo : non seulement je note mes idées, mais aussi mes doutes ou mes interrogations à leurs sujets. Très pratique, surtout lorsque je sais que je n’aurais pas l’occasion d’exploiter cette idée avant plusieurs mois…

Cela donne des choses du genre :
exemple_pixar11

extrait d’un brainstorming personnel sur Mémoires du Grand Automne (2012)

C’est aussi une façon d’avancer : d’abord je jette mes idées en vrac sur le document, sans me brider. Puis un autre jour je change de couleur et relis mes notes en les remettant en question, en les critiquant, en les questionnant, en les annotant. Puis un troisième jour je reprends la couleur initiale et j’essaie de répondre aux interrogations soulevées en couleur. Etc. Cette sorte de ping-pong avec moi-même se poursuit jusqu’à ce que la voix « en couleur » ne trouve plus rien à redire.

Un matériau exploitable

À partir du moment où tu as commencé à mettre tes idées sur papier, elles ne sont plus intangibles. Elles sont devenues un matériau de travail, une matière première. Et bonnes nouvelles :

– C’est une ressource inépuisable. Non seulement extraire les idées de ta tête n’épuise pas ton cerveau, mais en plus c’est un peu comme un champ cultivé : il faut récolter si tu veux que d’autres idées poussent derrière.

– On n’a jamais trop de matière première. Tu n’es pas obligé de tout utiliser pour ton livre en cours, et les idées n’ont pas de date de péremption. Ton cerveau peut les oublier, mais à partir du moment où elles sont notées quelque part, tu pourras toujours les utiliser un jour (parfois des années après les avoir eues).

Alors note ! Note tes idées !

M’enfin, ce n’est que mon avis…


« Il veut dire quoi quand il parle de son « côté schizo » ?
— Aucune idée. »

<< Retour vers le sommaire des Règles Pixar

Soutenez_sarnier_blog

[COMPLÉMENT] Diagnostiquer son texte : les bonnes pratiques

« Mais monsieur, revenez !
— Non, n’insistez pas, j’ai peur des aiguilles ! »


Suite à la publication d’articles dans la rubrique [EXTRAIT], j’ai envie de revenir sur les statistiques que je réalise : certains se posent des questions, certains critiquent la démarche, et d’autres réagissent avec un enthousiasme peut-être un peu trop important. Cela m’incite à penser que je n’ai pas été assez clair sur ce qu’on peut attendre de telles études, ce qu’on ne doit pas leur demander, et comment il convient de s’en servir. Cet article contient donc des précisions au post Diagnostiquer son texte, qu’il complète (et que je te conseille donc d’avoir lu avant de poursuivre ce post).

Des oppositions

> « C’est dérangeant de réduire un texte à des chiffres »

Je suis 100% d’accord. Ce serait aussi ridicule que de réduire un être humain à son taux de cholestérol. Et pourtant : on dit bien qu’il est important de surveiller ce taux pour vérifier qu’il ne grimpe pas trop ! Je ne prétends pas qu’il suffit de cumuler quelques bonnes stats pour faire un bon livre, mais étudier certains paramètres peut te révéler des informations très intéressantes… et dont la plupart sont difficiles à discerner à l’œil nu lors d’une simple lecture.

> « Écrire avec style ne se fait pas en respectant des valeurs chiffrées »

Je suis 100% d’accord. Et je n’ai jamais prétendu que c’était le cas. Néanmoins, ces focus se concentrent sur plusieurs maladresses communes en écriture, et surveiller ces valeurs a le même objectif qu’une analyse sanguine, à savoir vérifier qu’il n’y a pas dans tes écrits de valeurs particulièrement anormales. Je ne pense pas qu’un texte avec toutes les valeurs focus « dans le vert » est forcément un bon livre ; mais je suis persuadé qu’un texte avec toutes les valeurs « dans le rouge » est illisible. Étudier tes stats ne t’aidera pas à écrire « avec style » ou à écrire « bien » ; en revanche cela peut t’aider à ne pas écrire mal (et crois-moi, c’est déjà un bon début).

> « Les valeurs de référence prises ici sont tirés de classiques, tous un peu datés, et non représentatifs de notre époque »

Je demeure incertain sur cette question, et j’ai depuis longtemps l’envie de reproduire cette étude de chiffres sur une sélection d’ouvrages SFFF représentatifs de ces 10 ou 5 dernières années (je n’ai pas réussi à m’y lancer jusqu’ici, parce que c’est long, et surtout parce qu’il n’est pas simple de se procurer les manuscrits concernés dans un format adapté à ce genre d’étude). Je serais bien curieux de comparer les éventuelles évolutions, si elles existent.
Mais je te conseille de ne pas te braquer sur ces valeurs de référence, et de ne pas chipoter sur les virgules : l’important, ce sont les tendances. Tes statistiques ne te diront pas si ton texte est juste ou faux, bon ou mauvais. Elles ne sont qu’un révélateur, et te pointent simplement des marqueurs dans tes écrits afin que tu t’y intéresses.

Comment s’en servir ?

Bien sûr, tu fais comme tu veux, mais je t’explique ici comment moi je m’en sers, et pourquoi je te conseille de procéder de même.

1) Tes statistiques ne sont pas un outil d’écriture. Ce que je veux dire par là, c’est que JAMAIS je ne te conseillerai de calculer des stats pendant ta phase d’écriture. Tu as bien d’autres choses à penser pendant que tu écris (ton intrigue, tes personnages, ton ambiance, tes mots, etc.).

2) Tes statistiques ne sont pas non plus un outil de réécriture. Je sais : c’est tentant de mesurer certains taux à la fin du premier jet et de se dire qu’on va corriger le tir en réécriture, mais c’est une attitude mécanique qui te détourne des autres aspects de ton texte (le sens, la clarté, la musicalité).

Alors à quoi ça sert ? Tes statistiques sont un révélateur de ce que tu dois travailler entre deux textes. En ce qui me concerne, je ne procède à une analyse qu’une seule fois par ouvrage : lorsque ce dernier est terminé (et publié). C’est une façon de faire un bilan ; une sorte de conclusion. Comme je viens de te le dire, je ne retouche pas un texte en fonction de ses stats. En revanche, si j’y trouve des valeurs que j’estime anormales, je vais me documenter sur le sujet, voir en quoi cela gêne (ou pas), et procéder à des exercices d’écriture sur ce thème avant de m’attaquer à mon prochain roman.

Ex : imaginons qu’en terminant un roman, j’y trouve un taux de verbes ternes que j’estime trop élevé. Je ne vais pas reprendre ledit roman et me pencher sur chaque verbe un à un. En revanche, je vais procéder à des exercices d’écriture, par exemple en rédigeant de courtes scènes où je m’imposerai un taux de verbes ternes ridiculement bas, histoire de m’entraîner.

Un sportif ne passe pas tout son temps en compétition : entre deux matchs, il travaille ses faiblesses. Au lieu d’enchaîner les romans comme s’il était un automate dans un atelier de production, un auteur devrait faire de même. Procéder à ces analyses statistiques est l’un des moyens possibles pour identifier des axes d’amélioration dans son écriture.

Se comparer avec soi-même

Pour revenir aux valeurs de référence, elles n’existent que parce qu’il faut bien « se comparer à quelque chose » quand on débute. C’est une grille de départ, un point d’ancrage, mais les valeurs ne sont pas si importantes. Car avec le temps, tu auras accès à des éléments encore plus intéressants : tes propres données. Quand tu fais une prise de sang, il existe des valeurs de référence officielles (qui représentent une certaine « normalité »), mais ton médecin va surtout se pencher sur tes antériorités (càd tes résultats précédents, ton propre cas particulier). C’est la même logique ici.

J’ai publié ces dernières années trois romans ainsi qu’une bonne demi-douzaine de nouvelles. J’ai procédé à des analyses statistiques pour tous ces textes, et aujourd’hui c’est surtout à ces données-là que je compare mes résultats.

1) j’y ai décelé des différences liées au format : texte long ou texte court, narration à la première ou troisième personne, j’ai bien vu que mon style n’est pas le même selon les situations. J’ai ainsi appris des choses sur ma propre écriture, et identifié sur quels points je dois être vigilant selon le type de texte que j’écris.

2) j’y ai aussi vu des progrès sur la durée : si je compare ce qui est comparable (comme mes romans, de tailles identiques et usant de la même narration), l’évolution des chiffres vient récompenser des heures d’entraînement sur des sujets précis, et confirme des retours de lecteurs et partenaires.

Mener une étude ponctuelle sur l’un de tes textes est donc intéressant, mais c’est surtout le cumul et le suivi sur la durée qui donne à cet outil tout son sens.

Quelques bonnes pratiques

– ne compare pas tes chiffres avec ceux d’un auteur en particulier (les valeurs de référence des focus sont justement des moyennes, issues d’une étude portant sur une dizaine d’ouvrages connus – à terme le but est de s’en passer, et de ne se comparer qu’avec soi-même) ;

– si tu étudies d’autres auteurs, privilégie les écrivains francophones. Réaliser ces études statistiques sur des textes traduits rajoute un biais supplémentaire aux données ;

– ne calcule pas tes stats en cours d’écriture (ni de réécriture) ;

– ne calcule pas tes stats sur des bouts d’histoire, sur un seul chapitre ou un unique paragraphe (en statistiques, la pertinence des résultats dépend de la taille de l’échantillon étudié, donc réalise tes calculs sur des récits complets – dans les articles [EXTRAIT] je me contente dudit extrait parce que je ne peux pas faire mieux ;))

– souviens-toi que ce ne sont que des indicateurs qui doivent t’interroger sur ta pratique de l’écriture, ce ne sont pas des notes sur 20 qui jugent la qualité de ton travail.

Un texte est tellement plus qu’un taux de répétitions ou de verbes ternes ! Ces stats ne parlent pas de dramaturgie, ni d’émotion, ni de thématique. Ton histoire est peut-être fascinante, tes personnages profonds, ton style percutant. Si c’est déjà le cas même avec des stats médiocres, tant mieux pour toi, mais imagine alors ce que donnerait ton livre en améliorant tous ces petits défauts de forme ? Ces articles focus ne sont pas LA solution à tous tes problèmes d’auteurs, mais n’aie pas peur de la prise de sang et jette donc un œil au microscope. Juste pour voir.

M’enfin, ce n’est que mon avis…
🙂


[Que sont les articles « focus » ? C’est expliqué ICI]

Soutenez_sarnier_blog

[EXTRAIT] Manesh – Stefan Platteau

L’air est humide ; il y flotte un parfum indéfinissable, un je-ne-sais quoi qui distille son brin d’euphorie. Tout autour de nous, la forêt géante s’étend dans la mi-ombre. Entre les racines des grands arbres pourpres, plantées comme des serres dans le sol tourbeux, s’ouvrent de petits bassins d’une eau noire et huileuse, partiellement masqués par les fougères. Les troncs lisses, dépourvus d’écorce, ont une texture ivoirine. Des perles de résine grosses comme des baluchons sont suspendues dessus à différentes hauteurs ; elles produisent une douce luminescence, qui habite les ombres d’une caresse citrine. La plupart sont d’un ambre pur ; mais beaucoup d’entre elles ont capturé en leur sein une tout autre sorte de matière.
« Oh grands cieux ! » murmure Cwail.
Des oiseaux. Toutes sortes d’oiseaux collés aux troncs, englués dans la sève, de toutes leurs plumes. Occupés à crever. Qui descendent avec lenteur, entrainés par leur propre poids, vers l’eau noire croupie entre les racines. Les plus gros sont les plus rapides à sombrer : des canards sauvages, des grèbes, dont la lente glissade est perceptible à l’œil nu ; et même une grande bernache dont les ailes se débattent lentement, épuisées par l’effort. Et puis les petits, les légers : grives, bruants, moucherolles et gros-becs, suspendus, presque immobiles, dans leur épaisse goutte d’ambre. Ceux-là mettront des heures pour atteindre les racines. Les mammifères ne sont pas en reste : figés en larmes de résine, des chauves-souris, un lérot, et même deux écureuils roux.
Seuls quelques battements d’ailes troublent le silence, ainsi qu’un léger clapotis. D’un geste, Nadrach nous en révèle la source : entre les fougères, un daim de petite taille se débat dans l’un de ces trous d’eau sournois — si l’on peut nommer eau cette substance épaisse, collante, qui lui ronge les chairs : il a déjà les cuisses à vif, le ventre desquamé, le bout des pattes décharné par l’acide.
« Qui sait quels sucs boivent ces racines ? souffle Perdouan. Tout ce qui se fait piéger sur le tronc finit sa descente dans ces fondrières…
— Des arbres mangeurs de chair… » murmure le Brun, hochant la tête avec une crainte respectueuse.
Nous restons plantés là un moment, incapables de détacher nos yeux du spectacle. Je ne peux m’empêcher de lui trouver une étrange beauté. Les balles de sève lument comme une armée de lampions suspendus. Sous cet éclairage doux, les troncs chatoient, les verts et les pourpres prennent une nuance dorée ; j’éprouve un plaisir intense à détailler les textures et les couleurs — fougères, mousses, mousses-fougères, poils, plumes et becs bariolés.
« Vous sentez ça ? babille Cwail. Ce parfum dans l’air… délicieux ! »
Je le déniaise :
« Oui, capiteux, mais mortel ! Si je ne me trompe pas, c’est par cette fragrance que les arbres attirent leurs victimes, plus que par leur lumière. Dipran ferait bien de tenir son cormoran ! »
Le Dipran, il a déjà compris : il serre sa volaille contre son sein, bien à l’abri entre les deux pans de son mantel. À peine y voit-on le bec.

Manesh – Stefan Platteau (extrait)


[Que sont les articles « Extraits » ? C’est expliqué ICI]

Ressenti personnel

Lorsque j’ai décidé de rédiger cet article, j’ai foncé vers ce passage. J’ai lu ce livre il y a des mois, mais je me souvenais très bien où retrouver cet extrait. Il me fascine toujours autant. Si tu as lu mes propres livres, tu sais à quel point j’aime les ambiances forestières. Sur ce thème, cette série de Stefan Platteau en met plein la vue, avec un long périple des personnages au cœur d’une gigantesque forêt nordique. Plusieurs points me frappent dans ce passage (et se retrouvent dans le livre tout entier) :

1) l’impression de foisonnement. Ceux d’entre vous qui ont voyagé et marché dans des forêts natives et sauvages comprendront ce que je veux dire : une forêt, ce n’est pas qu’un regroupement d’arbres. La forêt dessinée ici est pleine de vie, riche, et donc « réelle ».

2) le sentiment d’humilité qui nous écrase, en tant qu’humain, mis en valeur par ces arbres en forme de dangers mortels. Nous éprouvons cette impression d’être tout petit face à une nature à la fois mystérieuse et puissante, capable de nous dévorer, mais en même temps très belle.

Ce sont deux points qui font vibrer une corde en moi (cf. Règle Pixar N°10).

Je ne compte pas écrire de spoiler dans cet article, mais je vous donne néanmoins une information qui me semble intéressante d’un point de vue « positionnement de la scène dans le récit » : dans la première moitié du livre, la forêt parait mystérieuse, gigantesque et inconnue, vaguement inquiétante, mais pas encore capable d’engloutir les personnages au sens propre. Le chapitre dont est tiré cet extrait forme une transition et marque un basculement de l’histoire, car c’est la première scène du récit où la forêt est montrée sous un jour vraiment dangereux. Avant, nous sommes dans le contemplatif ; après, on tombe dans l’action, la tension (voire l’horreur), et tout s’emballe…

Show, don’t tell

Puisque l’idée de cette série d’articles est de reboucler sur des thèmes que nous avons déjà vu sur ce blog, je pense que cet extrait est une excellente occasion de revenir sur le « montrer plutôt que raconter ».

Relis ce passage avec attention, et vois comment l’auteur se focalise sur le fait de « montrer la scène ». Il n’y a pas de « raconté ».

Que ressentons-nous, à la lecture ? Une forme de fascination mêlée d’horreur. Un auteur moins doué aurait utilisé un ou plusieurs de ces termes pour qualifier ce spectacle : horrible, épouvantable, ignoble, terrible, effrayant. Or, c’est ce que nous éprouvons, mais ce n’est pas ce que nous dit le narrateur. Lui se contente d’une description factuelle et ne peut s’empêcher de trouver la scène belle, de juger le parfum agréable. L’horreur et le danger, nous les ressentons parce que l’auteur nous les montre.

Maintenant, étudions par quels biais les informations passent. Quels sens utilise l’auteur ?
– La vue, évidemment, puisque la description est très visuelle. Note cependant la variété : outre les végétaux et les animaux, il évoque clairement des couleurs et des lumières, plusieurs fois (en début puis en fin de description). Il donne des détails descriptifs mais n’oublie pas pour autant de nous fournir une ambiance.
– l’ouïe (le silence perturbé par les battements d’ailes, le clapotis du daim qui se débat).
– l’odorat (avec ce parfum évoqué à plusieurs reprises).
– le toucher, de façon indirecte mais percutante pourtant : « j’éprouve un plaisir intense à détailler les textures et les couleurs — fougères, mousses, mousses-fougères, poils, plumes et becs bariolés » (personnellement j’en ai presque un frisson à la lecture de cette simple phrase, avec cette impression de palper ces textures du bout des doigts).

Enfin, il y a cet effet de foisonnement dont je parlais plus haut, et qui donne à cette forêt un air de réel. Dans cet extrait, cela passe par les animaux : plus d’une dizaine d’espèces sont mentionnées en l’espace de deux paragraphes. Dans d’autres passages du livre, ce sont les essences d’arbres et de plantes, ou les détails du fleuve sur lequel les personnages naviguent. C’est toute la différence qu’il peut y avoir entre un dessin d’enfant représentant une forêt via trois arbres identiques, et une vraie balade en forêt (quand tu réalises que tu marches au milieu de dizaines de plantes différentes, que chaque tronc est colonisé par des lierres ou des mousses, qu’il y a un insecte sous le moindre caillou que tu déplaces, etc.).

Bref : le personnage narrateur a beau être barde, il ne nous raconte pas la scène, il nous la montre.

Étude statistique

Voici le résultat de l’étude statistique de ce passage (cf. articles focus sur ce blog) :

manesh

Sans surprise (parce que cela se « sent » dès qu’on lit) les chiffres confirment notre sentiment : le style de Stefan Platteau est impeccable. Sur seize paramètres mesurés, dix sont sous les valeurs basses que je t’ai indiquées dans les articles focus (vert foncé), et cinq sous les valeurs moyennes (vert clair) : autant dire 15 sur 16 « dans le vert ». En particulier, remarque son taux de verbes ternes, incroyablement bas. Nous pouvons aussi souligner son taux d’adverbes (et encore : je pense que le « lentement » du second paragraphe – à la fois adverbe et répétition des termes « lenteur » et « lent » – aurait pu sauter avec bénéfice). Une seule et unique forme passive, aucune impersonnelle. Vois donc comme c’est fluide et facile à lire !

Côté style, le seul point qui sort de l’ordinaire est le nombre de phrases sans verbe, très élevé dans ce passage : un effet de style très marqué mais sans aucun doute volontaire et très ponctuel. Ce staccato rend la description hachée (comme si le narrateur avait le souffle coupé) et participe à l’effet de foisonnement dont je parlais plus tôt. C’est particulièrement prégnant dans le paragraphe d’énumération des animaux, comme si l’œil du personnage sautait d’une victime à l’autre sans qu’il n’ait le temps de formuler des phrases. Cela renforce la pression.

M’enfin, ce n’est que mon avis…


Et toi, que t’évoque cet extrait ? Qu’as-tu à dire sur ce passage ?
Discutons-en en commentaires !


Soutenez_sarnier_blog

Disséquer les textes des autres

« Scapel !
— Scalpel…
— Compresse !
— Compresse… »


Comme je l’ai déjà expliqué dans un article précédent, il est très important pour nous auteurs de lire « de manière active », c’est-à-dire en analysant ce qu’on lit avec un peu de recul, de notre point de vue de dramaturge et d’écrivain. Il n’y a qu’en étudiant et en décortiquant les textes que nous aimons que nous pouvons comprendre vraiment ce qui nous touche, pour à notre tour produire des textes capables de toucher autrui.

Or, si nous le savons tous, nous le faisons finalement assez peu : cela prend du temps.

Alors je te propose que nous le fassions ensemble : dans cette rubrique du blog, je choisis des extraits de livre qui m’ont marqué pour une raison ou une autre, et je t’en propose une revue.

1) je te les cite (cela n’a peut-être aucune importance pour toi, mais sache que je les recopie moi-même, mot à mot, sans copier-coller, juste pour ressentir le texte dans son entier). Je choisis des extraits d’au moins une page ou deux ;

2) j’évoque mon ressenti, purement personnel : pourquoi j’ai choisi ce passage, pourquoi il m’a touché ou pourquoi j’avais envie d’en parler (ça fait référence au Conseil Pixar N°10) ;

3) je cherche à rattacher le passage à l’un (ou plusieurs) des articles techniques du blog, en guise d’illustration ;

4) enfin j’en dresse le profil statistique sur la base des articles focus : à nous de voir ce que donnent les chiffres de ces auteurs-là et ce que nous pouvons en déduire.

Je compte sur toi pour participer en commentaires !

Liste des articles [EXTRAIT]

Manesh / Stefan Platteau
Les ombres de Wielstadt / Pierre Pevel (à paraître le vendredi 13 juillet)

 


Et toi, que t’évoquent ces extraits ? Qu’as-tu à dire sur ces passages ?
Discutons-en en commentaires !


Soutenez_sarnier_blog

Règle Pixar [10] – Se retrouver dans les histoires des autres

Pull apart the stories you like. What you like in them is a part of you : you’ve got to recognize it before you can use it.

Décortique les histoires que tu aimes. Ce que tu apprécies en elles fait partie de toi : tu dois l’identifier avant de pouvoir t’en servir.


[Que sont les règles d’or Pixar ? C’est expliqué ICI]

L’écriture, c’est exprimer et donner une partie de soi.

Dans ce conseil, Pixar incite les auteurs à mener l’enquête sur cette « partie de soi » que l’on donne ; une introspection au prisme des histoires rédigées par d’autres…

Lire les autres

La lecture est le carburant de l’écrivain : pour bien écrire, il faut beaucoup lire. C’est vrai pour plein de raisons ; pour travailler son style ou ses structures narratives, par exemple. Mais quand tu aimes une histoire (quelle que soit sa forme, livre, film etc.), t’es-tu déjà demandé, consciemment et sérieusement, pourquoi elle te faisait vibrer ? Au-delà du jugement de valeur sur le fait que l’histoire soit « bonne » ou pas, au-delà de la technique (bien écrite / bien réalisée) ?

Une histoire peut résonner de façon très différente chez les uns et les autres. Tu peux adorer une histoire qui laisse tes ami(e)s de marbre, ou vice versa. Dans ces cas-là, tout se joue sur des choses plus profondes : les sujets, les thématiques, les valeurs, les sensations. Si une histoire te fait vibrer, c’est qu’elle est entrée en résonance avec une ou plusieurs cordes à l’intérieur de toi. Lesquelles ? As-tu jamais eu la curiosité de le découvrir, afin d’apprendre à en jouer dans tes propres récits ?

Analyser les autres pour se connaître soi-même

Tu peux toujours essayer d’écrire une histoire pour plaire aux autres : je crois pourtant que ton livre ne sera bon que s’il te plaît d’abord à toi-même. Il n’y a qu’ainsi qu’il peut être sincère, et comporter en lui cette étincelle de vérité qui peut toucher autrui.

Il y a des années, alors que je décidais d’écrire mon premier roman, j’ai suivi ce conseil Pixar à la lettre, de façon très scolaire : j’ai listé dans un document les œuvres qui m’avaient le plus marqué. Cela ne concernait pas que des livres : films, BD, animation japonaise, jeu de rôle, jeux vidéo, tout y passait. J’ai tenté de dresser un « top » de mes histoires préférées. Pour chacune, je me suis efforcé de noter en face pourquoi l’histoire m’avait marqué, pourquoi elle m’avait touché, pourquoi je l’aimais tant.

Sans surprise, y compris sur des œuvres très différentes, certaines de mes réponses revenaient à intervalles régulier : cela m’a amené à lister quelques grands axes qui m’ont servi de colonne vertébrale dès mon premier livre.

Exemple : je me suis aperçu que 100% des œuvres listées présentaient une absence de manichéisme. En fantasy, c’est pourtant un poncif, mais justement : j’aime quand les récits n’opposent pas « des gentils » à « des méchants ». Cela correspond à une conviction personnelle profonde, à ma façon de voir la vie. J’ai su dès lors que ce serait forcément une caractéristique de mes propres histoires.

Je relis ce document régulièrement. D’ailleurs, rédiger cet article me donne envie de le mettre à jour : il date de 2012, j’ai lu plein d’histoires géniales depuis, et j’ai moi-même évolué. Fais-le, toi aussi : identifie ce qui te plaît. Une ambiance, un ton, un personnage (lequel et pourquoi ?). Cherche l’envers du décors, la raison de tes sentiments. Nous sommes influencé(e)s par les récits des autres : impossible de faire autrement. Quitte à l’être, autant que ce soit de façon consciente ! Cela te permet d’éviter la copie bête ou les clichés, et de n’utiliser que la substantifique moelle des histoires inventées par d’autres, afin de produire des créations qui te soient personnelles ; un peu comme collecter tes ingrédients préférés ici et là pour concevoir ensuite ta propre recette.

S’analyser soi-même ?

Je déborde un petit peu de ce conseil Pixar pour le pousser plus loin : si tu as déjà produit un certain nombre d’histoires ces dernières années, pourquoi ne pas les décortiquer avec le recul et y chercher un fil conducteur ?

Pour certains auteurs, c’est évident : nous avons presque le sentiment qu’ils réécrivent plusieurs fois la même histoire. Il y a des thèmes récurrents, des personnages presque clonés d’un récit sur l’autre, un ton ou une ambiance identiques. Pour d’autres auteurs, c’est moins clair, et pourtant : s’ils sont sincères dans leurs démarches, il y a forcément un ou plusieurs fil(s) qui relie(nt) leurs différents récits.

Je te dis ça car j’ai récemment découvert moi-même un bout d’ADN commun dans mes livres terminés ou en projet, un ADN qui fait indubitablement partie de moi, mais que je n’avais pas identifié jusqu’ici. Chose amusante, j’ai ressorti le vieux document dont je te parlais ci-dessus : mon vieux « top » des histoires qui m’ont marqué. Et bien tu sais quoi ? Ce bout d’ADN figure dans presque tous ces récits… mais à l’époque, je ne l’avais pas vu. Dommage : dans mes écrits passés, j’aurais pu mieux l’exploiter. Dans mes créations futures, je jouerai – cette fois de façon volontaire et assumée – de cette corde-là.

Parce que c’est moi.

M’enfin, ce n’est que mon avis.



« Nous sommes une part de lui, je crois.
— Une part chacun ou une part à nous deux ? »

<< Retour vers le sommaire des Règles Pixar

Soutenez_sarnier_blog